L'histoire de Jeanne, 47 ans, illustre de manière poignante la quête identitaire complexe à laquelle sont confrontées les personnes conçues par don de sperme. Elle fait partie des 160 enfants nés d’un seul donneur à Toulouse. Ce récit met en lumière les enjeux émotionnels, psychologiques et sociaux liés à la découverte tardive de ses origines et à l'établissement de liens de parenté inattendus.
Un Choc Identitaire Révélé par un Test ADN
À 30 ans, Jeanne, enceinte, entreprend des tests génétiques pour écarter tout risque de transmission de maladies héréditaires à son enfant. C’est alors qu’elle apprend qu'elle est née du fait d’un donneur anonyme. Cette révélation est un véritable choc identitaire pour la jeune femme. "Pour moi, j'étais née du don de mon papa. Quand à 30 ans, je l'ai appris ça a été fracassant parce que personne ne nous l'avait dit. En même temps, comme je me suis toujours posé des questions, ça a été un vrai soulagement."
La Recherche de Demi-Frères et Sœurs : Une Nécessité
La découverte de ses origines incite Jeanne à rechercher ses demi-frères et sœurs. Cassandre est l’une ses 16 demi-sœurs à avoir réalisé le test. C’est elle, il y a 5 ans, qui a fait les premières démarches pour les retrouver grâce aux tests ADN. À chaque fois qu’une personne coïncidait, Cassandre envoyait un courrier, expliquant l’existence du nombre de demi-frères et sœurs, leur point commun, d’où elles venaient et si elles souhaitaient entrer en contact avec elle. Cette quête est motivée par le besoin de comprendre son identité, de trouver des ressemblances physiques et de partager des histoires communes. "Là enfin, je trouve des personnes qui me ressemblent vraiment physiquement, j'ai envie de connaître leur histoire."
Des Questions d'Identité Persistantes
Dès son plus jeune âge, Jeanne se questionne sur son identité et sur sa différence physique avec ses parents. "J'ai eu mes premières questions dès l'âge de 8-9 ans en me disant "il y a quelque chose qui ne va pas". Je rencontrais les parents de mes amis, je voyais bien qu'ils se ressemblaient et moi je voyais bien que je ne ressemblais pas du tout à mes parents". Ces interrogations, restées longtemps sans réponses, ont perturbé son enfance, son adolescence et sa vie d’adulte.
Le Rôle du Secret Familial
La mère de Jeanne ne leur a jamais caché avoir rencontré des difficultés pour tomber enceinte, elles savaient avec sa sœur jumelle qu’elle avait eu recours à une insémination mais n’ont jamais su pour le donneur anonyme. Elle aurait aimé que ses parents ne lui cachent pas la vérité. "C’est ridicule, enfin j'ai des personnes dans ma famille qui étaient au courant et qui m'ont dit "Surtout ne le dis pas à ton fils, ce n’est pas la peine qu'il soit au courant, je leur ai dit que je ne commettrai certainement pas la même erreur. C'est grotesque d'avoir caché ça pendant autant d'années, moi mon fils, quand il sera en âge de comprendre, je lui dirai, et effectivement, je lui ai dit dès qu'il avait 7-8 ans, aujourd'hui, il en a 17 ans, et il vit parfaitement cette histoire, il trouve que c'est une jolie histoire et qu'il n'y avait aucune raison de me le cacher"."
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La Rencontre avec le Géniteur : Une Étape Délicate
Le donneur, un médecin, a œuvré pendant plus de 20 ans, de 1970 aux années 1990. Ami d’un gynécologue toulousain, il donnait tous les dix jours son sperme. Ainsi, il est aujourd'hui le géniteur de 160 enfants, certains l’ont rencontré. D’autres personnes comme Jeanne ont souhaité connaître son identité pour mieux comprendre qui elles étaient sur le plan physionomique.
Si certaines demi-sœurs de Jeanne ont pu le rencontrer, elle a préféré échanger avec lui et obtenir des photos de lui jeune. "J'ai obtenu des réponses à mes questions dans la mesure où il a raconté son histoire, maintenant, je n'ai pas envie de le connaître plus que ça. Moi, mon papa, je l'ai eu. Je cherchais juste une histoire et des traits physiques et j'ai obtenu la réponse à ma question."
La Loi de Bioéthique et l'Accès aux Origines
La nouvelle loi de bioéthique promulguée le 2 août 2021, donne le droit aux femmes célibataires de bénéficier d’une AMP avec tiers donneur. Les enfants qui seront issus de cette AMP auront donc une filiation avec un seul parent (leur mère). En théorie, le don est strictement anonyme mais dans le futur, les tests ADN pourraient permettre dès la naissance de l’enfant de découvrir l’identité du donneur. La loi de bioéthique instaure également un droit d’accès aux origines qui permet aux personnes majeures issues d’une AMP avec tiers donneur, de saisir une commission pour connaître l’identité du donneur. La question de la filiation a été longuement abordée durant les débats de la loi bioéthique et à plusieurs reprises, les parlementaires se sont interrogés sur la possibilité d’établir un lien de filiation entre le donneur et la personne issue de son don.
Depuis longtemps déjà, l’anonymat était fortement remis en cause, et d’abord par des personnes nées de don elles-mêmes. Si bien que plus personne aujourd’hui ne conteste leur besoin de savoir qui est ce parent biologique, quel est son visage, son histoire, son âge et la raison de son don… mais aussi, de découvrir s’ils ont des demi-frères et sœurs. Connaitre leurs origines n’est pas anodin, mais un réel besoin qu’ils ont exprimé.
La dernière loi de bioéthique votée en 2021 a donc acté de nouvelles dispositions pour accéder à l’identité du tiers donneur. Ces dispositions sont inscrites au code de la Santé publique. Les personnes qui souhaitent procéder à un don de gamètes ou proposer leur embryon à l’accueil consentent expressément et au préalable à la communication de ces données et de leur identité, dans les conditions prévues au premier alinéa du présent article.
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Pour les enfants conçus grâce à un don postérieur au 1er septembre 2022, le donneur a expressément accepté la levée de l’anonymat. L’enfant devenu majeur (soit 18 ans plus tard…) aura donc accès à sa demande. Pour les personnes issues de dons antérieurs, elles peuvent aussi s’adresser à cette Commission pour demander l’accès, la CAPPAD se chargeant alors d’adresser la demande au donneur.
Les Limites de l'Anonymat et les Risques Sanitaires
Le premier danger reconnu par le rapport parlementaire est d’ordre sanitaire. En effet, l’anonymat du don de gamètes induit d’évidentes conséquences physiques et médicales dues à l’absence d’accès à l’histoire médicale familiale (antécédents médicaux, héritage génétique). Pour les enfants concernés, la PMA-anonyme peut donc rendre difficile l’obtention de soins médicaux appropriés et réduit les possibilités de prévention. De même, en cas de maladie transmise par le donneur, les parents de l’enfant peuvent ne pas se douter que le don est en cause et ne pas avertir la banque de gamètes, au risque que d’autres enfants soient conçus avec les dons du même donneur.
Par ailleurs, le risque d’inceste involontaire et de mariage entre demi-frère et demi-sœur se trouve également augmenté en cas de PMA-anonyme, avec les risques médicaux que cela comporte.
La Quête d'Identité et la Construction de Soi
Selon Jeanne, le gynécologue qui permettait aux couples d’avoir des enfants notamment par le biais de l’insémination artificielle, conseillait aux parents de ne jamais rien dire aux enfants. La connaissance des caractéristiques physiques de son géniteur a permis à Jeanne de découvrir sa véritable identité. Une quête salvatrice avec son lot de moments douloureux où tout à basculer lorsqu’elle apprend à 30 ans qu’elle est issue d’un don de sperme.
"C'est vraiment une histoire d'identité physique et uniquement ça. Je me suis alors posé cette question quand mon fils a commencé à grandir et qu'il a changé physiquement. J'ai commencé à regarder son visage, voilà, assez typé, ça a commencé à me travailler, je regardais les enfants de mes amies qui pour certains avaient des ressemblances avec leur grand-père et je me disais, voilà, mon fils il a peut-être aussi des ressemblances avec mon géniteur, donc j'ai besoin de savoir en fait, j'ai besoin de savoir à qui je ressemble et comment je vais vieillir."
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L'Importance de la Vérité
"Les histoires laides, elles naissent du secret que l’on en fait autour. Beaucoup de mes demi-sœurs sont concernées, pour la majorité elles l’ont appris à l'âge adulte et c'est très problématique, celles qui le vivent très bien aujourd’hui c’est celles qui l’ont appris enfant. Il y en a trois dans notre groupe et elles n’éprouvent pas le besoin d'échanger avec nous aujourd'hui. Ce n’est pas quelque chose de tabou pour elles."
L'Avenir des Relations Familiales
En attendant de retrouver les 154 autres demi-sœurs et frères, les 16 demi-sœurs qui n'habitent pas toutes Toulouse, espèrent pouvoir se réunir cette année. "On a déjà tenté, mais oui, ça serait notre objectif à toutes, essayer de se rencontrer dans un gîte, faire ça à mi-chemin entre le Nord et Toulouse et se rencontrer."
Le Droit de Connaître ses Origines : Un Droit Fondamental
La quête identitaire du roi Œdipe s'est transformée aujourd'hui en droit fondamental de l'enfant de connaître ses origines. Ce droit comprend le droit d'accéder à des informations qui permettraient de retrouver ses racines, de connaître les circonstances de sa naissance et d'avoir accès à la certitude de la filiation parentale.
La Convention européenne des droits de l’homme protège un « droit au respect de la vie privée et familiale » (art. 8) qui implique pour la CEDH un « droit à l’identité » exigeant « que chacun puisse établir les détails de son identité d’être humain ». Ce droit inclut en particulier un accès aux informations permettant d’établir « quelques racines de son histoire » et les « circonstances de [sa naissance] », ainsi que la possibilité « de connaître et de faire reconnaître son ascendance».
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