La procréation médicalement assistée (PMA) est un domaine en constante évolution, offrant de l'espoir à de nombreux couples et femmes seules désirant fonder une famille. Cependant, derrière les aspects techniques et médicaux, se cachent des réalités psychologiques complexes, tant pour les receveurs que pour les donneurs. Cet article explore ces dimensions psychologiques, en particulier dans le contexte du don d'ovules dirigé, en s'appuyant sur une recherche qualitative approfondie et en intégrant des perspectives psychanalytiques et anthropologiques.

La Quête des Origines : Un Voyage Intemporel

« Ce voyage qu’est la filiation n’a ni début ni fin. Dans ce temps intemporel vont se croiser une multitude de personnages venant prendre une place dans cette narration qui cherche à construire l’histoire, à la comprendre, à en trouver le sens […]. Soutenons la narration ! C’est le seul processus qui puisse donner la vie et donner sens à la vie » (S.

La question des origines est au cœur de notre identité. La perspective psychanalytique rappelle que la question des origines contribue aux fondements de notre identité (Prieur, 2007) et conserve une part de mystère en raison de la dimension inconsciente reliée au sexuel de cette origine (Ansermet, 2019a). Pour chacun, PMA ou pas, ces interrogations parcourent le développement psychique depuis l’enfance et, chemin faisant, construisent la subjectivité consciente et inconsciente. L’élaboration de la scène primitive (Freud, 1954 [1918]) et celle du roman familial (Freud, 2010 [1909]) constituent les traces de ce travail psychique fondateur. Ainsi, lorsqu’il est question de révéler la présence de tiers de procréation à l’enfant, mais aussi que parents ou donneuse intègrent psychiquement cette présence dans le scénario procréatif, c’est l’ensemble des théories sexuelles infantiles (Freud, 1987 [1905]) qui est mobilisé complexifiant les enjeux psychiques qui se vivent lors de ces nouvelles façons de faire famille.

Le Don d'Ovules : Un Parcours Émotionnel Intense

En 2017, près de 7000 naissances ont eu lieu au Canada grâce à la procréation médicalement assistée (PMA). Parmi les traitements de fertilité, le recours au don d’ovules est chaque année en augmentation, passant de 5 % en 2013 à 10 % en 2018 (CFAS, 2019). Les couples et les femmes seules peuvent avoir recours à une donneuse d’ovules qu’il est interdit de rémunérer (Parlement du Canada, 2004), alors que l’achat de gamètes à l’étranger est toléré.

Le don d'ovules est rarement envisagé en première intention pour les couples hétérosexuels : il survient après une longue trajectoire de traitements de fertilité qui les éprouve (Allard et al., 2007 ; Bydlowski, 2014 ; Péloquin et Brassard, 2013 ; Squires, 2018) en raison des deuils multiples qui leur faut traverser (deuil d’une conception naturelle, deuils périnataux liés aux échecs de PMA, deuil d’une filiation biologique) (Achim et Noël, 2014). Le choix d’une donneuse d’ovules constitue un moment clé de ce parcours et les modalités disponibles varient en fonction des législations des pays. Au Canada, le don dirigé constitue un choix fréquent (Blyth et al., 2011) : la donneuse est connue du couple receveur, elle fait souvent partie de son entourage social ou familial. Les enjeux psychologiques caractérisant les couples sont plus décrits que conceptualisés dans les recherches empiriques qui se sont centrées sur les enfants nés de ces dons d’ovules, par souci pour leur développement (Golombok et al., 2005 ; 2013). Des écrits francophones plus cliniques concernant essentiellement le don croisé décrivent en profondeur les enjeux psychiques des receveurs et des receveuses, notamment à l’égard de la donneuse (Beauquier-Macotta, 2018 ; Bydlowski, 2008 ; Bydlowski, 2014 ; 2017 ; Canneaux et al., 2013 ; Canneaux, 2017 ; Karpel et al., 2005 ; Squires, 2018). Le fait que celle-ci soit anonyme constitue un écran de projection pour les fantasmes des receveurs (Bydlowski, 2008 ; Canneaux et al., 2013) et le manque d’éléments de réalité dans cette relation receveurs - donneuse complexifie les enjeux psychologiques à résoudre pour intégrer un scénario de conception qui fasse une place à cette donneuse.

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Qu’en est-il de ces enjeux lorsque la donneuse est connue du couple ? Ce statut est complexe (Cauvin, 2009) du fait que les donneuses sont le vecteur corporel de la transmission d’une hérédité (Delaisi de Parseval, 2004). Les études les concernant restent à approfondir (Almeling, 2015), car si elles décrivent leurs intentions à donner et les différentes circonstances influençant leurs motivations (Purewal et van der Akker, 2009), peu proposent pour le moment des conceptualisations intégratrices (Lavoie, 2019). Des raisons financières mais surtout altruistes sont invoquées (Kenney et McGowan, 2010) lorsqu’il s’agit de donner à un couple ou à une femme connue de la donneuse (Graham et al., 2016 ; Yee et al., 2011). La profondeur de leurs enjeux s’entend dans les questionnements qui les animent quant à la représentation de leur don, les limites de celui-ci et les stratégies de mise à distance qu’elles mettent en place dans leur rapport à la maternité (Almeling, 2011). La levée de l’anonymat rappelle que ces femmes donneuses, quel que soit le type de don, sont des actrices à écouter et dont il faut tenir compte pour penser les origines de l’enfant né de leur don. La psychanalyse rappelle la dimension inconsciente de la question des origines qui ne saurait se réduire à des échanges de gamètes et des négociations conscientes (Ansermet, 2019b).

La Levée de l'Anonymat : Un Débat Centré sur l'Enfant

Le débat autour de la levée de l’anonymat des donneurs de gamètes est essentiellement centré sur l’intérêt de l’enfant afin qu’il puisse accéder à un savoir suffisant sur son origine conceptionnelle biologique et l’intégrer harmonieusement à ses questionnements (Bayle, 2005). Transmettre les détails de l’histoire de conception et des conditions de la naissance (Canneaux et al., 2016 ; Doumergue et Kalampalikis, 2014 ; Squires, 2018), révélant l’ensemble des adultes à l’origine de la conception, répond à la demande de ces enfants nés de don de gamètes, maintenant en âge de faire valoir leurs besoins différenciés de ceux de leurs parents (Delaisi de Parseval, 2009b ; Jadva et al., 2010).

Recherche Qualitative sur le Don d'Ovules Dirigé

Cet article présente les résultats d’une recherche qualitative visant à mieux comprendre le vécu et le sentiment de filiation des couples receveurs et des donneuses lors d’un don d’ovules dirigé, ce qui offre une perspective croisée inédite dans l’exploration de ce champ. S’inscrivant dans la tradition de la méthodologie de la théorisation enracinée (Luckerhoff et Guillemette, 2012), cette recherche a favorisé une écoute et des analyses conceptualisantes (Paillé et Mucchielli, 2012) à partir des acteurs en jeu dans la situation du don d’ovules. Les liens avec la littérature existante seront donc essentiellement effectués dans la discussion; de ce fait, seul un court cadre conceptuel et théorique sera présenté avant la méthodologie, rendant compte des concepts sensibilisateurs qui ont guidé l’écoute des chercheuses (Charmaz, 2004 ; Corbin et Strauss, 2008). Le cadre théorique d’appartenance des auteures est celui de la psychanalyse contemporaine, intégrant les dimensions intrapsychique et intersubjective de la construction de la subjectivité, une position purement inductive s’avérant illusoire (Charmaz, 2014). Cependant, la nécessité de faire des incursions dans le champ de l’anthropologie de la parenté s’est imposée au fil des différentes étapes d’analyse. Cet article propose donc également un début de dialogue entre ces deux champs disciplinaires, autour des conceptualisations originales qui ont émergé des analyses du discours et du graphisme des participants à qui il a été demandé une libre réalisation de leur génogramme (Veuillet, 2003).

Méthodologie de la Recherche

Au total, 19 participants ont été recrutés : quatre couples receveurs et trois receveuses (une en couple et deux récemment séparées) ainsi que huit donneuses (six en couple et deux séparées). Les femmes receveuses ont entre 31 et 45 ans (moyenne de 38 ans), les receveurs ont entre 31 et 43 ans (moyenne de 38 ans) et entre 25 à 36 ans pour les donneuses (moyenne de 32,5 ans). Les enfants des receveurs sont âgés de 2 mois à 4 ans et il y a un bébé en cours de grossesse; les enfants nés des dons des donneuses sont âgés de 18 mois à 6 ans avec également un bébé in utero. Pour participer à cette recherche, il suffisait d’avoir été une donneuse ou un couple receveur d‘un don d’ovules, quelle qu’en soit l’étape, afin de privilégier la diversité des scénarios. Trois systèmes receveurs - donneuses ont pu être recrutés.

Les participants ont été rencontrés pour des entretiens individuels (les huit donneuses et cinq receveurs) ou en couple (six receveurs) d’une heure trente à deux heures (pour un total de seize entretiens). Ces entretiens ont eu lieu au laboratoire de recherche (six), à domicile (deux), sur le lieu de travail de la personne rencontrée (une), par Skype (quatre) et par téléphone (deux). Deux donneuses ont débuté les échanges par courriel puis ont poursuivi par une entrevue en personne (une) ou par Skype (une). La première auteure a mené cinq entretiens (deux couples et trois donneuses) et la deuxième auteure 10 entretiens (deux couples, trois receveuses et quatre donneuses) dans le cadre de son postdoctorat. Ces deux auteures sont psychologues cliniciennes d’expérience, spécialisées en périnatalité. La deuxième auteure est également spécialisée en fertilité. Une doctorante encadrée par ces chercheuses également cliniciennes a conduit les échanges courriels puis un entretien avec l’une des donneuses. Afin de favoriser la participation et une logique inductive, un maximum de flexibilité et d’ouverture dans l’amorce de l’entretien et ses modalités a été offert : « Racontez-moi votre histoire du recours au don d’ovules pour devenir parent; comment l’avez-vous vécu ? » pour les receveurs et « Racontez-moi comment vous est venue l’idée de faire ce don et comment l’avez-vous vécu ? » pour les donneuses. Suite à cette consigne large, des relances au plus près du discours ont été effectuées afin de couvrir plusieurs thèmes : désir d’enfant, trajectoire de PMA, choix de la donneuse et rencontre, grossesse, rencontre avec l’enfant, accompagnement (pour les receveurs); pour la donneuse : motivations, lien avec le couple receveur, entourage, étapes du don, lien avec l’enfant, histoire de maternité, accompagnement. Ces thèmes se sont enrichis au fil des séquences « collecte - analyse de données » pratiquées dans un aller-retour constant entre les données et les conceptualisations émergeantes (Luckerhoff et Guillemette, 2012). Ainsi, cette première partie d’entretien d’une durée moyenne d’une heure présentait un format semi-structuré, avec un canevas évolutif. Lors d’une deuxième partie d’entretien, d’une durée moyenne de 45 minutes, les participants ont été invités à représenter graphiquement leur histoire familiale sur plusieurs générations en y intégrant l’histoire du don pour ramener la perspective de la filiation. Cette tâche du génogramme libre (GL) leur a été proposée afin de laisser place à l’imaginaire et au fantasme dans la représentation des liens familiaux (Tuil, 2005 ; Veuillet, 2003) avec la consigne suivante : « Pourriez-vous réaliser votre arbre généalogique afin que je puisse comprendre comment cette histoire s’inscrit dans votre histoire familiale ? ». Concrètement, il a fallu leur expliquer qu’ils pouvaient représenter comme ils le souhaitaient les personnes qu’ils considèrent être membres de leur famille et les liens entre eux, ceci en incluant au moins trois générations. Une feuille de symboles de base (voir annexe 1) leur a été présentée afin de créer une amorce, tout en précisant qu’il leur était possible d’inventer d’autres symboles.

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Qu’ils soient parents, futurs parents ou donneuses, ce fût un défi de plonger dans cette tâche projective qu’il a fallu étayer tout au long de sa réalisation, comme si chacun avait laissé une partie de cette question des origines en friche. En référence à la clinique de la passation conceptualisée à propos des méthodes projectives (Chabert et Azoulay, 2019), une attention particulière a été accordée tant au matériel graphique qu’aux verbalisations qui entouraient les réalisations graphiques, ainsi qu’aux enjeux de la rencontre entre participants et chercheuses cliniciennes (et aussi entre conjoints quand il s’agissait d’un couple). Cette façon de recueillir les données a été guidée par la méthode clinique psychanalytique, favorisant une écoute de la subjectivité consciente et inconsciente des participants ainsi qu’une prise en compte du ressenti de la chercheuse intervieweuse.

Au plan éthique, toutes les précautions ont été prises pour obtenir un consentement libre et éclairé des participants et préserver leur anonymat; ils ont été invités à poser leurs questions lors de la lecture du formulaire de consentement. Certaines données du questionnaire sociodémographique, complété en fin d’entretien, ne sont pas présentées afin de respecter l’anonymat. Les entretiens ont été enregistrés, retranscrits et anonymisés, tout comme les génogrammes qui ont été retracés en respectant le style de chacun.

Révélations à travers les Génogrammes Libres (GL)

Les entretiens avec couples receveurs, receveuses et donneuses ont fait émerger l’histoire affective et relationnelle qui se déploie tout au long de la trajectoire de procréation assistée, durant la grossesse, la période post-partum et, pour certains, la période de la petite enfance. Cette histoire, ainsi que la rencontre qu’elle suppose entre tous les acteurs du don d’ovules dirigé (le bébé y compris), a déjà donné lieu à une publication (Noël et al., 2018 ; 2020) : elle constitue la toile de fond des résultats qui seront présentés ici et qui sont tirés de la libre réalisation du génogramme par les participants. Alors que les receveurs approfondissent l’élaboration des enjeux psychiques du recours au don d’ovules pour devenir parent, dans la continuité de ce qui a émergé dans les entretiens, les donneuses élaborent le sens profond et personnel de leur don d’ovules, en décalage avec les données d’entrevue. Cette émergence de zones spécifiques lors de la réalisation des GL a eu l’effet d’une révélation, dans la mesure où elle tranchait avec la grande convergence des entretiens entre donneuses et receveurs. Ainsi, les résultats tirés de l’analyse des génogrammes libres (GL) viennent préciser les enjeux spécifiques de chacun des acteurs et les enjeux communs qui les rassemblent. Les traces graphiques de ces enjeux seront présentées avec les extraits de verbatim pertinents recueillis durant la réalisation du GL pour les lier avec les éléments significatifs de l’entretien.

Enjeux Psychiques et Pertes Périnatales

Béatrice, maintenant mère d’un enfant d’un an conçu par don d’ovules, représente ses six précédentes pertes périnatales (fausses-couches dont deux tardives) par de petits cœurs, signifiant à la fois son attachement aux projets de bébés maintenant perdus et la culpabilité de l’infertilité qu’elle s’attribue entièrement. Kristel, donneuse, évoquera sa fausse couche et les trois pertes périnatales de sa mère après sa naissance (pet…

Au-delà de la Recherche : Ressources et Soutien

Pour ceux qui traversent le parcours de la PMA, de nombreuses ressources sont disponibles :

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  • Livres et témoignages : De nombreux ouvrages offrent des perspectives variées sur l'infertilité, la PMA et le don de gamètes. Des témoignages poignants partagent les expériences personnelles et émotionnelles de ceux qui ont vécu ces défis.
  • Associations de soutien : Des organisations comme BAMP! (Collectif de Patients de l’Assistance Médicale à la Procréation et de Personnes Infertiles), MAIA (Mouvement d’Aide à l’Infertilité et à l’Adoption) et Célia Fertilité offrent un soutien précieux aux personnes confrontées à l'infertilité.
  • Applications : Des applications comme WiStim et MediFirst facilitent la communication entre les patients et les professionnels de santé lors des parcours de PMA.

La GPA : Une Alternative Controversée

Pour certains couples confrontés à l'infertilité, la Gestation Pour Autrui (GPA) est envisagée. Cependant, en France, la GPA est interdite, soulevant des questions éthiques et juridiques complexes. Seuls quelques pays ont légiféré sur la question, encadrant strictement les situations permettant de faire appel à une mère porteuse. Les aspects psychologiques et moraux de la GPA, notamment pour l'enfant, suscitent des débats passionnés.

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