Philippe Douroux est un journaliste et écrivain français, ancien rédacteur en chef de Libération et de Télérama, connu pour ses enquêtes approfondies et ses biographies fouillées. Son nom résonne aujourd'hui particulièrement en raison de son ouvrage marquant, fruit de six années de recherche, qui explore l'engagement de Français dans la Légion des volontaires français (LVF) et la Waffen SS pendant la Seconde Guerre mondiale, et plus spécifiquement le rôle de son propre père, Alfred Douroux, dans ces événements.
Un Secret de Famille Révélé
C'est un dimanche soir du printemps 1972 que Philippe Douroux, alors âgé de 17 ans, entend son père, Alfred, révéler un secret longtemps gardé : « Pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai combattu aux côtés des Allemands… ». Cette révélation constitue le point de départ d'une quête personnelle et historique qui mènera Philippe Douroux à exhumer des vérités dérangeantes sur la collaboration militaire française.
L'Enquête Historique : Sur les Traces de la LVF en Biélorussie
Soixante ans après cette révélation initiale, Philippe Douroux entreprend un travail de recherche colossal pour retracer le parcours de son père et de ces Français qui ont rejoint la LVF, puis la Waffen SS. Son objectif est clair : réfuter la thèse d'une "inaction meurtrière" des Français en Biélorussie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il considère que le « roman national » affirme que « ces soldats venus de France ont eu le courage de combattre les hordes soviétiques prêtes à déferler sur l’Europe. Plongés dans une guerre d’extermination, ils n’auraient pas commis d’horreurs, pas pris part aux tueries de masse perpétrées à grande échelle sur le front de l’Est. Les « anciens » et les hagiographes ont construit un mausolée de papier, sans que les historiens contestent leur chimère ».
Pour ce faire, il se lance dans un travail d'historien rigoureux, inventoriant et analysant les sources primaires disponibles. Il explore les archives policières et judiciaires françaises, les archives militaires allemandes, et quelques rares archives privées. Il sollicite l'aide logistique de l'historien Johann Chapoutot et de l'un de ses étudiants. Il recense et consulte les travaux historiques, les ouvrages des mémorialistes, les ouvrages hagiographiques, les œuvres littéraires, ainsi que quelques documents et films. Avec une patience infinie, il amasse 55 526 références et établit un fichier de « 10 000 collaborateurs armés passés soit dans la LVF, soit dans les Waffen SS », consultable aujourd'hui au Mémorial de la Shoah.
Cette recherche approfondie le conduit également sur le terrain, en Biélorussie, où il part à la recherche de témoins octogénaires et de lieux disparus. Il parvient à retrouver les vestiges d'un camp de partisans et à recueillir les témoignages de vieilles femmes qui, enfants, ont assisté à l'incendie des villages et à l'assassinat des populations.
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"Un Père Ordinaire" : Un Livre Révélateur
Le fruit de ce travail de recherche est publié dans l'ouvrage Un Père Ordinaire (Flammarion). Philippe Douroux y démontre que les Français de la LVF n'ont pas été cantonnés à des activités de logistique et de services divers au sein de la Wehrmacht. Ils ont participé volontairement aux massacres des populations civiles dans le cadre de la lutte contre les partisans ; ils ont pratiqué des assassinats de masse. Ils ont aussi assisté à des exécutions de masse de populations juives dans le cadre de la Shoah par balles.
L'ouvrage, structuré en 29 chapitres, retrace la formation de la LVF en France, le départ et la localisation des légionnaires, leur vie sur le front, leurs actions, leur intégration dans la Waffen SS, et leurs combats dans les ruines de Berlin. Alfred Douroux, le père de Philippe, apparaît tout au long du récit, mais n'est pas le seul personnage évoqué. Chaque chapitre traite d'un moment, d'un lieu, d'une action, d'un homme, avec en filigrane, le récit de la progression et des difficultés de la recherche.
Le Parcours d'Alfred Douroux : De l'École Boulle à la Waffen SS
Alfred Douroux est né en 1920, dans un milieu de petite bourgeoisie parisienne. Il entre à l’école Boulle et apprend le façonnage du métal et le travail du bois. « Il n’a pas encore 16 ans et le gamin affiche ses convictions nationalistes dans la rue », et court applaudir Jacques Doriot qui pourfend le Front populaire. Pour comprendre son itinéraire vers l’adoption d’une idéologie nazie et l’engagement dans la collaboration militaire, Philippe Douroux dispose de peu et essaie de reconstruire un environnement intellectuel (il a recours aux « peut-être », « suppose »), sur fond de Louis-Ferdinand Céline, de Ramon Fernandez, de Pierre Drieu la Rochelle, de Jacques Chardonne et de Raymond Brasillach. Il s’engage dans la LVF le 27 mars 1943, quand commence le repli pour les forces du Reich. Il se fait deux camarades avec lesquels il va combattre durant deux ans, et qui resteront ses amis tout au long de sa vie.
Après la guerre, il est accusé en 1946 d’atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat, il échappe aux recherches pour s’installer dans la clandestinité à Juan-les-Pins. Condamné par contumace à 15 mois de prison en 1950 pour un délit mineur, il bénéficie de remises de peine et des lois d’amnistie et s’installe à nouveau à Paris en 1952 ou 1953. Il épouse une fille de collaborateurs proches de Simon Sabiani, l’homme fort du PPF en Zone sud, qui partage les opinions de ses parents et de son mari, la mère de Philippe Douroux. Ce couple de « doriotistes mondains » affectionne les idées négationnistes qui émergent très tôt. Sur la Côte-d’Azur, il est devenu promoteur immobilier. En 1967, il devient vice-président de l’Association nationale des promoteurs constructeurs.
La LVF : Un Corps Expéditionnaire Controversé
La Légion des volontaires français contre le bolchévisme (LVF) est créée en 1941, suite à l'invasion de l'Union soviétique par l'Allemagne nazie. Elle est composée de volontaires français désireux de combattre aux côtés des Allemands contre le communisme. Parmi les figures de proue de la LVF, on retrouve des personnalités telles que Jacques Doriot, chef du Parti populaire français (PPF), Marcel Déat, chef du Rassemblement national populaire (RNP), et Eugène Deloncle, chef du Mouvement social révolutionnaire (MSR).
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Le recrutement de la LVF est hétéroclite, attirant des individus aux motivations diverses : militants fascistes convaincus, personnes en quête d'aventure ou d'argent, ou encore individus cherchant à échapper à la justice. Le manque de formation militaire et les divisions politiques internes contribuent aux difficultés rencontrées par la LVF sur le front de l'Est.
Accusations de Massacres et de Crimes de Guerre
L'une des questions centrales soulevées par l'enquête de Philippe Douroux est l'implication des soldats français de la LVF dans des massacres et des crimes de guerre. Son travail de recherche met en lumière la participation de Français à des opérations de "nettoyage" contre les partisans, ainsi qu'à des exécutions de masse de populations juives, notamment lors de la Shoah par balles.
Douroux établit avec rigueur la preuve de la présence des Français lors du massacre de la communauté juive de Kastioukovitchy. « Nous savons maintenant que les Français étaient installés tout autour de la gare depuis deux mois et pour trois mois encore quand a eu lieu la Judenaktion le 3 septembre 1942. Ils n’étaient pas là par hasard, passant en coup de vent. Ils vivent, surveillent les abords et patrouillent dans les forêts environnantes. ».
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