L'affaire Bernard Preynat est l'un des plus grands scandales de pédocriminalité qui a bouleversé l'Église de France. Ce prêtre lyonnais, ordonné en 1971, a été au centre d'accusations d'agressions sexuelles sur de jeunes scouts de sa paroisse dans les années 1980 et 1990. Son cas est devenu emblématique du scandale de pédocriminalité qui a éclaté au sein de l'Église catholique de France. L'ancien prêtre Bernard Preynat, condamné en 2020 à cinq ans de prison pour des agressions sexuelles sur mineurs, a été retrouvé mort à Saint-Etienne à l'âge de 79 ans.
Jeunesse et entrée dans les ordres
Bernard Preynat aimait les petits garçons depuis son adolescence. En 1971, lorsqu’il est ordonné prêtre, il y a déjà eu des alertes. Au petit séminaire, il lui avait été demandé de se soigner. Une psychothérapie d’un an qu’il a très mal vécue car Bernard Preynat devait évoquer des choses trop personnelles. « Et puis, en sortant, j’étais tout content, je croyais que j’étais guéri. » Il a recommencé.
Ascension et agissements au sein de l'Église
Le "père Bernard" : c’est ainsi que l’appellent affectueusement les paroissiens de l’église Saint-Luc de Sainte-Foy-lès-Lyon, commune huppée de la banlieue lyonnaise, où il officie de 1971 à 1991. Les ouailles chantent les louanges de ce prêtre brillant et dynamique qui encadre les centaines de jeunes scouts de la paroisse. Les activités les samedis et dimanches après-midi, les camps pendant les vacances de printemps et d’été en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Grèce, en Corse… Les badges de bon campeur et de bon cuisinier, que les fières mamans cousent sur les pull-overs de leurs louveteaux… Bernard Preynat fait des miracles à la tête du groupe Saint-Luc qu’il dirige depuis son ordination à l’âge de 26 ans. Le dimanche après la messe, on s’enorgueillit dans ces bonnes familles de l’inviter à déjeuner. Le vicaire est pour beaucoup un ami de la famille.
Mais dans l’ombre des salles paroissiales, à l’écart dans son bureau, au fond d’un car ou la nuit sous les tentes des camps scouts, ses "chouchous" d’une dizaine d’années à l'époque disent aujourd'hui avoir découvert un tout autre homme. Plus de trente voire quarante ans après les agressions sexuelles et les viols qu’ils décrivent, ces jeunes garçons sont devenus des hommes, pères de famille et toujours catholiques pratiquants pour la plupart. Sur le site de l’association de victimes La Parole libérée, une vingtaine d’entre eux sortent de leur long silence et livrent des témoignages accablants.
Révélations et premières alertes
Les agissements présumés du père Preynat sont pourtant connus de certains parents et même du curé responsable de la paroisse, le père Jean Plaquet, alerté par des familles dès 1978, selon Le Monde et le livre-enquête Eglise : la mécanique du silence (de Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, éditions JC Lattès). Deux ans plus tard, en 1980, les pères Preynat et Plaquet sont de nouveau mis face à leurs responsabilités. Bertrand Virieux, futur fondateur de La Parole libérée, dit avoir subi des attouchements. "J'en ai parlé à ma mère, qui a eu une discussion avec Bernard Preynat, chez nous, où il se serait excusé, et son supérieur hiérarchique immédiat dans la paroisse [Jean Plaquet] en a été avisé, raconte Bertrand Virieux.
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En 1982, le comportement reproché au père Preynat revient à nouveau aux oreilles de sa hiérarchie. "J’avais été convoqué par le prêtre qui gérait ce genre de situations. Le diocèse ne va agir que neuf ans plus tard, sous la pression des parents. En mai 1990, François Devaux, futur fondateur de La Parole libérée lui aussi, rentre des scouts et lance : "Je crois que le père, il m’aime bien, il m’a même embrassé sur la bouche." Les parents du louveteau demandent des comptes au père Preynat et à ses supérieurs. Une rencontre est organisée. D’échanges de courriers en entrevues, l’affaire traîne, relate le livre très documenté Grâce à Dieu, c’est prescrit : l’affaire Barbarin (Robert Laffont). Le père Preynat poursuit ses activités à la paroisse. Pour les parents, c’en est trop.
En février 1991, les Devaux écrivent au cardinal Decourtray, alors archevêque du diocèse de Lyon. Ils exigent le départ immédiat du père Preynat. Et finissent par obtenir satisfaction. Le vicaire est envoyé chez les Petites Sœurs des Pauvres de la Part-Dieu, à Lyon. "J’ai aimé très fort mes scouts", "j’en ai aussi aimé trop", explique-t-il à ses paroissiens lors de son départ. Le prêtre en disgrâce écrit aux parents de François Devaux et avoue ses actes dans une lettre divulguée par La Parole libérée. "Je n'ai jamais nié les faits qui me sont reprochés. Ils sont pour moi aussi une blessure dans mon cœur de prêtre", assure-t-il. Il s’offusque surtout du sort qui lui est réservé : "En me voyant partir ainsi, que vont penser les gens du quartier, ma famille, mes amis ?
Mutations et surveillance relative
Le séjour de Bernard Preynat chez les Petites Sœurs des Pauvres dure six mois. Le prêtre est ensuite envoyé à Neulise, un village de la Loire, à une heure de route de son ancienne paroisse. Au cours de son audition, il se souvient des ultimes consignes du cardinal Decourtray : "Bernard, le passé, c’est le passé. L’archevêché garde un œil sur son prêtre. L’archidiacre du Roannais, le père Gabriel Rouillet, qui supervise la quarantaine de prêtres du secteur, est chargé de sa surveillance. "Mon cher Bernard, depuis quelque temps tu prends de plus en plus régulièrement des troupes d’enfants à Neulise, d’autre part, tu as des projets de voyages d’enfants de chœur à Rome (…)", lui écrit-il en 1992, selon le livre Eglise : la mécanique du silence. "Je me dois de te rappeler fermement que le diocèse exige que tu ne t’occupes pas de groupes d’enfants, garçons, de 8 à 12 ans." La réponse écrite du père Preynat ne se fait pas attendre : "J’ai eu un comportement exemplaire, alors pourquoi ce durcissement ?
En 1999, le père Preynat est promu et muté à une trentaine de kilomètres au nord de Neulise. Le cardinal Billé, arrivé à la tête du diocèse un an plus tôt, lui confie la mission de chapeauter une quinzaine de paroisses. A Cours-la-Ville, Preynat exerce son ministère : il s’occupe du catéchisme, célèbre les messes avec des enfants de chœur… Le prêtre peut certes se montrer rude et strict sur la morale, il boit peut-être parfois un peu trop, mais ses paroissiens le trouvent brillant et vantent ses belles homélies. Quand je suis arrivé à Lyon, je ne savais rien. En 2011, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon depuis neuf ans, offre une nouvelle promotion à Bernard Preynat en lui conférant la charge de la paroisse du Coteau, une ville un peu plus importante aux portes de Roanne.
L'affaire éclate au grand jour
Mais il a fallu la persévérance de ses victimes déclarées, rassemblées au sein de l'association La Parole libérée, pour que le diocèse de Lyon sévisse, alors que les faits reprochés à cet homme étaient connus depuis longtemps de sa hiérarchie.
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En 2013, Bernard Preynat est fait doyen par le cardinal Barbarin. Cette même année, Alexandre Dussot, futur cofondateur de La Parole libérée, découvre au cours d’une discussion entre amis que l'homme qu’il croyait mort officie toujours dans le diocèse. Quelques mois plus tard, en 2014, il croise un ancien scout du groupe Saint-Luc, Axel. Ils évoquent leurs souvenirs quand Axel lâche : "Toi aussi, le père Bernard t'a tripoté ?" Plus qu’une question, c’est une révélation pour Alexandre. Il comprend qu’il n’a pas été le seul scout agressé. Sous le choc, il décide d’agir. C’est un "terrible témoignage", lui écrit l’archevêque en retour. Le cardinal Barbarin suggère à Alexandre de se mettre en relation avec l'une de ses proches : Régine Maire. Cette psychologue, fervente catholique et membre du conseil épiscopal, est chargée de l’écoute des victimes. Elle propose au jeune homme une rencontre "de guérison et de pardon" avec Bernard Preynat. Alexandre accepte. La rencontre a lieu en octobre 2014. "[Bernard Preynat] m’a dit que c’était 'une ombre dans sa vie', se souvient-il. C’est une révélation pour moi parce que je lui expose ce qu’il m'a fait. Il dit : 'Oui, oui, bien sûr, ça s’est passé'. Et je comprends dans ce qu'il dit que je n’étais pas un cas isolé et qu’il a agressé sexuellement pendant quinze à vingt ans des enfants.
Les mois passent et l’inaction du diocèse de Lyon devient flagrante aux yeux d’Alexandre. Catholique fervent, déçu et en colère, il écrit au pape en avril 2015. Puis au procureur de Lyon, en juin. Quelques semaines plus tard, il apprend que le père Preynat va être nommé au Sedif, le service diocésain de formation. En juillet, le cardinal Barbarin lui laisse un message sur son répondeur. Manifestement, sa lettre au Vatican a eu l’effet escompté. "J’ai reçu une lettre de Rome (…) me demandant de reprendre contact avec vous et de vous faire savoir exactement ce que j’avais fait à propos du père Preynat. Donc, je vous le dis, comme ça, voilà : j’ai interdit au père Bernard Preynat tout exercice du ministère pastoral et toute activité comportant des contacts avec des mineurs. Voilà", lui déclare le prélat. Fin août, Bernard Preynat célèbre sa dernière messe. Il offre une statuette de la Vierge aux enfants, reçoit une assiette souvenir de la part du maire et quitte sa paroisse après un verre de l’amitié devant l'église. En janvier 2016, les membres de l’association La Parole libérée, tout juste créée, font éclater l’affaire au grand jour. Après des décennies de non-dits, ils brisent le silence. Dans le même temps, Bernard Preynat est placé en garde à vue. Devant les enquêteurs, il reconnaît son attirance pour les jeunes garçons, née à l’adolescence, alors qu’il était moniteur de colonies de vacances. Il assure ne pas l'avoir cachée à ses confesseurs du séminaire. Il a même suivi à l'époque une psychothérapie sur les conseils de ses formateurs. L’Eglise savait déjà, selon lui. Mais elle a laissé à ce jeune prêtre, attiré par les petits garçons, la charge d’un groupe de scouts, dès son ordination en 1971. Depuis 1991, il ne s’est rien passé. Absolument aucune agression à me reprocher depuis 1991.
Procès et condamnation
Le procès du prêtre Bernard Preynat poursuivi pour agressions sexuelles sur dix scouts, âgés de 7 à 15 ans entre 1986 et 1989, a lieu au tribunal judiciaire de Lyon. Mardi, il avait estimé le nombre de ses victimes potentielles entre 1970 et 1991 : environ deux enfants par semaine, parfois moins, parfois plus lorsqu’il partait en voyage avec les scouts de la paroisse lyonnaise qu’il dirigeait.
Condamné en 2020 à cinq ans de prison ferme pour des agressions sexuelles sur mineurs commises entre 1971 et 1991, l’ancien prêtre Bernard Preynat, 79 ans, a été retrouvé mort dimanche 23 juin à son domicile de Saint-Etienne. Il avait été remis en liberté sous bracelet électronique “depuis quelque semaines”.
Lors de son procès, la procureure Dominique Sauves l’avait accusé d’avoir “brisé” des vies et de s’être “servi du silence des parents et du silence de l’Église“ pour multiplier ses abus. Un des avocats des parties civiles avait estimé le nombre d’agressions entre 3 000 et 4 000.
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Conséquences et impact sur l'Église
Cette affaire a contribué à lever le voile sur le silence de l’église sur les violences sexuelles à l’égard des enfants. L'affaire avait éclaboussé la hiérarchie catholique. L’affaire Preynat est ainsi devenue l’affaire Barbarin. Le cardinal Philippe Barbarin a été condamné en 2019 pour ne pas avoir dénoncé les abus sexuels du père Preynat, avant d'être relaxé en appel.
Décès et réactions
L’ex-prêtre Bernard Preynat a été trouvé mort dimanche 23 juin à Saint-Etienne à l'âge de 79 ans. Remis en liberté sous bracelet électronique “depuis quelque semaines”, il a été trouvé sans vie dans sa salle de bain.
Un ancien membre de l’association de victimes du père Preynat, La Parole libérée, s’est dit « très surpris d’apprendre » sa mort. « Châtiment divin peut-être, on est un dimanche », a déclaré à l’AFP Pierre-Emmanuel Germain-Thill, abusé par Bernard Preynat. « On ne savait pas qu’il était sorti, possiblement pour raisons de santé. Même si cela avait été le cas, la moindre des choses, c’était de nous en informer », a-t-il ajouté, en évoquant chez lui « une petite note de colère vis-à-vis de la justice ». Le quadragénaire a souligné que « c’était un soulagement de pouvoir clôturer tout cela » et souhaite que « cette histoire puisse aider les gens à agir contre ce fléau qu’est la pédophilie, pas que dans l’Eglise ».
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