Surnommé « l’homme aux semelles de swing », Claude Nougaro est une figure singulière de la chanson française, ayant marié avec succès la langue française et la musique de jazz. De Toulouse à Paris, en passant par New York et le Brésil, son parcours est marqué par une passion pour la musique, la poésie et un engagement envers les réalités sociales.

Une Affaire de Famille Musicale

Claude Nougaro est né le 9 septembre 1929 à Toulouse et a grandi dans une famille où la musique occupait une place centrale. Son père, Pierre Nougaro, était une voix lyrique du Capitole de Toulouse, avant de devenir un baryton célèbre à l'Opéra de Paris. Sa mère, Liette Tellini, était professeure de piano et premier prix de piano au conservatoire. Bercé par la musique classique, le jazz et la chanson française, le jeune Claude a développé un goût éclectique pour la musique, auquel il a ajouté plus tard une fascination pour les sonorités africaines et sud-américaines. La voie musicale était donc ouverte pour le jeune toulousain dès sa naissance.

Poète Devenu "Mot-Sicien"

Claude Nougaro maniait la langue française avec une aisance remarquable, malgré le fait qu'il ait raté son baccalauréat. Il est l’une des rares figures à allier le jazz et la langue française de manière aussi réussie, le français étant soi-disant une langue peu mélodieuse. « Moi, ma langue, c'est ma vraie patrie, et ma langue, c'est la française. Quand on dit qu'elle manque de batterie, c'est des mensonges, des foutaises. Ceux qui veulent lui casser les reins, je leur braque mes alexandrins », menace le chanteur dans Vive l’alexandrin. En 1954, il fait ses débuts dans l’un des célèbres cabarets parisiens de la butte Montmartre, le Lapin Agile, où il récite ses poèmes. Ce n’est que trois ans plus tard que le jeune poète décide de mêler musique et parole et de chanter ses textes. Il considérait le mot comme le cœur battant de son art, se définissant comme un « mot-sicien ». « La chanson est précisément un nouvel art d’expression où la poésie reprendra ses droits à travers le rythme et la musique, car à ce moment-là la poésie devient acte physique », explique Nougaro dans l’émission Discorama (10 mars 1968).

Premiers Pas dans la Musique

En 1955, il rencontre le jeune compositeur Jean Michel Arnaud avec qui il compose des dizaines de chansons qui seront interprétées par Odette Laure, Lucette Raillat et Marcel Amont. Il envoie des textes à Marguerite Monnot, compositeur d'Édith Piaf, qui les met en musique (Méphisto, Le Sentier de la guerre). En 1957, le chanteur décide de chanter ses propres textes et se produit dans divers cabarets parisiens. Parmi les grands noms se trouvent La Maison Rose et le Liberty’s. Cependant le succès ne se manifeste qu’en 1962, avec son directeur artistique Jacques Canetti. Au début des années 60, il introduit de nouveaux rythmes dans la chanson française et compose de nombreuses chansons au tempo yéyé et aux textes provocateurs ("Plus encore que dans la chambre, je t'aime dans la cuisine. Rien n'est plus beau que les mains d'une femme dans la farine" ).

Jazzman Malgré Lui

Bien qu'il se décrive modestement comme un « chanteur de langue française » plutôt qu'un jazzman, Claude Nougaro a été profondément influencé par le jazz dès son enfance. Il passait des heures à écouter les titres de Louis Armstrong, Glenn Miller, Bessie Smith, Duke Ellington et Count Basie à la radio. Il découvre ainsi les musiques de Louis Armstrong, Glenn Miller, Bessie Smith, Duke Ellington et Count Basie. Le coup de foudre est immédiat : le jeune Claude a le jazz dans la peau. « Le jazz c’est dans mes globules », dira-t-il plus tard. À cela s’ajoute sa passion pour la musique classique, la chanson française et la poésie. Ce mélange improbable ne manque d’interpeller les publics des différents clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés que fréquente Nougaro : « C’était la première fois que j’entendais un poète qui swinguait. Et c’est par cette rencontre avec les musiciens insolents du jazz que Nougaro s’est rencontré lui-même », se souvient le jazzman Bernard Lubat (Muziq, avril 2022).

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En 1962, en pleine période Twist, Nougaro marque sa différence en s'imposant avec les musiciens de jazz de Michel Legrand et l'orgue de Eddy Louiss (Le Jazz Et La Java).

Ô Toulouse: De la Rancune à l'Amour

On associe instinctivement Claude Nougaro à Toulouse, mais la ville de Paris joue également un rôle marquant dans la vie du chanteur. La célèbre chanson Ô Toulouse, ode d’amour à la ville de Toulouse, n’avait rien de joyeux dans sa première version. Installé à Paris depuis 1950 après son service militaire, Claude Nougaro signe en 1967 une chanson dans laquelle il exprime une certaine colère envers son enfance toulousaine qu’il estimait malheureuse. C'était une chanson « presque cruelle », affirme le chanteur l'émission Quatre saisons, en 1999. Il révèle alors les premières paroles à sa compagne, mais cette dernière s’étonne du sentiment presque rancunier qui en ressort. Elle lui donne alors un sage conseil : « Quand on évoque sa ville, il faut en faire un chant d'amour et pas un chant de rancune ». C'est donc à la conjointe de Claude Nougaro que les Toulousains doivent la désormais célèbre ode à la Ville rose.

Paris, une Ville d'Adoption

C’est dans la capitale française que ce dernier passe la plus grande partie de sa vie. À Montmartre, au cabaret Lapin Agile, il fait ses débuts en tant que poète puis chanteur. Presque 20 ans plus tard, il s’installe près du cabaret parisien, dans une maison désormais inscrite aux monuments historiques. En 1987, suite à la rupture de son contrat avec sa maison de disques, le chanteur décide à contrecoeur de vendre sa maison pour partir vers de nouveaux horizons.

Le Renouveau Américain

Face au succès mitigé de l’album Bleu Blanc Blues (1985), la maison de disques Barclay décide de ne pas renouveler le contrat de Claude Nougaro. Le chanteur n’a plus la cote auprès des nouveaux publics : il est l’heure de changer son fusil d’épaule. Direction New York. C’est dans l’ambiance électrique de la Big Apple, entouré de rock et de funk, qu’il trouve sa nouvelle inspiration. Nougaro fait la connaissance du producteur Mick Lanaro et du français Philippe Saisse, arrangeur entre autres pour l’auteur-compositeur-interprète Al Jarreau. Soutenu par un casting de rêve, dont Nile Rodgers du groupe Chic et le bassiste de jazz Marcus Miller, le chanteur produit l’un des plus gros tubes de sa carrière : Nougayork. L’album éponyme aux influences rock et funk vaudra à son auteur deux Victoires de la musique en 1988, « meilleur album » et « meilleur artiste interprète masculin ». En 1987 c'est la sortie de Nougayork et Pacifique sort en 1989.

Le Plus Brésilien des Chanteurs Français

Toulouse, Paris, New-York : trois villes déterminantes dans la vie et la carrière de Claude Nougaro. Mais il ne faut pas oublier sa seconde patrie, sa « patrie cardiaque » selon le chanteur : le Brésil, et plus précisément les villes de Salvador, Bahia et Rio de Janeiro. Il s’y rend pour le première fois en 1965, et fait la rencontre du guitariste Baden Powell, avec lequel il se lie d’amitié. Inspiré et stimulé par la richesse musicale du pays, ses compositions, ses textes et ses instruments, Claude Nougaro signe de nombreux succès sous cette nouvelle influence brésilienne, au point de créer un trait d’union artistique entre la France et le Brésil. En 63 il monte avec des béquilles sur la scène de l'Olympia suite à terrible accident de voiture. Il s'enflamme pour le Brésil puis l'Afriqe fait bientôt des apparitions dans ses albums. En 1978 Tu verras reçoit le prix spécial de l'académie du disque, et en 80, c'est Assez!

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Un Chanteur Engagé Malgré Lui

Claude Nougaro se disait farouchement opposé à la politique. Cela n’empêche que le chanteur signe au cours de sa carrière des chansons aux textes hautement engagés. Lors de son voyage au Brésil en 1965, il découvre les conditions de vie désolantes des favelas brésiliennes. Il décide de leur consacrer la chanson Bidonville, décriant le triste quotidien des habitants. Quelques années plus tard, les évènements de Mai 68 lui inspirent la chanson enflammée Paris Mai, véritable cri du cœur signé en plein révolte : « Le casque des pavés ne bouge plus d'un cil. La Seine de nouveau ruisselle d'eau bénite. Le vent a dispersé les cendres de Bendit, Et chacun est rentré chez son automobile ». Jugée subversive et controversée, la chanson est immédiatement interdite d’antenne sur les radios publiques. Les évènements de Mai 68 lui inspirent un torrentiel Paris Mai, plaidoyer pour la vie, qui sera interdit d'antenne, bien qu'il soit farouchement opposé à la politique: si je dois endosser cette guérite étroite, avec sa manche gauche, avec sa manche droite, ses pâles oraisons, ses hymnes cramoisis, sa passion du futur, sa chronique amnésie…

Nougarap

Au premier regard, Claude Nougaro et le rap semblent être aux antipodes. L’ombre du rap n’est pourtant jamais loin. Alors que Claude Nougaro s’apprête à enregistrer la chanson Nougayork, le producteur Mick Lanaro lui suggère de rapper son texte, lui qui a l’habitude de scander ses textes aux vers incisifs. Mais le chanteur ne s’estime pas légitime à s’aventurer dans ce genre : « Enfant, je répétais ma récitation sur des rythmes de jazz ou africains, ce qui pourrait être une façon de « râper » le gruyère de la langue française, mais ce n’est pas du rap. Le rap est une langue profondément inscrite dans un état social, économique, moral. » Pourtant, le monde du rap français voit en Nougaro une figure marquante et inspirante : « Dans le hip-hop, on a beaucoup d’admiration pour Nougaro […]. Il jouait avec les sonorités et le sens des mots comme on le fait pour le rap, alliant le fond et la forme », affirme Kool Shen (IAM) à Libération en mars 2004. « Il a en commun avec le rap la relation avec l’oralité. Nougaro est un passeur », ajoute Hamé (La Rumeur). « Il condense dans son œuvre la joie des mots-valises et des allitérations chocs ! Et un placement verbal décontracté mais millimétré », résume Mc Solaar à Elle, en mars 2004. En 1999, le boxeur et éducateur français Saïd Bennajem lance le projet « Boxing Beats », qui a pour but de réunir la boxe et le rap. L'idée : créer des centres de boxe au service de la jeunesse. Séduit par le projet, Claude Nougaro prête sa chanson Quatre Boules de cuir pour un remix par le beatmaker et mixeur Imhotep (IAM). Et en 2008, le rappeur français Abd al Malik reprend la chanson Paris Mai, désormais intitulée Paris Mais…

Toulouse pour Toujours

Le 4 mars 2004, l’homme aux semelles de swing tire sa révérence, emporté par un cancer du pancréas. La disparition de Claude Nougaro bouleverse la France entière : « Avec un cœur immense, il a éclairé de ses mots et de ses rythmes vies et souvenirs. Un maître de la chanson française. Une voix pleine de force et de sensibilité », résume le président de la République Jacques Chirac. Célébrées à Toulouse, ses obsèques ont lieu à la basilique Saint-Sernin, dont le carillon fait sonner les notes de la chanson Toulouse. Ses cendres sont dispersées, selon ses dernières volontés, dans le fleuve qui traverse sa ville rose tant aimée, la Garonne. Claude Nougaro ne fait alors plus qu’un avec sa terre natale, qui n’aura cessé de l’habiter toute sa vie. Il repose en paix à Toulouse, où ses obsèques ont été célébrées à la basilique Saint-Sernin. Nougaro et Toulouse sont deux termes désormais indissociables dans le vocabulaire musical français. La voix royale s’est tue à jamais et la ville rose est orpheline de l’enfant du pays qui avait si bien su la chanter au son des trompettes, de l’accordéon et du piano.

Parcours Musical et Succès

En 1959, Nougaro se lance enfin en solo, sur la scène du Lapin Agile, un cabaret montmartrois, avec Il Y Avait une Ville, son premier tour de chant. Le succès est moyen, mais l’artiste semble suffisamment prometteur pour qu’on lui propose d’enregistrer son premier disque. Une première partie de Dalida lui permet d’obtenir quelque reconnaissance de la part du public de la chanteuse, même s’il évolue dans un registre très différent de celui de l’Egyptienne. Dès le début des années 1960, Claude Nougaro introduit quelques éléments de jazz empruntés à Glenn Miller et Louis Armstrong dans ses propres compositions comme « Cécile, ma fille ». Sa rencontre avec le pianiste Michel Legrand lui permet d’obtenir son premier succès avec « Une petite fille » en 1962. Une première collaboration qui en préfigure beaucoup d’autres à venir. Le début des années 60 est d'ailleurs auréolé de succès : « Le Jazz et la Java » et « Le Cinéma » (1962), « Cécile, ma fille » (1963), « Armstrong » (chanson en forme d'hommage au jazzman américain, 1965).

En 1965, un voyage au Brésil lui fait rencontrer le guitariste Baden Powell de Aquino, avec lequel il se lie d’amitié. Désormais reconnu, le Toulousain multiplie les tours de chant à travers toute la France ainsi que les morceaux que les radios diffusent largement. « À bout de souffle», « Chanson pour le maçon » ou encore « Sing, Sing Song » (tous rassemblés sur le 33-tours de 1966, tout comme « Armstrong ») permettent à l’artiste de développer son style de jazzman languedocien chantant dans le style New Orleans « avé l’assent ». En 1968, peu après les événements de Mai (qui lui ont inspiré « Paris Mai », interdit de diffusion à l’époque) et surtout « Toulouse », hommage à sa ville natale, le chanteur obtient la consécration en jouant plusieurs soirs de suite à l’Olympia, à guichets fermés.

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Le premier best-of sort en 1972 et les nouveaux albums studios (Sœur Âme, Locomotive d’Or, Femmes et Famines, Plume d’Ange) s'enchaînent, Claude Nougaro enquillant alors les tubes. En 1978, paraît l'un de ses plus grands succès, « Tu verras », qui lui vaut le Prix de l’Académie du disque. Toujours aussi diversifié, le Toulousain mêle son jazz avec des accents de bossa-nova (avec la complicité de Henri Salvador), de rumba, de blues ou de java. Le recrutement de l’accordéoniste Richard Galliano et du batteur Aldo Romano l’inspirent pour mettre quelques rythmes typiquement italiens dans sa musique, faisant de Claude Nougaro un chanteur « world » bien avant l’heure. Un live, sobrement intitulé Au New Morning vient témoigner de cet acte de bravoure face à l’un des publics les plus difficiles de la capitale.

Cependant, en dépit d’un Bleu, Blanc, Blues plutôt réussi, le milieu des années 1980 s’annonce un peu difficile pour le chanteur qui, après son troisième mariage, cherche sa voie dans un paysage musical qui ne l’accepte plus comme à ses débuts. Barclay, sa maison de disques, rompt son contrat avec lui pour cause de ventes insuffisantes et l’artiste se retrouve seul et déboussolé à Paris, soudain conscient qu’il n’a plus la cote auprès du public, en dépit d’un carré de fidèles indécrottables. Bien décidé à se ressourcer, Claude Nougaro quitte définitivement Paris pour prendre le chemin d’un exil qui ne le mène nullement à Toulouse, mais à New York, l’un des berceaux de la musique afro-américaine.

Nougayork, en 1987, prend tout le monde de cours et les premières diffusions du titre-phare sur les radios provoquent l’engouement d’un public qui découvre Claude Nougaro sous un jour qu’il ne connaissait guère. Guitares électriques et synthétiseurs sont au rendez vous pour ce qui constitue l’album de la résurrection du chanteur occitan. Superstar gonflée à bloc, il sort un second « album américain » dans la foulée. Pacifique, dont le succès est assuré par la Victoire de la musique remportée l’année précédente par Nougayork. Ce triomphe sur ceux qui le voyaient déjà bon pour la maison de retraite incite Nougaro à faire un pied de nez aux maisons de disques en sortant en 1991 Une Voix, Dix Doigts, album typique de sa production passée, auquel le public réserve le meilleur accueil.

Dès lors, le Toulousain commence à laisser traîner ses oreilles du côté de la musique traditionnelle irlandaise, du rap ou des rythmes typiquement africains. L’album Chansongs, en 1993 représente la quintessence de ces inspirations diverses, allant chercher ses références dans les musiques du monde. Le Nougaro nouveau est arrivé et la compilation de l’année suivante, Grand Angle Sur permet à un public globalement ignorant de la carrière de l’artiste de découvrir son répertoire.

Revenu sur le devant de la scène, multipliant les dates, Claude Nougaro est cependant obligé de stopper un peu le rythme frénétique de ses concerts du fait de problèmes de santé. L’Enfant-Phare en 1997 ou Embarquement Immédiat en 2000 sont entrecoupés de longues périodes de repos, durant lesquelles le chanteur doit minimiser ses prestations et la fatigue qui s’ensuit. L’un de ses vieux projets, Les Fables de Ma Fontaine, un recueil acoustique de ses textes parlés (une forme de compromis entre le slam et la récitation) est enregistré en 2002 alors qu'il prépare un nouvel album, La Note Bleue, disque hommage aux grands du jazz que Nougaro annonce pour 2003. L’enregistrement de La Note Bleue pompe ses dernières forces et, début 2004, Claude Nougaro se retrouve hospitalisé en urgence.

Vie Privée

Côté vie privée, il est père de quatre enfants nés de différentes unions. Sa fille aînée, Cécile est née en 1962, de son union avec sa première épouse Sylvie, rencontrée au Lapin Agile. Mais en 1968, le couple se sépare. Il rencontre ensuite Odette, une jeune femme d’origine arménienne et iranienne avec laquelle il a deux autres filles; Théa (née en 1971) et Fanny (née en 1969). En 1975, il rencontre Marcia, une brésilienne avec laquelle il a un fils, Pablo, né en 1977.

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