L'initiative Café Joyeux, chaîne de coffee-shops employant des personnes en situation de handicap, a suscité un engouement médiatique certain. Pourtant, derrière cette image positive se cachent des zones d'ombre, notamment en ce qui concerne les convictions de ses fondateurs et les financements accordés par leur fonds de dotation, Émeraude Solidaire. Cet article se propose d'analyser en profondeur les tenants et aboutissants de cette situation, en explorant les liens entre le Café Joyeux, ses fondateurs, et les débats bioéthiques contemporains, notamment autour de la procréation médicalement assistée (PMA).

L'ascension fulgurante de Café Joyeux: Une success story à la française?

Depuis l'ouverture de son premier établissement à Rennes en 2018, Café Joyeux a connu une expansion rapide, comptant désormais plusieurs restaurants à Rennes, Bordeaux et Paris, dont une enseigne prestigieuse sur les Champs-Élysées. La chaîne met en avant une image de marque soignée, avec une devise accrocheuse ("Servi avec le cœur"), des visuels enfantins et une sémantique positive omniprésente. Le storytelling est habilement orchestré, présentant Café Joyeux comme une entreprise "100 % solidaire" et inclusive, où le handicap est valorisé et les différences cognitives mises à l'honneur.

L'entreprise met en avant son engagement en faveur de l'inclusion par le travail, démontrant qu'il est possible d'intégrer des personnes porteuses de trisomie 21 ou autistes dans le secteur de la restauration, à condition d'adapter les pratiques managériales et l'organisation du temps de travail. Cette approche novatrice a valu à Café Joyeux une reconnaissance médiatique importante, avec des articles élogieux dans la presse nationale et un documentaire diffusé sur France 2.

Yann et Lydwine Bucaille Lanrezac: Des entrepreneurs philanthropes aux convictions conservatrices?

À l'origine de Café Joyeux, on trouve Yann et Lydwine Bucaille Lanrezac, un couple d'entrepreneurs fortunés, philanthropes et catholiques pratiquants. Yann Bucaille Lanrezac est à la tête d'Émeraude, une multinationale de négoce de matières plastiques, et le couple est également propriétaire d'un hôtel 5 étoiles. Outre leurs activités entrepreneuriales, les Bucaille Lanrezac soutiennent différentes œuvres de charité par le biais de leur fonds de dotation, Émeraude Solidaire.

C'est dans le giron d'Émeraude Solidaire que naît Café Joyeux, exploité par une SARL du nom de Grain de Moutarde, également détenue par le fonds de dotation. Si le Café Joyeux est pour le moment déficitaire, les bénéfices futurs reviendront à Émeraude Solidaire, qui finance un large éventail d'associations actives dans des secteurs variés tels que l'éducation, l'exclusion, l'environnement, la formation et le handicap.

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Cependant, une analyse plus approfondie des structures financées par Émeraude Solidaire révèle un soutien général à la galaxie des associations catholiques, y compris dans sa tendance la plus réactionnaire. De 2014 à 2017, Émeraude Solidaire a financé Enfants du Mékong, une association humanitaire dont l'ancien directeur est un militant anti-PMA, proche de la Manif pour tous et d'Alliance Vita, une organisation fer de lance du mouvement pro-vie, contre l'avortement, l'euthanasie, la PMA et le mariage homosexuel. En 2017, Émeraude Solidaire a également financé la fondation Jérôme-Lejeune, opposée au mariage homosexuel et à la PMA, mais surtout à l'avortement.

Outre ces organisations pro-vie et opposées à l'égalité des droits des couples homosexuels, Émeraude Solidaire finance également des structures d'éducation catholique ou de promotion de l'école privée, ainsi qu'un club non mixte destiné à l'éducation des garçons, le Club Fennecs, qui multiplie les références à Josemaria Maria Escriva de Balaguer, fondateur de l'Opus Dei.

Les liens avec la Communauté de l'Emmanuel: Un catholicisme conservateur et entrepreneurial?

Les accointances et le réseau des Bucaille Lanrezac tendent à confirmer que les soutiens accordés via leur fonds de dotation sont loin d'être fortuits. Ils sont ainsi particulièrement proches de la Communauté de l'Emmanuel, dont ils participent aux rassemblements d'été à Paray-le-Monial, où ils ont également racheté un hôtel. En 2017, les fondateurs du Café Joyeux y ont d'ailleurs tenu un atelier intitulé "Sanctification dans le travail, trouver Dieu au cœur de son activité".

Fondée au début des années 1970 en France et issue du mouvement dit de "renouveau charismatique", la Communauté de l'Emmanuel revendique aujourd'hui plus de 11 000 membres à travers le monde. Elle se définit comme étant "ensemble au service de l'Église catholique et de l'évangélisation du monde" et multiplie les outils multimédia pour diffuser son message.

Selon Josselin Tricou, chercheur à l'Inserm, la Communauté de l'Emmanuel se caractérise par un "catholicisme conservateur sur les mœurs, mais extrêmement libéral du point de vue économique". Il avance que la communauté "s'inspire du néo-pentecôtisme aux États-Unis" et "fait le pont entre les traditionalistes qui, eux, seraient plutôt dans une logique de refus de la modernité, et un catholicisme libéral", plus enclin à user du marketing ou d'autres techniques d'entreprise à des fins d'évangélisation.

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Un autre chercheur confirme la "très forte homogénéité sociale" au sein de l'Emmanuel, qui recrute dans la haute bourgeoisie, l'aristocratie et le monde de l'entreprise. Cette homogénéité sociale explique les logiques entrepreneuriales de la communauté, avec un transfert de compétences professionnelles vers la sphère religieuse qui permet de mettre sur pieds des initiatives d'entreprises ou d'associations, très rapidement et de façon efficace.

Sur les questions bioéthiques et de mœurs, l'Emmanuel se positionne sur la même ligne qu'Émeraude Solidaire, donnant régulièrement la parole à Alliance Vita, au mouvement politique Sens commun (né dans le sillon de la Manif pour tous) ou encore à des personnalités politiques ouvertement opposées au mariage pour tous et à la PMA.

Le handicap comme enjeu idéologique: La fondation Jérôme-Lejeune et la critique de l'avortement

La question spécifique du handicap n'est pas neutre chez les catholiques conservateurs. Ainsi, la fondation Jérôme-Lejeune, à laquelle Émeraude Solidaire a accordé une subvention en 2017, a choisi de faire de la trisomie 21 le fer de lance de sa critique de l'avortement.

Jean-Marie Le Méné, président de la fondation, affirmait que l'avortement conduirait à un "eugénisme systématique" et à la potentielle disparition des personnes trisomiques. Socialement plus acceptable qu'une critique pure et dure du droit à l'avortement, le discours de défense des personnes trisomiques permet néanmoins de remettre en question le droit des femmes à choisir d'interrompre une grossesse.

Handi-washing et prosélytisme religieux: Les critiques du Collectif lutte et handicaps pour l'égalité et l'émancipation (CLHEE)

À rebours des commentaires dithyrambiques sur le Café Joyeux, le Collectif lutte et handicaps pour l'égalité et l'émancipation (CLHEE), regroupant des personnes directement concernées par le handicap, a récemment publié un texte à charge contre l'entreprise. Pour le CLHEE, l'initiative est avant tout du "handi-washing", et sert de façade aux réseaux religieux, qui y trouveraient une façon de faire du prosélytisme.

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Selon Elena Chamorro, cofondatrice du collectif, ce faux-nez permettrait aux milieux catholiques de garder la main sur la question du handicap : "Les personnes handicapées mentales ont l'air d'être un public de choix pour la bonne action rentable. Ces entrepreneurs catholiques entendent nous imposer leur vision du monde et continuer d'imposer à la société leur vision du handicap." Elena Chamorro pointe aussi du doigt la notion de "leadership vertueux", au cœur du "voyage du bien commun", qui a permis à 200 entrepreneurs français de se rendre au Vatican et d'y rencontrer le Pape en décembre 2019.

Ce déplacement était l'occasion de soutenir trois "associations au service du bien commun", dont le Café Joyeux. Derrière la vitrine humaniste affleure une vision particulière de la société et des mœurs, avec la participation de prélats opposés à la PMA.

Le soutien de l'État: Une caution politique controversée?

L'État français participe également au soutien de Café Joyeux. En mars dernier, l'enseigne a ouvert un troisième restaurant à Paris, sur l'Avenue des Champs-Élysées. Le local, prêté temporairement par l'assureur Groupama, a offert l'occasion d'un nouveau coup de projecteur sur l'initiative. Le Président de la République en personne, ainsi que sa femme et la secrétaire d'État chargée des personnes handicapées, sont venus à l'inauguration.

Emmanuel Macron a salué "celles et ceux qui font", et "sont en train d'inventer l'entrepreneuriat du 21e siècle". Deux ans plus tôt, lors de l'inauguration du Café Joyeux Opéra, Brigitte Macron et Sophie Cluzel étaient déjà présentes, accompagnées de Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique et solidaire.

Sophie Cluzel, dont la fille travaille au Café Joyeux des Champs-Élysées, ne tarit pas d'éloges sur l'entreprise, affirmant qu'elle s'inscrit dans un mouvement en cours qui bénéficie d'un soutien fort de la part de l'État : subvention de certains postes, promotion active, accompagnement pour bâtir et pérenniser le projet économique. Selon la secrétaire d'État, il s'agit de "montrer au monde entier que la France est capable de faire de la différence un atout commercial mais aussi performant".

L'État serait donc actuellement en train de discuter avec les Cafés Joyeux et envisage de les passer en entreprise adaptée, ce qui leur garantirait un soutien pour chaque employé en situation de handicap. Ce soutien politique soulève des questions quant à la neutralité de l'État face aux convictions des fondateurs de Café Joyeux et aux financements accordés par leur fonds de dotation.

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