Introduction

Une réalité biologique universelle, les menstruations touchent la moitié de l'humanité, marquant le quotidien des femmes de la puberté à la ménopause. Ce sujet, autrefois tabou, gagne en visibilité et suscite des avancées significatives dans notre société. Des mesures concrètes, telles que l'obligation pour les fabricants d'afficher la composition des protections périodiques (entrée en vigueur le 1er avril 2024) et l'accès gratuit à ces protections pour les jeunes de moins de 25 ans et les femmes les plus démunies (organisé par la LFSS pour 2024), témoignent d'une prise de conscience croissante. L'émergence du marché des culottes de règles réutilisables soulève également des questions sur les transformations collectives du vécu des règles.

Cependant, des freins persistent. La perspective d'arrêts de travail prescrits pour règles douloureuses se heurte à des obstacles législatifs, et les enquêtes révèlent que les menstruations restent un état que l'on occulte, que ce soit à l'école, en famille, dans le couple ou au travail.

Sur le plan politique, la question des règles engage différents enjeux : sécurité sanitaire (réglementation du marché des protections périodiques), santé publique et équité (prise en charge des règles douloureuses), économie et justice sociale (poids financier des protections périodiques), et culture et société (évolution des représentations de la féminité).

La Construction d'un Problème Public

Les règles ne sont pas un sujet anodin. Elles représentent une contrainte factuelle pour les femmes, avec des conséquences pratiques à gérer, notamment le choix et le financement d'un mode de protection. La fatigue, la déprime passagère et la douleur qui peuvent accompagner les règles font partie de la vie banale des femmes.

Malgré une visibilité accrue, il demeure difficile de parler des règles. Un silence persiste, alimenté par le malaise, la pudeur et le tabou culturel. La question se pose donc de savoir si les règles peuvent devenir un problème public comme un autre.

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La nécessité de protection qui découle des règles prend une dimension publique dans la mesure où elle ne relève pas du simple confort. Cela justifie des réponses collectives de la part des pouvoirs publics, notamment en matière d'éducation (accompagnement sans tabou de la ménarche), de santé (réglementation du marché des protections périodiques) et d'équité (prise en compte de la charge financière).

Si le sujet est de plus en plus abordé sur l'agenda politique et médiatique, c'est souvent sous l'angle d'enjeux spécifiques tels que la précarité menstruelle, les scandales de sécurité et la taxe rose. La construction d'un problème public exige un effort de problématisation plus globale, en définissant clairement le problème auquel on souhaite répondre et les principes politiques qui guident le choix d'une réponse.

Pour comprendre comment l'action publique s'empare de ce sujet, il est essentiel de retracer comment a émergé l'idée même qu'il fait problème, au point que sa résolution concerne tout le monde et s'impose comme une nécessité du moment.

"Protections Hygiéniques" : Se Protéger Contre Quelle Menace ?

La menstruation et les "protections hygiéniques" sont souvent associées à la dissimulation. Une partie de l'énergie des femmes est consacrée à ne pas laisser paraître leurs éventuelles douleurs et fatigues, et à s'inquiéter des "fuites" qui pourraient les stigmatiser. Avoir ses premières règles, c'est apprendre à les dissimuler.

Annie Ernaux décrit ainsi son expérience d'adolescente dans les années 1950 : "Mon angoisse, le moment venu, de lui avouer que j'avais mes règles, prononcer pour la première fois le mot devant elle, et sa rougeur en me tendant une garniture, sans m'expliquer la façon de la mettre".

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Les protections périodiques n'existent que depuis un siècle, et leur diffusion à grande échelle en France a concerné la génération des femmes qui ont aujourd'hui 70/80 ans. Les premières protections périodiques jetables commercialisées à grande échelle ont été les serviettes hygiéniques Kotex produites par l'entreprise américaine Kimberly-Clark aux Etats-Unis à partir des années 1920. Les premiers modèles de tampons seront lancés quinze ans plus tard, en 1936, par la marque Tampax. Il faudra attendre les années 1970 pour voir le premier modèle de serviette pourvu d'une bande autocollante.

L'essor des protections périodiques manufacturées a profondément transformé les usages corporels et l'expérience des premières règles. Le stigmate culturel des règles s'en est trouvé atténué avec la diffusion de l'idée selon laquelle il devient possible de vivre "normalement" pendant ses règles.

Malgré cela, les mots mêmes de "protections hygiéniques" continuent d'assimiler l'écoulement des règles à une menace insalubre, tandis que "protections intimes" renvoie à une gestion occulte d'un sujet qui ne regarde personne.

L'évolution des messages publicitaires depuis un siècle révèle un déplacement de la qualification du problème que représentent les règles : d'un enjeu d'hygiène, on passe à une inquiétude sur le confort et la mobilité. Le rôle des protections périodiques est de permettre que les règles demeurent invisibles et inodores, dissimulées, en absorbant non seulement le sang mais aussi l'inquiétude d'éventuelles "fuites".

Les Règles : Une Orchestration Fine, et Souvent Quelques Dissonances…

Le cycle menstruel est une orchestration complexe, toujours recommencée. Au cours des 14 premiers jours du cycle dédiés à la maturation des follicules qui aboutira à l'ovulation, la sécrétion d'estrogènes favorise l'épaississement de la muqueuse utérine (l'endomètre). Au quatorzième jour du cycle, avec l'ovulation, c'est une autre hormone, la progestérone sécrétée par l'ovaire, qui provoque la décidualisation de l'endomètre, c'est-à-dire sa transformation en une "dentelle" utérine très vascularisée apte à l'implantation d'un éventuel embryon. Lorsqu'il n'y a pas de fécondation, la chute du taux de progestérone entraîne la désquamation de l'endomètre et l'utérus se contracte, sous l'effet des prostaglandines, pour en expulser les débris : ce sont les règles. Un nouveau cycle s'engage avec la remontée des estrogènes et la cicatrisation de la muqueuse.

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Parmi les troubles susceptibles d'affecter cette orchestration complexe, les anomalies de la décidualisation sont impliquées dans des maladies comme l'endométriose. Les fibromes utérins peuvent également entraîner des règles douloureuses, abondantes (ménorragies) ou intempestives (métrorragies).

Mais les règles douloureuses (dysménorrhée) ne sont pas réservées aux femmes qui souffrent d'une pathologie gynécologique. Elles sont simplement l'attribut banal des mécaniques très fines de la santé reproductive féminine. La chute du taux de progestérone peut causer une symptomatologie prémenstruelle difficile. L'expulsion des débris d'endomètre pendant les règles nécessite des contractions utérines qui peuvent être douloureuses.

Un Tabou Persistant

Le sujet des règles demeure largement tabou et l'impact que cette condition mensuelle a sur les jeunes filles et les femmes demeure difficile à nommer tant au sein des foyers que dans le débat public.

Dans un baromètre sur l'hygiène féminine réalisé en 2021, l'IFOP montre que le sujet des règles demeure tabou dans les couples, avec plus d'une femme sur deux qui déclare ne jamais avoir eu de rapports sexuels pendant ses règles. De même, le vécu des règles au travail est problématique pour une proportion importante de femmes.

De nombreux signaux montrent que le tabou concerne aussi toujours les jeunes filles et leur information sur la ménarche. D'après la Délégation aux droits des femmes dans son rapport sur les règles de 2020, le sujet est bien trop peu abordé à l'école et au collège.

Le Féminisme et la Redécouverte des Règles

La vague féministe de ces dernières années accorde une importance particulière au corps féminin, et notamment à la menstruation. Des autrices de pages internet grand public développent un intérêt nouveau pour ce sujet et tentent de lui donner une dimension historique, avec le risque d'une vision parfois idéalisée et caricaturale de l'attitude envers la menstruation à des époques anciennes, parmi lesquelles le Moyen Âge est privilégié.

Certaines affirmations circulant sur internet, par exemple celles qui concernent la "lune rouge", sont remises en perspective et replacées dans le cadre des mouvances de l'écoféminisme et du féminin sacré.

L'idée que les femmes ne portaient pas de protection au Moyen Âge et laissaient couler le sang se retrouve dans plusieurs textes sur internet. Ils remontent tous à un article de vulgarisation historique qui s'appuie en grande partie sur un reportage et généralise à toutes les femmes et à une période allant "du Moyen Âge à la fin du xixe siècle" un mélange d'informations diverses.

La théorie d'une synchronisation entraînée par la cohabitation a été médiatisée à la suite d'études dans les années 1970, mais jamais vraiment confirmée scientifiquement.

L'expression "cycle de la lune rouge" apparaît sur de nombreux autres sites internet. Le cycle menstruel serait influencé par le cycle lunaire. Il en existerait deux sortes selon les femmes et les périodes de la vie : le cycle de la Lune Rouge, où l'écoulement menstruel débute à la pleine lune, et le cycle de la Lune Blanche, où l'ovulation débute à la pleine lune (et l'écoulement menstruel à la nouvelle lune).

L'artiste et thérapeute britannique Miranda Gray a créé de toutes pièces cette théorie, mêlant des éléments de différentes cultures pour en faire un système cohérent.

La sociologue Chris Bobel distingue les feminist spiritualists et les menstrual activists. Les premières ont une approche plus individuelle et célèbrent la menstruation comme une expérience qui unit les femmes, les secondes sont plus politiques.

Les sociologues Constance Rimlinger et Lorraine Gehl soulignent les points de rencontre entre les deux, notamment à propos de la menstruation : redécouverte et réappropriation par les femmes de leur corps et des pratiques gynécologiques, en s'appuyant par exemple sur d'anciennes pratiques de soin féminines, comme l'usage d'herbes médicinales.

Menstruations et Croyances au Moyen Âge

Le lien étymologique entre menstruation et mois lunaire est affirmé dès le viie siècle. L'idée précise que les phases du cycle menstruel suivraient les phases du cycle de la lune apparaît plus tardivement. L'une de ses premières traces figure au xiie siècle. Selon elle, un mouvement naturel, aussi bien chez l'homme que chez la femme, amène le sang à s'accroître avec l'accroissement de la lune et à diminuer avec sa diminution.

Au xiiie siècle, avec la diffusion des traductions latines d'Aristote, l'idée se répand, reprise par la plupart des auteurs. Pour Aristote, "le mouvement des femmes se fait vers la période des lunes déclinantes". Albert le Grand, à la fin du xiiie siècle, essaie de l'expliquer en une démonstration cohérente.

Une autre théorie médiévale s'approche des affirmations de Miranda Gray : les quatre phases de la lune seraient propices à l'écoulement menstruel en fonction des âges de la vie d'une femme. Chez les médecins du Moyen Âge, il n'est question que d'âges de la vie et non de figures archétypales.

Contraception à Travers l'Histoire

L'idée selon laquelle les femmes étaient antérieurement soumises à la seule loi de la nature est fausse. Des études montrent que le rôle de la semence masculine ainsi que la période du cycle féminin dans la conception d'un enfant était largement reconnu.

Avant les règles, on estimait que l'utérus était trop "alourdi". Pendant celles-ci, on supposait que "la semence est alors diluée par le sang et rejetée avec lui".

L'histoire se lit partout sur le net: des cailloux insérés dans l'utérus des chamelles auraient servis aux Bédouins de dispositifs intra-utérin (DIU) rudimentaires à visée contraceptive depuis l'Antiquité. Si l'anecdote est fameuse elle semble également tenir de la rumeur, aussi tenace qu'invraisemblable, et que l'expérimentation n'a jamais vraiment permis de confirmer.

La majorité des méthodes de contraception dites "barrières" que nous connaissons aujourd'hui ne datent pas vraiment d'hier: les premiers préservatifs pourraient remonter à l'Antiquité, de même qu'on a trouvé trace de nombreux objets et substances plus ou moins visqueux ou spongieux introduits dans le vagin afin d'obturer le col de l'utérus et d'empêcher le passage des spermatozoïdes.

Outre les méthodes "mécaniques", le recours à des substances réputées abortives ou contraceptives, ingérées ou appliquées localement, a été souvent mentionné.

Un chercheur américain, John M. Riddle, s'est particulièrement intéressé à l'efficacité contraceptive et abortive de nombreuses substances de la pharmacopée traditionnelle de l'Antiquité et du Moyen Âge. Pour lui, si le recours à l'avortement depuis la nuit des temps ne fait guère débat, l'utilisation de contraceptifs et abortifs, c'est-à-dire de substances propres à empêcher une grossesse ou d'y mettre un terme avant qu'elle ait pu se développer, est un fait minoré voire ignoré.

Il évoque l'efficacité sur les humains, confirmée dans les années 1960, des plantes du genre Ferula, citées depuis l'Antiquité ainsi que durant le Moyen Âge. De même, le génévrier aurait été mentionné par des auteurs antiques tels que Pline l'Ancien pour ses vertus abortives.

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