L'hygiène menstruelle en prison est un sujet souvent passé sous silence, mais qui soulève des questions fondamentales de dignité humaine, de santé publique et d'égalité. Les femmes incarcérées sont confrontées à des difficultés spécifiques pour gérer leurs menstruations, en raison de l'accès limité aux produits d'hygiène, des conditions de détention souvent insalubres et du manque d'intimité. Cette situation peut entraîner des problèmes de santé physique et mentale, ainsi qu'un sentiment d'humiliation et de dévalorisation.

La Précarité Menstruelle en Milieu Carcéral : Une Réalité Inquiétante

De nombreuses femmes privées de liberté se trouvent en situation de précarité menstruelle, ce qui constitue une atteinte à leur dignité. Un article publié par le Nouvel Observateur a mis en lumière la situation inquiétante des femmes en prison, qui ont recours à des moyens de fortune, parfois au péril de leur santé, pour pallier l'accès restreint à des protections hygiéniques souvent trop onéreuses et de mauvaise qualité.

Plusieurs témoignages de femmes reçus à l’OIP révèlent que de nombreuses détenues sont contraintes d’utiliser des protections périodiques de fortune pendant leurs règles. En cause notamment, le caractère inadapté des lots fournis depuis 1985 aux arrivantes et aux « personnes reconnues comme sans ressources suffisantes ».

Les détenues signalent la trop faible quantité de protections fournie à l’arrivée : de quatre à vingt serviettes selon les établissements, d’après les témoignages recueillis, quand l’administration indique de son côté que « les marchés nationaux prévoient le renouvellement mensuel de dix-huit serviettes hygiéniques ».

Dans certaines prisons, des associations caritatives (comme la Croix-Rouge) donnent ponctuellement des lots de protections complémentaires. Mais le plus souvent, en cas d’attente entre deux livraisons ou de règles abondantes, les femmes doivent s’en remettre au réseau de solidarités ou au système D. Certaines utilisaient des cups faites avec des bouteilles d’eau. Elles limaient les bords sur le rebord de la fenêtre pour que ce ne soit pas coupant, se rappelle une ancienne détenue. Moi, comme tout le monde, j’ai volé du papier toilette aux WC du cabinet médical, je prenais plusieurs douches, j’utilisais des mouchoirs ou une autre culotte. Au mieux, yoyo de serviettes le soir.

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En plus de conduire à des situations dégradantes, le manque de produits d’hygiène contraint de nombreuses femmes à enfreindre le règlement intérieur (ou les interprétations qui en sont faites) pour s’en procurer - et donc à s’exposer à des sanctions. En 2016, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) avait déjà rappelé la règlementation européenne et s’était émue : Des motifs de sécurité sont trop souvent invoqués pour refuser aux femmes détenues l’entrée en détention de produits de beauté ou d’hygiène via le parloir.

D’après la sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy, qui a enquêté auprès de mineures détenues, les règles deviendraient même « un lieu de sanction extrême » chez celles-ci : « Des filles se font fournir discrètement par leur mère. Mais du coup, elles prennent le risque d’avoir une interdiction de parloir », relève la chercheuse. Il s’agit pourtant de produits légaux, en vente libre.

Les Difficultés d'Accès aux Protections Hygiéniques

L'accès aux protections hygiéniques est un problème majeur pour les femmes en prison. Bien que l'administration pénitentiaire fournisse un kit d'hygiène aux nouvelles arrivantes et renouvelle mensuellement ce kit pour les personnes sans ressources suffisantes, la quantité et la qualité des produits sont souvent insuffisantes.

Les femmes qui ne sont pas reconnues sans ressources suffisantes ont la possibilité d'acheter des produits d'hygiène sur la liste des produits disponibles en cantine. Aujourd'hui, ce prix est fixé à 0,95 centimes d'euros pour les serviettes hygiéniques et à 2,65 euros pour les tampons, ce qui correspond à un prix assez faible en comparaison avec les prix des produits proposés par les supermarchés sur leur site internet. Pour les cups menstruelles et les marques non disponibles dans le cadre du marché national de cantine, les femmes détenues ont la possibilité d'acheter ces produits au prix du supermarché local par le biais de « cantines exceptionnelles ».

Cependant, les prix pratiqués dans les cantines peuvent être prohibitifs, rendant ces produits inaccessibles pour de nombreuses détenues. De plus, la gamme de produits disponibles est souvent limitée, ce qui ne permet pas de répondre aux besoins spécifiques de chaque femme.

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L'Inadéquation des Produits Fournis

La qualité des protections hygiéniques fournies est également un problème. Les serviettes hygiéniques sont souvent bas de gamme, peu confortables et peu efficaces. Cette situation renforce le sentiment de dévalorisation des femmes incarcérées.

Les jeunes filles incarcérées en EPM, souvent isolées et sans ressources, doivent la plupart du temps se contenter de ces serviettes « pénitentiaires ». Elles passent beaucoup de temps devant la télévision et voient des publicités sur des serviettes hygiéniques ultra plates qui font le sang bleu, tandis que dans la prison on leur propose des serviettes qui ne collent pas, sans ailettes, qu’elles décrivent comme ’’hyper épaisses’’ - alors que nombre d’entre elles ne mettaient que des tampons avant.

Quant aux détenues qui doivent cantiner, elles dépendent des produits proposés par les catalogues de vente, différents d’une prison à l’autre en fonction du fournisseur et de l’accord que celui-ci passe avec la direction de l’établissement. Leur manque de diversité avait déjà été remarqué par la CGLPL en 2016 : « Les femmes se plaignent souvent de ce que la gamme des produits d’hygiène féminine (tampons ou serviettes hygiéniques, savon de toilette intime, etc.) […] disponibles en cantine est très restreinte. »

Les Alternatives de Fortune et leurs Risques Sanitaires

Face au manque de protections hygiéniques adéquates, les femmes en prison sont souvent contraintes de recourir à des alternatives de fortune, telles que des morceaux de tissu, du papier toilette ou même des bouteilles en plastique transformées en coupes menstruelles. Ces pratiques sont non seulement inconfortables et dégradantes, mais aussi dangereuses pour la santé, car elles peuvent entraîner des infections et d'autres problèmes gynécologiques.

Avoir recours à de telles solutions pose évidemment de graves problèmes sanitaires, du fait de la composition et de la matière de ces bouteilles, complètement inadaptées à un tel usage, et donc les parois, même usées, risquent de blesser gravement.

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Les Conséquences de la Précarité Menstruelle sur la Santé et la Dignité

La précarité menstruelle en prison a des conséquences graves sur la santé physique et mentale des femmes. Le manque d'hygiène peut entraîner des infections urinaires, des vaginites, des irritations et d'autres problèmes gynécologiques. De plus, le stress et l'humiliation liés à la gestion des menstruations dans des conditions précaires peuvent provoquer des troubles anxieux, de la dépression et une perte d'estime de soi.

Les Atteintes à la Dignité Humaine

La précarité menstruelle porte atteinte à la dignité des femmes détenues. Le fait de ne pas pouvoir gérer ses menstruations de manière digne et hygiénique est vécu comme une humiliation et une dévalorisation. Cette situation est d'autant plus inacceptable que la législation française et européenne garantit le respect de la dignité humaine en prison.

Ainsi, conformément aux articles 22 et 46 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009, « L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits », et « assure un hébergement, un accès à l'hygiène, une alimentation et une cohabitation propices à la prévention des affections physiologiques ou psychologiques ». À l'échelle européenne, l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme proscrit la torture et les peines ou traitements inhumains ou dégradants. Par ailleurs, la règle pénitentiaire européenne (RPE) n° 19.7 rappelle que « des mesures spéciales doivent être prises afin de répondre aux besoins hygiéniques des femmes ».

L'Impact sur la Vie Quotidienne en Détention

Par crainte d’une stigmatisation en cas de tache visible sur leurs vêtements, certaines détenues renonceraient à des activités. « Beaucoup d’entre nous ne sortent pas de cellule durant leurs règles car elles ont peur des fuites et honte de sortir. Elles ne sont pas à l’aise parce qu’elles n’ont pas le nécessaire pour se protéger comme chez elles. » En établissement pour mineurs (EPM) comme en maison d’arrêt, « des filles préfèrent ne plus aller en cours pendant leurs règles, ayant peur que cela se voie, que cela se sache. Elles prennent ainsi le risque d’aller au mitard, ou au moins de se faire supprimer la télé. Les restrictions impliquent donc des conséquences réelles sur la vie quotidienne en détention.

Les Initiatives et les Solutions Envisagées

Face à ce problème, plusieurs initiatives ont été lancées par des associations, des parlementaires et l'administration pénitentiaire pour améliorer l'hygiène menstruelle en prison.

Les Actions des Associations et des Parlementaires

Des militantes du collectif féministe Georgette Sand déployaient des banderoles et des tampons géants sur la place Vendôme. But de cette action spectaculaire : alerter sur la précarité menstruelle des femmes incarcérées et dénoncer l’absence de mesures concrètes sur le sujet. Parmi leurs revendications, « que soit créé un bloc hygiène féminine avec des prix préférentiels » ou encore l’installation en prison de distributeurs de protections gratuites.

La précarité menstruelle en prison avait pourtant été officiellement reconnue comme un problème public au printemps. À la suite d’un débat plus large porté par une mobilisation féministe sur les réseaux sociaux et relancé par un article publié dans L’Obs en mars 2019, le député Insoumis Bastien Lachaud puis son homologue LREM Gaël Le Bohec avaient interpellé la ministre de la Justice. En juin, Marlène Schiappa déclarait une « mobilisation inédite » du gouvernement contre cette atteinte aux droits fondamentaux. La secrétaire d’État confiait alors à la sénatrice du Haut-Rhin Patricia Schillinger (LREM) et à la députée de l’Essonne Laëtitia Romeiro-Dias (LREM) une mission sur l’expérimentation de la gratuité des protections dans des lieux collectifs - dont les prisons.

Suite à un article édifiant publié sur l’Obs, sur les grandes difficultés pour accéder en prison aux protections menstruelles, Bastien Lachaud interroge la ministre de la Justice sur la prise en charge de ces protections.

Les Mesures de l'Administration Pénitentiaire

Afin de renforcer les mesures déjà prises et mieux prendre en compte la particularité des besoins des femmes en terme d’hygiène, la direction de l’administration pénitentiaire prévoit la mise en place d’un groupe de travail en mai 2019, visant à réinterroger la pertinence et le choix de produits présents dans le kit hygiène pour les femmes sans ressources suffisantes et dans la liste des produits de cantine pour l’ensemble des femmes détenues. Les conclusions seront rendues en juillet prochain. A cette occasion, l’opportunité d’ajouter des cups menstruelles à la liste des cantines sera étudiée.

La Gratuité des Protections Périodiques : Une Avancée Significative

C’est une petite révolution : quels que soient leurs revenus ou leur lieu d’incarcération, les femmes détenues peuvent désormais bénéficier chaque mois d’un lot gratuit de protections périodiques. Dès cette fin d’année, elles ont accès, via un formulaire de commande qui doit leur être remis en cellule, à un voire deux lots de six protections (à choisir dans une liste de six produits). Une nouvelle salutaire que l’on doit notamment à la mobilisation de plusieurs associations, qui dénonçaient depuis 2019 l’absence de mesure concrète des pouvoirs publics.

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