L'association entre la menstruation et la sorcellerie est une construction historique complexe, ancrée dans des conceptions médicales antiques, des croyances religieuses et des dynamiques sociales. Cet article explore cette association, en analysant les théories médicales de l'Antiquité concernant la matrice féminine, leur réemploi dans le discours des XVe et XVIe siècles et les implications de ces conceptions sur la figure de la sorcière.

J.K. Rowling, la "cancel culture" et l'écho de la sorcellerie

L'affaire J.K. Rowling, l'autrice d'Harry Potter, met en lumière la persistance de certaines peurs ancestrales liées à la sorcellerie. Victime de menaces et de doxxing pour avoir tenu des propos jugés transphobes assimilant la menstruation à la féminité, Rowling semble être victime d'un "bûcher médiatique". Au-delà de la polémique actuelle, cette affaire révèle une possible réactivation d'un imaginaire païen et occulte que l'auteure a contribué à populariser avec le succès de son petit sorcier.

Depuis l'Antiquité, la sorcellerie fascine autant qu'elle effraie. En Grèce, le terme "magicien" (goês) est une insulte, et Platon conseille d'empoisonner ceux qu'il désigne comme "bêtes sauvages". La figure de la sorcière est souvent associée à une parole libre, féminine et autonome, défiant l'ordre établi, et que la société réprime.

La menstruation dans la culture juive : le concept de "Niddah"

Dans la culture juive, la menstruation est associée au concept de "Niddah", désignant une femme éloignée, avec laquelle il est temporairement interdit d'avoir des relations sexuelles en raison de son impureté supposée pendant ses règles. Cette croyance a donné naissance à un vaste système de pratiques et de croyances liées à la menstruation, qui régissent encore aujourd'hui les pratiques sexuelles de certains juifs pratiquants.

Des études explorent la conceptualisation de la menstruation dans le monde juif, et parfois son écho dans le monde chrétien, de l'époque médiévale à nos jours.

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La conception médicale de la sorcière aux XVe et XVIe siècles

Durant les XVe et XVIe siècles, l'anti-féminisme, ancré dans le discours de l'Église catholique, associe la femme au diable en raison du péché d'Ève. Bien que l'histoire du corps, du genre et de la sorcellerie aient été largement étudiées, la dimension physiologique de la sorcière reste peu abordée. Cet article vise à comprendre la conception médicale de la sorcière en analysant les sources primaires des théories médicales antiques concernant la matrice féminine et leur réinterprétation à la Renaissance.

L'utérus : centre des pathologies féminines selon Hippocrate

Dans le traité d'Hippocrate Des Maladies des femmes, les femmes sont considérées comme plus sujettes aux déséquilibres humoraux que les hommes. Le corps féminin est comparé à de la laine, absorbant l'humidité, tandis que le corps masculin est comparé à un tissu dense. L'engorgement, la rétention, l'assèchement ou le flux immodéré des liquides qui encombrent l'utérus, notamment les règles, les lochies, les pertes blanches, le sang et la semence, sont considérés comme les principales causes de maladies et de souffrance chez les femmes.

La matrice devient ainsi le centre des pathologies féminines, définissant la féminité du corps et le lieu même de la maladie féminine. Hippocrate décrit la matrice comme ayant une origine sexuelle autonome, dotée de mobilité et de vitalité propre, capable de se déplacer vers les parties supérieures du corps. Cette vision conduit à considérer cet organe strictement féminin comme "un animal dans un animal". L'image de la matrice comme un animal enragé, errant et "avide de procréation", illustre la crise hystérique, se manifestant par des sensations d'étouffement, des vomissements et des convulsions.

La matrice et l'animalité : Platon et Galien

Dans le Timée de Platon, le corps humain est structuré en trois niveaux, chacun associé à une âme distincte. Chez la femme, la matrice occupe le niveau le plus bas, lieu d'une animalité pure. Lorsque cet organe n'est pas alourdi par une grossesse, il devient instable, s'agite, obstrue les voies respiratoires et est sujet à diverses maladies. La femme se distingue ainsi de l'homme par la présence en elle d'un animal dépourvu d'âme, ce qui accentue son lien avec le monde sauvage. Cette proximité avec l'animalité la fait s'éloigner du principe d'humanité et la fait percevoir comme une créature soumise à des forces contre-nature.

Galien, bien qu'il rejette l'idée d'une matrice dotée de propriétés bestiales, met en avant le concept d'empoisonnement lié à cet organe. Il décrit la matrice comme une source possible d'infections lorsque ses fonctions naturelles sont altérées. Le sperme et les règles, loin d'être des substances étrangères au corps, deviennent nocifs, semblables à un venin, en cas de pathologie favorisée par la stagnation des humeurs. Cette condition rend les veuves et les femmes ménopausées particulièrement vulnérables. Selon Galien, l'hystérie affecte principalement les veuves en raison d'une abstinence sexuelle jugée préjudiciable.

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La sorcière, produit d'une pathologie et d'une déviance

L'errance de la matrice, qui selon Hippocrate pouvait être à l'origine de troubles physiques et psychologiques tels que l'hystérie, se transforme, au Moyen Âge et à la Renaissance, en un moyen d'explication des comportements jugés diaboliques chez les femmes. Les auteurs du Malleus Maleficarum insistent sur le fait que la sorcière est avant tout une femme, car les femmes, par leur nature perçue comme faible, sont davantage enclines à succomber aux tentations du diable, tant sur le plan physiologique que moral. Assimilées à Ève, les femmes sont considérées comme des proies naturelles pour les forces démoniaques, renforçant ainsi leur association à la sorcellerie.

Les femmes accusées de sorcellerie sont fréquemment associées à des maladies, réelles ou imaginées, liées à l'utérus : l'hystérie, la mélancolie ou encore des évanouissements qui évoquent les symptômes décrits par Hippocrate et Galien.

Jean Wier et la mélancolie comme explication de la sorcellerie

Le médecin Jean Wier, dans son ouvrage De Praestigiis daemonum, publié en 1563, nuance cette perspective médicale. Il ne nie pas totalement l'action du diable, mais affirme que de nombreux phénomènes interprétés comme des possessions démoniaques sont en réalité des symptômes de maladies nécessitant un traitement médical plutôt qu'un jugement au bûcher. J. Wier présente la sorcellerie comme une forme de maladie mentale, liée à la mélancolie, se rapprochant ainsi des théories humorales d'Hippocrate. Selon lui, un tempérament mélancolique prédispose à l'influence de Satan, et la mélancolie, due à un déséquilibre des humeurs, pourrait expliquer certains comportements associés à la sorcellerie.

Jean Bodin et la constitution "bestiale" de la femme

Jean Bodin, dans son ouvrage La Démonomanie, publié en 1580, rejette l'approche médicale de la sorcellerie défendue par J. Wier. Selon J. Bodin, la prépondérance des sorcières par rapport aux sorciers découle de la constitution "bestiale" de la femme. Se situant entre "l'homme et la bête", la femme serait par nature prédisposée au mal en raison de son anatomie. Ainsi, ce n'est pas la mélancolie qui pousserait la femme vers Satan, mais son cycle menstruel qui la purge de l'humeur noire.

J. Bodin cite Hippocrate et Galien, qui affirment que les femmes sont généralement plus saines que les hommes grâce aux menstruations, lesquelles les protègent de nombreuses maladies. Ainsi, J. Bodin suit de près Galien : le tempérament féminin les rend moins vulnérables à la mélancolie. La maladie mentale n'explique pas, selon lui, la faiblesse morale de la femme sorcière, ce qui contredit les thèses de J.

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La chasse aux sorcières : un phénomène de la Renaissance

Contrairement à une idée reçue, la chasse aux sorcières n'est pas un phénomène médiéval, mais plutôt un produit de la Renaissance. C'est pendant cette période considérée comme humaniste, rationnelle et éclairée que la chasse aux sorcières fait rage, comme s'il fallait "tuer la femme" pour créer "l'homme moderne".

Au Moyen Âge, les femmes soupçonnées de sorcellerie n'étaient pas persécutées, mais simplement mises au ban de la société. Considérées comme de pauvres folles, elles n'inspiraient rien de plus que de la pitié. La naissance des procès en sorcellerie accompagne en revanche l'établissement de la justice civile, comme s'il eut fallu un premier bouc émissaire pour essuyer les plâtres. Les procès en sorcellerie débutent au XVe siècle et se développent majoritairement au XVIe et au XVIIe siècle. Entre 1430 et 1630, le continent européen a connu 110 000 procès en sorcellerie, dont 48% se sont soldés par une condamnation à mort.

Les sages-femmes et les guérisseuses en ligne de mire

La majeure partie des "sorcières" étaient en réalité des sages-femmes et autres guérisseuses. Elles étaient pourchassées car elles détenaient une pharmacopée et des savoirs ancestraux que les théologiens, qui tentaient, en pleine Renaissance, d'établir les fondements de la science et du savoir, ne reconnaissaient pas. Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l'altérité. Dans cette révolution culturelle et intellectuelle, l'homme est remis au centre, mais c'est de l'homme (petit h) dont on parle, pas l'Homme… Et toutes les femmes détentrices d'un certain savoir, et par extension d'un certain pouvoir, furent persécutées. Toutes les pratiques médicinales des guérisseuses et des sages-femmes furent qualifiées de "magiques" ou relevant de la superstition, des qualificatifs qui ouvraient dès lors la porte aux persécutions car les sorcières devenaient des "hérétiques".

Les calamités et la crise sociale comme facteurs aggravants

La fin du Moyen Âge s'accompagne également d'une période de calamités : plusieurs épisodes de peste, des hivers très froids, des inondations, des sécheresses… Pour certains penseurs de l'époque, la concordance de tous ces événements ne pouvait s'expliquer que par la main du Diable, et ces manifestations démoniaques ne pouvaient se faire que par l'intermédiaire des femmes.

L'époque est aussi marquée par une crise sociale européenne, la guerre de Trente Ans, des guerres féodales et de religion, et le développement de l'économie monétaire et du salariat, qui amène à la paupérisation du peuple. Dans cette période de profonde instabilité, quelques jacqueries éclatent, et les réunions pour organiser ces protestations sont cristallisées dans l'imaginaire du sabbat des sorcières. Face à la rébellion du peuple, les magistrats établissent les premiers procès contre les sorcières, afin de canaliser cette vague contestataire contre un bouc émissaire et mater la population.

L'émergence du monde rationnel et éclairé et la chasse aux sorcières

L'avènement des procès en sorcellerie concorde également avec le développement de l'écriture juridique et des manuels pour établir les premières règles et procédures juridiques. Des juristes comme Jean Bodin réclament les peines les plus sévères contre toute personne accusée de sorcellerie.

Les bûchers et les persécutions des sorcières sont donc un autre visage de cette Renaissance, que le cliché voudrait resplendissante, rayonnante, lumineuse et éclairée. La chasse aux sorcières se fait dans les coulisses de l'Humanisme naissance, de l'émergence de la raison et du monde rationnel moderne. De nombreux historiens et philosophes s'accordent à penser que la chasse aux sorcières était en quelque sorte le prix à payer pour la naissance du monde moderne, rationnel et éclairé, comme s'il eut fallu tuer les femmes anciennes pour créer l'homme nouveau.

Jeanne d'Arc : entre faits extraordinaires et sorcellerie

Le bûcher de Jeanne d’Arc à Rouen en 1431 est l’un des plus célèbres du Moyen Âge. Contrairement aux chevaliers du Temple, la « Pucelle d’Orléans » fut jugée pour des faits bien réels, des faits extraordinaires, encore aujourd’hui mystérieux à certains égards, auxquels la plupart des contemporains prêtèrent une dimension surnaturelle. Événements miraculeux ou bien œuvres du diable ? Dans cette alternative lourde de sens politique résida tout l’enjeu du procès, mené sous influence anglaise.

Jeanne fit irruption sur le devant de la scène au cours d’une des périodes les plus sombres de la guerre de Cent Ans. La faiblesse du roi de France Charles VI, frappé de crises de folie régulières, avait favorisé l’ouverture d’une guerre civile entre deux partis princiers qui se disputaient le contrôle du pouvoir royal, les Armagnacs et les Bourguignons. Le roi d’Angleterre Henri V en avait profité pour reprendre les prétentions de ses prédécesseurs à la couronne de France.

Dieu, dit-elle, l’avait envoyée pour lui révéler qu’il était bien le vrai roi de France et qu'elle serait l’instrument de cette victoire. Elle demandait qu’on lui confie une armée, tout d’abord pour aller libérer Orléans. Après l’instauration de la double monarchie, des prophéties avaient commencé à courir sur l’intervention décisive d’une jeune femme qui viendrait délivrer la France…

Les conseillers du dauphin firent d’abord longuement interroger Jeanne par des théologiens pour s’assurer qu’elle n’était ni une affabulatrice ni une sorcière. On fit vérifier sa virginité. Elle n’avait pas de règles, disait-on, ce qui pouvait passer pour une marque de pureté singulière.

Finalement, Charles permit à cette paysanne lorraine âgée de 17 ou 18 ans de prendre part, armée et placée aux côtés des chefs militaires, à une expédition envoyée au secours d’Orléans. Très vite, les Anglais levèrent le siège, et ce succès parut miraculeux. En donnant raison à cette jeune femme inspirée, Dieu confirmait que la cause de Charles VII était la sienne.

Elle finit par tomber entre les mains des Bourguignons près de Compiègne, le 23 mai 1430. Les Anglais achetèrent la prisonnière à leurs alliés pour une forte somme et la conduisirent à Rouen. L’évêque de Beauvais Pierre Cauchon fut désigné comme juge et déclara Jeanne suspecte de sortilèges et d’invocation des démons, autrement dit de sorcellerie.

Le roi d’Angleterre, dans l’acte par lequel il remit officiellement Jeanne au jugement de l’Église en janvier 1431, lui reprochait d’avoir enfreint la loi divine en s’habillant en homme et en s’armant, d’avoir trompé le « simple peuple » en faisant croire qu’elle était envoyée par Dieu, enfin d’être suspecte de superstitions et d’hérésie.

Cauchon s’efforça de persuader Jeanne de reconnaître ses torts et de faire pénitence. Le premier objectif était toujours de ramener au bercail la brebis égarée ; on ne devait la « séparer du troupeau » qu’en cas d’obstination dans l’erreur et la désobéissance.

Jeanne déclara préférer la mort, mais face au bûcher dressé pour elle dans le cimetière jouxtant l’abbaye de Saint-Ouen, elle céda et accepta de s’en remettre à l’autorité de l’Église et reconnut que ses voix et apparitions ne devaient pas être crues. Elle dut promettre de renoncer à ses erreurs. Cauchon la condamna ensuite à la prison perpétuelle.

Quatre jours plus tard, cependant, les juges qui lui rendirent visite la trouvèrent à nouveau vêtue en homme et, lorsqu’ils lui demandèrent si elle croyait encore « aux illusions de ses prétendues révélations », elle leur annonça que ses voix lui avaient reproché sa « trahison » la nuit même de son retour en prison. Cauchon n’eut aucun mal à convaincre ses assesseurs que la rechute dans l’hérésie était indéniable.

Jeanne fut condamnée comme « hérétique relapse » et, selon la formule usuelle, « livrée au bras séculier », c’est-à-dire aux Anglais, qui la brûlèrent vive immédiatement. Ses cendres furent jetées dans la Seine, pour éviter qu’elles puissent être récupérées et vénérées comme des reliques par d’éventuels partisans.

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