L'affaire Mahjoub Mahjoubi, imam de Bagnols-sur-Cèze (Gard), a suscité une vive polémique en France, centrée autour de ses prêches et de leur interprétation comme incitant à la haine, à la discrimination et à l'apologie du terrorisme. Cette affaire a culminé avec son expulsion vers la Tunisie et soulève des questions importantes sur la liberté d'expression, la laïcité et la lutte contre le séparatisme.
Contexte et Enquête
Mahjoub Mahjoubi, de nationalité tunisienne, résidait en France depuis 1986. Il exerçait la fonction d'imam à Bagnols-sur-Cèze et était père d'enfants nés et scolarisés en France, et marié avec une femme de nationalité française. Une enquête a été ouverte par le parquet de Nîmes pour « apologie du terrorisme » suite à ses prêches, notamment ceux des 2, 9 et 16 février 2024. Ces prêches ont été jugés par les autorités comme véhiculant une conception rétrograde et intolérante de l'islam, incitant à des comportements contraires aux valeurs de la République.
Accusations et Griefs
Les autorités reprochent à Mahjoub Mahjoubi d'avoir tenu des propos incitant à la haine et à la discrimination à l'égard de certaines parties de la population, en raison de leur nationalité, de leur sexe ou de leur religion. Plus précisément, il est accusé d'avoir :
- Présenté les femmes comme inférieures, faibles et vénales, devant être guidées et contrôlées par les hommes, et pouvant être séquestrées au nom de la religion.
- Tenu des propos haineux contre la société française et les non-musulmans, qualifiant la société française de « belliqueuse et pourrie ».
- Critiqué la mixité et l'école publique, accusée de dispenser des cours sur la reproduction humaine aux enfants.
- Tenu des propos incitant à la haine envers les Juifs, les présentant comme « le mal absolu » et les alliés de l'Antéchrist.
- Tenu des propos susceptibles d'être interprétés comme faisant l'apologie du djihad, déplorant que les mosquées ne produisent plus de combattants comme au temps du prophète.
L'avis d'expulsion mentionne également une union religieuse contractée avec une compatriote sans avoir divorcé de sa précédente femme, ainsi qu'une revendication de liens matrimoniaux en 2019 pour obtenir un titre de séjour de conjoint de français.
La Polémique du "Drapeau Satanique"
L'élément déclencheur de la polémique fut un prêche du 9 février, diffusé sur les réseaux sociaux, dans lequel Mahjoub Mahjoubi qualifiait le « drapeau tricolore » de « drapeau satanique » qui n'a « aucune valeur auprès d'Allah ». Ces propos ont suscité de vives réactions, notamment de la part du ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, qui a réclamé le retrait de son titre de séjour.
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Mahjoub Mahjoubi s'est défendu en évoquant un « lapsus », assurant qu'il ne parlait pas du drapeau français et expliquant qu'il dénonçait en réalité les rivalités entre supporters des pays du Maghreb lors de la Coupe d'Afrique des Nations de football. Il a également déclaré : « J'ai fait un lapsus, ce n'est pas une erreur, parce qu'une erreur, c'est volontaire. J'ai fait un lapsus dans mon discours parce que je ne suis pas Voltaire ni Victor Hugo malheureusement. Au lieu de dire tous ces drapeaux multicolores ou de différentes couleurs, j'ai dit tricolores ». Il a ajouté : « Je comprends que ça ait pu choquer. (…) Croyez-moi, il n'a jamais été question dans mes propos, ni de loin ni de près, de dire que le drapeau français est satanique. Je parlais du monde musulman et du football (…) Je ne suis pas un voyou. C'est une situation qui peut briser la vie d'un homme et détruire une maisonnée ».
Le Contenu Intégral du Prêche
Pour comprendre le contexte des propos incriminés, il est essentiel de considérer le contenu intégral du prêche. Dans ce prêche de 40 minutes, Mahjoub Mahjoubi évoque les « petits signes de la fin des temps », tels que l'embellissement des mosquées, l'importance excessive accordée à l'argent, la consommation d'alcool et la « fornication ». Il met en garde contre la venue de l'Antéchrist et appelle à préserver l'unité des musulmans.
Il critique également Israël, affirmant qu'ils veulent détruire l'ancienne mosquée de Jérusalem pour créer le grand État d'Israël. Il tacle les médias, les accusant de diffuser des mensonges.
Concernant le drapeau tricolore, il déclare : « On n'aura plus tous ces drapeaux tricolores qui nous gangrènent et qui nous font mal à la tête », notamment dans les stades de football, « où l'on tape le musulman sur la tête ». Il affirme que ces drapeaux ont été créés pour diviser les musulmans entre eux et qu'ils n'ont qu'une « valeur satanique ».
Expulsion et Réactions
Suite à la polémique et à l'enquête, Gérald Darmanin a demandé le retrait du titre de séjour de Mahjoub Mahjoubi en vue de son expulsion. L'imam a été interpellé le 22 février 2024 et expulsé vers la Tunisie le lendemain.
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L'expulsion a suscité des réactions contrastées. Certains ont salué la fermeté de l'État face aux discours séparatistes et aux incitations à la haine. D'autres ont dénoncé une atteinte à la liberté d'expression et une instrumentalisation politique de l'affaire.
Des représentants du culte musulman ont également réagi. Tareq Oubrou, grand imam de la mosquée de Bordeaux, a condamné les propos de Mahjoub Mahjoubi, affirmant que « cet islam n'a jamais existé » et que l'islam reconnaît la diversité des religions et des nations. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris a également condamné fermement les propos de Mahjoub Mahjoubi, qui « vont à l'encontre des principes fondamentaux de coexistence pacifique et de respect mutuel » et des « valeurs prônées par l'islam ».
Recours et Défense
Mahjoub Mahjoubi a contesté son expulsion devant les tribunaux administratifs. Son avocat a plaidé une « méprise dans la langue française » et a insisté sur le fait que les propos incriminés devaient être replacés dans leur contexte. Il a également souligné que l'imam était père d'enfants nés et scolarisés en France et marié à une femme de nationalité française.
Malgré ses recours, le Conseil d'État a confirmé son expulsion. Mahjoub Mahjoubi a déclaré son intention de continuer à se défendre et de tout faire pour revenir en France auprès de sa femme et de ses enfants.
Implications et Questions Soulevées
L'affaire Mahjoub Mahjoubi soulève plusieurs questions importantes :
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- La liberté d'expression et ses limites : Jusqu'où peut-on aller dans la critique et l'expression de ses opinions, notamment religieuses, sans inciter à la haine, à la discrimination ou à la violence ?
- La laïcité et la lutte contre le séparatisme : Comment concilier la laïcité, qui garantit la liberté de culte, et la lutte contre le séparatisme, qui vise à préserver les valeurs de la République ?
- L'interprétation des textes religieux : Comment interpréter les textes religieux, notamment ceux qui peuvent être perçus comme incitant à la violence ou à la discrimination, dans un contexte contemporain ?
- Le rôle des imams et des leaders religieux : Quelle est la responsabilité des imams et des leaders religieux dans la promotion d'un islam éclairé et respectueux des valeurs de la République ?
- L'intégration des musulmans en France : Comment favoriser l'intégration des musulmans en France et lutter contre les discriminations dont ils peuvent être victimes ?
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