La précarité menstruelle, définie comme le manque d'accès aux produits d'hygiène féminine en raison de contraintes financières, affecte une part non négligeable de la population française. En 2022, près de 2 millions de personnes en France sont touchées par cette réalité. Si cette situation est préoccupante en général, elle s'aggrave considérablement dans le contexte de la détention, où elle peut concerner jusqu'à 4 % de la population carcérale. Cet article se propose d'analyser la situation des personnes menstruées dans les prisons françaises, en mettant en lumière les politiques mises en place par le ministère de la Justice et l'administration pénitentiaire, ainsi que les témoignages poignants de détenues. L'objectif est de comprendre l'ampleur de l'insécurité menstruelle en prison, les pratiques à risque qui en découlent, et l'inaction des pouvoirs publics face à ces conditions de détention indignes, qui constituent une menace pour la santé des prisonnières.
La Réalité de la Précarité Menstruelle en Prison
« J'étais déprimée, je me sentais comme une moins que rien », confiait une détenue française à la section française de l'Observatoire international des prisons (OIP), témoignant de son expérience des menstruations en détention. En France, les femmes représentent environ 4 % de la population carcérale. Cette minorité importante voit souvent ses besoins spécifiques relégués au second plan par l'administration pénitentiaire.
Les menstruations, un processus biologique naturel, sont souvent perçues comme une question exclusivement féminine. Or, il est essentiel de souligner que les menstruations ne sont pas un processus strictement féminin. Les hommes transgenres y sont également soumis, ainsi que toutes les personnes dotées d'un système reproducteur féminin ne s'identifiant pas comme femmes. De plus, certaines femmes, comme les femmes transgenres ou celles souffrant d'aménorrhée, ne sont pas concernées. Limiter les implications de la question des menstruations à la population féminine est donc une perception erronée. Tout le monde joue un rôle dans les dynamiques qui entourent cette question, et les hommes sont particulièrement investis dans les dynamiques discriminantes.
En prison, les questions menstruelles prennent une dimension particulière, devenant une des premières sources de souffrance pour les personnes menstruées. Le tabou qui entoure les règles empêche l'émergence de ces questions sur la scène politique.
Le Coût des Menstruations : Un Fardeau Alourdi par la Détention
Le cycle menstruel et l'expérience des règles varient d'une personne à l'autre, tout comme les dépenses qui en découlent. En France, l'âge moyen des premières règles est de 12,6 ans, tandis que l'âge moyen de la ménopause est de 50 ans. Une personne menstruée le sera donc pendant environ 38 ans. Pendant cette période, elle devra assumer les coûts supplémentaires liés à ses règles.
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Bien qu'il soit difficile d'obtenir des chiffres exacts sur le prix moyen des dépenses mensuelles liées aux menstruations, un rapport gouvernemental estime qu'il faut compter environ 10 € par cycle. À cela s'ajoutent les coûts médicaux, tels que les antidouleurs ou les consultations gynécologiques, dont les prix varient également.
Il n'existe pas de statistiques précises sur la précarité menstruelle des détenues françaises. Toutefois, de nombreux témoignages indiquent qu'il s'agit d'une réalité quotidienne pour la majorité d'entre elles.
Le "Kit Arrivante" : Une Solution Insuffisante et Inégale
Depuis 1985, les détenues reçoivent un « kit arrivante » lors de leur entrée en détention. Ce kit est censé répondre à leurs besoins d'« hygiène féminine ». Cependant, son contenu n'est régi par aucune législation nationale et varie d'un établissement pénitentiaire à l'autre. Selon les recensements, le kit contiendrait entre 4 et 20 serviettes hygiéniques fournies par un fournisseur national. La mauvaise qualité des protections distribuées est un problème universellement ressenti.
Pendant le reste de leur détention, les détenues réglées se divisent en deux catégories :
Les « indigentes » : Elles dépendent d'un conseil d'établissement qui décide, mensuellement, de leur attribuer un renouvellement du kit arrivante ou une enveloppe d'environ 20 € pour couvrir leurs besoins personnels. Les conseils sont souvent lents à renouveler les kits, ce qui ne permet pas aux indigentes de compter sur eux pour obtenir des protections hygiéniques.
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Celles qui peuvent « cantiner » : Elles ont la possibilité d'acheter des produits à la « cantine » de l'établissement, une supérette fonctionnant sur un système de commandes. La réalité de celles qui peuvent cantiner n'est pourtant pas meilleure.
La Cantine : Entre Prix Gonflés et Manque de Diversité
Il existe deux types de cantines dans les établissements pénitentiaires, avec des problématiques importantes dans les deux cas :
Les cantines gérées par l'administration pénitentiaire nationale : Elles se fournissent auprès d'un fournisseur national pour obtenir des tarifs préférentiels. Par conséquent, elles ne proposent que certains types de produits et de protections, vendus au prix d'achat (environ 0,95 € pour un paquet de serviettes hygiéniques et 2,65 € pour une boîte de tampons). En 2016, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) soulignait le manque de diversité dans les produits offerts, une offre qui ne peut pas s'adapter aux besoins des différentes détenues. Cela avait été justifié par la peur du prestataire national de problèmes de stockage. Face à ces problématiques, les administrateurs locaux sont presque impuissants.
Les cantines gérées par un prestataire privé : Elles offrent des produits avec des prix généralement gonflés, en moyenne de 10 %, mais la marge peut varier. L'administration pénitentiaire est censée effectuer un contrôle tous les deux ans pour éviter que les prestataires ne tirent de trop grands bénéfices au détriment des détenues. Néanmoins, la réalité de cette procédure est floue et il est difficile de savoir si les contrôles nécessaires sont réellement effectués. Le collectif Georgette Sand a révélé des tarifs exorbitants dans certaines cantines, soulignant le manque de contrôle de l'administration pénitentiaire.
De plus, pour cantiner, il faut commander les produits deux semaines à l'avance. Si les détenues programment mal leurs cycles menstruels ou n'ont pas l'argent pour effectuer la commande dans les temps, elles peuvent se retrouver sans protection pendant leurs règles.
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Les "Systèmes D" : Des Pratiques Insalubres et Dégradantes
Face à ces difficultés, de nombreuses détenues se voient contraintes de recourir à des « Systèmes D », c'est-à-dire des protections de fortune, dont le but principal est de « limiter les dégâts ». Ces solutions de dépannage peuvent être des tissus, des draps ou des serviettes de douche découpés avec les dents, car la possession de ciseaux est interdite en prison.
Un témoignage particulièrement alarmant recueilli par l'Obs révèle que certaines détenues utilisent des bouteilles d'eau en plastique, dont elles sectionnent le bas pour n'en garder que la partie supérieure avec le bouchon, et dont elles liment les bords contre les murs afin de limiter les dangers, dans le but de s'en servir comme « cup menstruelle ». Cette pratique est extrêmement dangereuse, car les cups menstruelles traditionnelles sont faites en silicone médical et nécessitent une stérilisation à l'eau chaude après chaque utilisation.
Manque d'Intimité et Difficulté d'Accès aux Soins Gynécologiques
Même face à de mauvaises conditions pour les menstruations, les détenues réglées n'ont pas de dérogation pour utiliser les douches communes, une situation fréquente en raison de la surpopulation carcérale.
Il est également difficile d'obtenir des soins gynécologiques. En 2017, seulement 43,5 % des établissements pénitentiaires offraient des consultations gynécologiques sur place. Cela augmente les risques sanitaires et de santé pour toutes les détenues avec un utérus, en particulier celles souffrant de maladies liées au cycle menstruel. Une ancienne détenue atteinte d'endométriose témoigne avoir dû subir une ablation complète de l'utérus à la suite de complications causées par un manque de traitement lors de sa détention.
Le Tabou des Règles : Source d'Humiliation et d'Isolement
Bien que certains surveillants tentent de pallier le manque d'actions du gouvernement et de l'administration pénitentiaire, ce n'est pas le cas de tous. Beaucoup refusent de sortir de leur cellule lors de leurs menstruations, en particulier lorsqu'elles doivent utiliser des protections de fortune en lesquelles elles n'ont pas confiance. Le tabou autour des règles est encore plus fort dans le microclimat des prisons, et les détenues avec des taches de sang menstruel s'exposent à des moqueries et des humiliations, ce qui représente une atteinte directe à leur dignité. Certains centres de détention refusent d'accepter le motif des menstruations comme une excuse pour ne pas sortir de sa cellule, même en cas de douleurs symptomatiques.
Des Initiatives Politiques Timides et Insuffisantes
En juin 2019, Marlène Schiappa, alors Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, annonçait une mobilisation du gouvernement face à la précarité menstruelle. La sénatrice Patricia Schillinger a rendu un rapport soulignant le retard d'action du gouvernement français, et la députée Laetitia Romeiro-Dias a publié un rapport parlementaire avec 47 propositions, dont trois concernant les détenues.
La limite de ces recommandations réside dans le fait que la précarité menstruelle est liée au manque d'accès aux produits d'hygiène féminine en raison de contraintes financières.
Précarité Menstruelle : Un Problème Mondial
La précarité menstruelle touche plus de 500 millions de personnes dans le monde, soit près de 10 % de la population mondiale. L'accessibilité des produits d'hygiène féminine a fait l'objet de vifs débats ces dernières années, en raison de la taxe sur les tampons, qui considérait les produits d'hygiène féminine comme un « luxe ».
Des recherches ont montré qu'un tiers des femmes ayant leurs règles entre 14 et 21 ans ont du mal à se procurer des produits d'hygiène féminine. Aux États-Unis, une étude de 2019 a révélé qu'une personne sur cinq ayant ses règles a du mal à s'acheter des produits menstruels chaque mois, et 46 % des personnes à faible revenu doivent choisir entre un repas et l'achat de produits menstruels.
La Situation dans les Prisons Américaines
En 2015, l'Association correctionnelle de New York a publié une étude sur l'injustice reproductive dont sont victimes les femmes ayant leurs règles dans les prisons de l'État de New York. Les résultats ont été choquants : environ 54 % des femmes ayant leurs règles en prison n'ont pas suffisamment de produits d'hygiène féminine. De nombreuses détenues ne sont pas traitées avec respect pendant leur cycle, et il est humiliant pour elles de demander à un agent pénitentiaire de leur fournir des produits d’hygiène.
Les Populations les Plus Vulnérables
Les femmes sans-abri et les hommes transgenres sont particulièrement vulnérables à la précarité menstruelle. Les sans-abri qui ont leurs règles risquent de souffrir du syndrome du choc toxique et d’autres problèmes de santé en utilisant des protections de fortune telles que des chaussettes, des sacs en plastique, des serviettes, des chiffons, des chemises et des boules de coton. De nombreux refuges manquent de produits menstruels à distribuer.
L'Impact sur l'Éducation
Aux États-Unis, un quart des filles interrogées ont déclaré avoir manqué des cours parce qu’elles avaient leurs règles et n’avaient pas les produits dont elles avaient besoin. Au Rwanda, les jeunes menstruées manquent jusqu’à 50 jours d’école par an en raison de la précarité menstruelle.
L'Importance de Briser le Tabou
Grâce aux campagnes menées par des associations caritatives et des groupes militants, les gouvernements commencent à prendre conscience de la crise que constitue la précarité menstruelle. Il est temps de briser le tabou et de parler de la question des menstruations. En mettant les menstruations sur la table, les femmes se sentent plus à l’aise pour demander de l’aide, accéder à l’information et explorer leurs options.
Solutions et Actions Possibles
De nombreuses campagnes sont menées partout dans le monde, où des groupes d’activistes tentent de mettre fin à la précarité menstruelle et à la honte menstruelle dans leurs communautés. Il existe de nombreuses organisations qui collectent et distribuent des produits d’hygiène menstruelle à celles qui n’en ont pas les moyens. Les banques alimentaires locales et les refuges pour sans-abri sont également d’excellents endroits où se rendre et faire des dons directement.
En février 2021, la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a annoncé que « les résidences universitaires des CROUS et services de santé universitaires seront équipés en distributeurs de protections hygiéniques gratuites et respectueuses de l’environnement ». L'Écosse est devenue la première nation au monde à rendre gratuites les protections hygiéniques pour toutes les personnes menstruées depuis le 15 août 2022.
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