L'ouvrage "Les Ogres", fruit d'une enquête approfondie menée par le journaliste Victor Castanet, révèle les dysfonctionnements et les maltraitances qui sévissent au sein de certaines crèches privées, notamment le groupe People & Baby. Après avoir exposé les scandales des Ehpad avec son livre "Les Fossoyeurs", Castanet braque désormais les projecteurs sur le monde de la petite enfance, dressant un portrait alarmant de la situation.

Un Système "Low-Cost" aux Conséquences Dramatiques

L'enquête de Castanet met en lumière une économie "low-cost" qui privilégie les indicateurs financiers et les taux d'occupation au détriment de la qualité de l'accueil et du bien-être des enfants. Cette logique d'optimisation des coûts se traduit par des pratiques telles que le rationnement des couches et de la nourriture, ainsi que par une gestion du personnel qui favorise les accidents.

Maltraitances et Négligences

"Les Ogres" relate des cas de maltraitances physiques et psychologiques infligées aux enfants dans certaines crèches. Des témoignages poignants font état de coups, de griffures, de punitions dans le noir, d'humiliations et de privations de nourriture. Ces sévices ont des conséquences graves sur le développement et la sociabilisation des enfants, qui présentent des troubles du sommeil, des retards de développement et des problèmes de sociabilisation.

L'ouvrage prend l'exemple de neuf enfants qui ont été victimes de maltraitances dans une crèche People & Baby de Villeneuve-d’Ascq (Nord). « Les enfants sont punis dans le noir pendant plusieurs heures sans tétine, sans doudou. Quand les enfants ne sont pas propres, certains professionnels les humilient devant les autres, ce qui crée des traumatismes. Il s’agit aussi de faits de privation de nourriture et de coups, de griffures, qui se retrouvent sur le corps de certains enfants ».

Zohra, une médecin, a vu l’état de son fils se dégrader au fil des mois sans pouvoir immédiatement faire le lien avec la crèche de son enfant. « Au départ, il fait des cauchemars, puis la courbe de poids se casse, c’est ce qu’on retrouve dans d’autres cas. Progressivement, les crises sont de plus en plus fortes ». Zohra retrouve des traces de coups sur le corps de son fils. Elle les fait constater par un médecin et décide de porter plainte, suivie par d’autres familles et certains professionnels de la crèche.

Lire aussi: Tout savoir sur la micro-crèche de Souppes-sur-Loing

Le Drame de Lyon

L'enquête revient également sur le drame survenu dans une crèche People & Baby à Lyon, où une fillette de 11 mois est décédée après avoir été empoisonnée par une employée. Selon l'enquête, quelques mois avant le drame, « l’autrice de l’homicide [avait] été embauchée par l’un des concurrents de People & Baby, Babilou. Ce groupe lui a fait signer un CDD le 21 février, avant de mettre fin à sa période d’essai… au bout de cinq jours seulement ».

Selon Victor Castanet sur France inter, chez Babilou, une personne novice ne se retrouve jamais seule avec les enfants, elle est accompagnée par une personne ayant au moins deux ans d’expérience, ce qui réduit le risque d’accidents. Ce n’est pas le cas chez People & Baby. Il expose les dérives de certains acteurs du privé sur l’optimisation des coûts : des couches moins souvent changées, des rationnements alimentaires en dessous des recommandations. Le groupe fait passer le message aux directrices d’attendre une heure de plus pour changer la couche s’il s’agit d’un « petit pipi ».

La Responsabilité des Pouvoirs Publics

Au-delà de la responsabilité des groupes privés, Castanet pointe également du doigt l'inaction des pouvoirs publics, accusés d'avoir soutenu ce système "low-cost" en choisissant systématiquement les offres les moins chères proposées par les opérateurs de crèches. Il accuse les collectivités d'avoir soutenu ce système « low-cost » en choisissant quasi systématiquement les offres les moins chères proposées par les opérateurs de crèches.

Le journaliste critique également le mode de financement des crèches, qui incite les opérateurs à maximiser leur taux d'occupation au détriment de la qualité de l'accueil. « Bercy et la Cour des comptes ont poussé pour la mise en place d'un système de facturation à l'heure qui incite tous les opérateurs municipaux, associatifs, privés à maximiser leur taux d'occupation, à remplacer chaque absence, à remplir chaque trou pour toucher le plus possible de dotations publiques. La responsabilité de l'État est d'autant plus grande que tout le monde les a prévenus que ce système était une catastrophe mais l'administration française a insisté et n'a pas voulu remettre en cause son fonctionnement.

Accusations de Collusion

Dans son livre, Victor Castanet accuse enfin l'ancienne ministre des Familles, Aurore Bergé, d'entente avec une responsable de la Fédération des entreprises de crèches. « Elles ont échangé de manière étroite tous les jours sur des applications sécurisées », assure le journaliste. « Il y a eu une demande, à laquelle les groupes privés ont répondu, celle de ne jamais critiquer la politique gouvernementale et de soutenir la ministre. En contrepartie de quoi Aurore Bergé a fait preuve d'une forme de mansuétude vis-à-vis des acteurs privés, a transmis leurs messages lors de ses allocutions. Elle a affirmé qu'elle n'avait jamais fait passer de consignes particulières, qu'il n'y avait jamais eu d'entente - ce que contredisent les témoignages et les documents qu'on m'a transmis. »

Lire aussi: Regard approfondi : Crèche des Sablons

La ministre démissionnaire a réagi à ce sujet auprès de BFMTV. Elle assure avoir au contraire « changé la loi pour garantir les contrôles des grands groupes privés ». Elle fait référence ici à un amendement voté par le Parlement pour « renforcer le contrôle dans les établissements d'accueil » des enfants.

Réactions et Conséquences

La publication des "Ogres" a suscité de vives réactions dans le secteur de la petite enfance. La Fédération française des entreprises de crèches (FFEC) a exprimé son « indignation » et condamné « avec la plus vive fermeté les pratiques scandaleuses révélées ».

People&Baby - dont le fondateur et président Christophe Durieux a été évincé de son poste au printemps - indique que « les pratiques décrites dans l’ouvrage sont en décalage total avec les valeurs que nous portons aujourd’hui ». « Depuis l’arrivée de Philippe Tapié à la présidence, il y a quatre mois, nous avons déjà entamé une transformation profonde », affirme la nouvelle direction du groupe, qui assure qu'elle corrigera « sans délai » tout « dysfonctionnement qui pourrait être identifié ». « Des audits indépendants » vont être mis en place et « nous nous engageons à rendre compte de manière transparente des actions mises en œuvre et de leur suivi », ajoute People&Baby.

Le collectif d'associations Pas de bébé à la consigne a réclamé un « plan d'urgence » et la publication d'ici à « la fin de l'année » d'une série de décrets, notamment sur le taux d'encadrement dans les structures d'accueil.

Il est important de souligner que « Dans la majorité des crèches, ça se passe bien. Et les personnels travaillent avec un profond engagement, souvent beaucoup d'amour pour les enfants, et le font avec peu de moyens, en étant très mal payés », note Victor Castanet dans un entretien avec l'AFP. « Mais à côté de ça, il y a des dérives mises en place aux sièges de certains groupes. Il y a des pratiques d'optimisation des coûts, qui ont des incidences néfastes sur l'ensemble du secteur, où vont être privilégiés les indicateurs financiers, les taux d'occupation, à la qualité. »

Lire aussi: Livre d'activités : l'outil idéal pour les crèches

Un Parallèle avec les Ehpad

Victor Castanet établit un parallèle entre les dérives constatées dans les crèches privées et celles qu'il avait dénoncées dans les Ehpad. Il souligne que les deux secteurs ont connu une ouverture au privé dans les années 2000, à la suite d'une défaillance de l'État. Cette financiarisation a entraîné une politique d'optimisation des coûts, avec des conséquences graves sur les conditions de travail et la qualité de la prise en charge.

On constate ainsi que le dysfonctionnement d’une crèche a des implications sur le bien-être des enfants, avec des petits qui se mettent à faire des cauchemars, qui ne dorment plus, qui font des crises de colère et perdent l’appétit. On relève aussi des cassures dans les courbes de poids. J’ajoute que, dans les Ehpad comme dans les crèches, les femmes sont en première ligne. Elles représentent 90 % du personnel, sont très mal payées, très peu valorisées par la société et très peu syndiquées.

tags: #les #fossoyeurs #enquête #crèche

Articles populaires: