Introduction
L'expression « le travail est le plus fécond des capitaux » souligne l'importance primordiale du travail dans la création de richesse et de valeur. Cet article se propose d'explorer en profondeur cette affirmation, en s'appuyant sur diverses perspectives théoriques et en analysant les implications sociales et économiques du travail dans le contexte capitaliste. Nous aborderons les notions de valeur d'usage et de valeur d'échange, le double caractère du travail, ainsi que le concept de travail abstrait, pour finalement comprendre comment le travail est perçu comme la source ultime de la richesse.
La Valeur d'Usage et la Valeur d'Échange : Les Deux Facettes de la Marchandise
Pour comprendre le rôle du travail dans la création de capital, il est essentiel de distinguer la valeur d'usage de la valeur d'échange.
Valeur d'Usage : L'Utilité Intrinsèque
La valeur d'usage se définit comme l'utilité d'une chose, sa capacité à satisfaire un besoin humain. Marx souligne que « l’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage ». Cette valeur d'usage peut être inhérente à la nature, comme l'air ou un sol vierge, ou être le résultat du travail humain. Il est important de noter que, dans le contexte capitaliste, les valeurs d'usage sont également les supports matériels de la valeur d'échange. Marx et Engels ont une vision plutôt naturaliste de la valeur d'usage, la définissant comme l'utilité brute de la chose.
Valeur d'Échange : L'Expression Sociale de la Valeur
La valeur d'échange, quant à elle, est le rapport quantitatif dans lequel des valeurs d'usage différentes s'échangent l'une contre l'autre. Marx la décrit comme « la valeur proprement dite ». La valeur d'échange apparaît comme quelque chose d'arbitraire et de purement relatif, car elle change constamment avec le temps et le lieu. Cependant, elle est essentielle, car elle donne à la marchandise une forme phénoménale propre, distincte de sa forme naturelle. Le marché est le lieu où la valeur descend du ciel de l’abstraction pour devenir un « rapport social ».
La Relation Complexe entre Valeur d'Usage et Valeur d'Échange
La marchandise est donc à la fois valeur d'usage et valeur d'échange. Cependant, il est crucial de comprendre que la valeur d'échange n'est qu'une forme d'apparition de la valeur. La valeur (tout court) existe avant la valeur d'échange et se manifeste pleinement dans le rapport d'échange. Le marché n'est pas seulement l'instance où la valeur produite par le travail est réalisée, mais aussi un moment constitutif du produit du travail en marchandise.
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Le Double Caractère du Travail Représenté par la Marchandise
Le travail, en tant que créateur de valeur, possède un double caractère : le travail concret et le travail abstrait.
Travail Concret : La Dépense d'Énergie Utile
Le travail concret est le travail spécifique, la dépense d'énergie humaine dans une forme particulière et déterminée. Il produit des valeurs d'usage, des objets utiles qui satisfont des besoins spécifiques. Le travail concret est donc lié à la qualité du produit.
Travail Abstrait : La Source de la Valeur
Le travail abstrait, en revanche, est la dépense de force de travail humaine en général, indépendamment de sa forme particulière. C'est le travail qui crée la valeur d'échange. Marx souligne que « la valeur d’usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu’une qualité, celle d’être des produits du travail ». En faisant abstraction de la valeur d'usage, on fait également abstraction du travail concret, ne laissant que le caractère commun de tous ces travaux : ils sont tous ramenés au même travail humain, à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée.
La Substance de la Valeur : Le Travail Cristallisé
La substance de la valeur est le travail humain cristallisé, accumulé dans la marchandise. Marx identifie le travail en général, la dépense de force humaine, qui est perte, et la substance proprement dite de la valeur, qui se conserve et s’accumule. Il parle alors de ce que la dépense de force humaine engendre, qui reste dans la marchandise et que l’analyse théorique marxienne révèle, à savoir le travail cristallisé, ou mort, ou gélifié, ou sublimé. Cette substance cristallisée est qualifiée de « sociale », rappelant que la problématique de la valeur est liée à une forme sociale spécifique.
La Mesure de la Valeur : Le Temps de Travail Socialement Nécessaire
La grandeur de la valeur est mesurée par le temps de travail socialement nécessaire pour produire une marchandise. Marx précise que « le travail qui forme la substance de la valeur des marchandises est du travail égal et indistinct, une dépense de la même force. La force de travail de la société tout entière … [qui] ne compte par conséquent que comme force unique… ». Le temps de travail socialement nécessaire est donc le temps de travail requis pour produire un article dans les conditions de production socialement normales, c'est-à-dire avec le degré moyen d'habileté et d'intensité du travail et en utilisant les instruments de production les plus efficaces.
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Approches Sociales et Physiologiques du Travail
La lecture du premier chapitre du Capital fait ressortir que Marx suivait simultanément deux pistes pour définir le travail comme substance de la valeur : une approche sociale et une approche physiologique.
Approche Physiologique : La Dépense de Force Humaine
Dans une première approche, ce qui forme la substance de la valeur, c’est la « dépense de force humaine », dans un sens physiologique nettement affirmé. La dépense de force humaine, phénomène physiologique, ne se présente de prime abord que comme perte. Pour parvenir à la substance de la valeur, il faut encore que cette destruction soit créatrice.
Approche Sociale : Le Travail comme Ensemble Social
Dans une deuxième approche, l’accent est mis sur le travail comme un ensemble social, et les moyennes que cet ensemble produit. Cette approche est sensiblement différente de la première. Tout à l’heure, c’était l’activité qui se cristallisait et s’accumulait dans la marchandise. Maintenant, c’est la substance qui est « créatrice de valeur ». Dans cette petite phrase, le travail est présenté en même temps comme activité et comme substance cristallisée. Autrement dit, l’identité du travail vivant et du travail mort est, de nouveau, introduite très subrepticement, sans preuve ni avertissement. Or cette identité est fondamentale dans tout le système marxien.
Le Travail Producteur de Plus-Value : Le Fondement du Salariat
Dans le système capitaliste, le travail qui crée la valeur est le travail producteur de plus-value. C'est ce travail qui est à la base du salariat. Cependant, ce travail est en voie de disparition, car le capitalisme l'élimine lui-même inévitablement. La baisse de la quantité de travail que le capital peut mettre en œuvre est liée à l'augmentation de la productivité. Le perfectionnement de la production mécanique s'accompagne de la diminution fantastique de la quantité de travail nécessaire à la production de biens pourtant de plus en plus nombreux, divers et sophistiqués.
La Contradiction du Capitalisme : Production de Richesse et Inégalités Croissantes
Cette formidable accélération du couple productivité/chômage s'est accompagnée d'un fort accroissement des biens produits, tant en quantité qu'en variété et en sophistication. Mais les inégalités dans la répartition de cette richesse ont été, elles aussi, considérablement accrues. Les richesses sont dans la maîtrise de toutes les complexités de la production, l’appropriation des connaissances, la domination de tous les rouages de la société.
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La Nécessité de Revenir au Monde Réel
Il est donc nécessaire de revenir au monde réel et de comprendre que ce qui disparaît, c'est une certaine forme sociale du travail, le salariat, parce que disparaît un certain type de travail qui lui correspond, que Marx appelait le travail immédiat, ou travail producteur de plus-value.
Les Formes Historiques du Travail
Le travail a pris différentes formes au cours de l'histoire, suivant les modes historiques de production et les différentes conditions sociales dans lesquels les hommes le pratiquent.
Communautés Primitives : La Contrainte de la Nature
Dans les communautés primitives à peine sorties du règne animal, la contrainte est directement celle de la nature sur le groupe. Il lui prend, par la chasse, la pêche, la cueillette, le peu dont il a besoin.
Esclavage et Servage : La Domination Humaine Organisée
Avec le développement de la spécialisation, de la division du travail et des divisions de classes, la contrainte apparaît comme domination humaine systématiquement organisée, fondée sur la force. L'esclave, dans une moindre mesure le serf, sont posés comme non êtres, ou êtres en tout cas inférieurs.
Travail Salarié : La Contrainte Abstraite du Marché
Pour le travailleur salarié, la contrainte devient abstraite et opaque. Son travail se représente dans une abstraction, l'argent, et les conditions sociales de la production s'imposent à lui aveuglément, par les valeurs d'échange qu'il ne peut que constater dans les prix.
Le Droit du Travail : Enjeu de la Lutte des Classes
Le droit du travail est un enjeu essentiel de la lutte des classes. Il peut être considéré de trois manières : comme une application du droit bourgeois, comme une force de limitation de l'exploitation, et comme le levier politique d'un dépassement du mode de production capitaliste.
Critique Matérialiste du Droit Bourgeois
Le premier argument relève de la critique matérialiste du droit bourgeois. Le droit constitue dans les sociétés capitalistes une arme de la classe des exploiteurs.
Droit du Travail comme Enjeu et Instrument de la Lutte des Classes
Le deuxième modèle est celui d'une analyse du droit du travail comme enjeu et instrument de la lutte des classes. Il s'agit de concevoir l'ensemble du domaine juridique dans sa totalité concrète du point de vue de la lutte des classes.
Droit du Travail comme Levier du Dépassement du Capitalisme
Cette troisième option défend la perspective d'un droit du travail ouvrier, qui doit réaliser le socialisme au niveau juridique. Dans cette perspective, le droit doit devenir l'ensemble des règles de conduite établies par l'État, et le droit du travail est théorisé comme le fruit objectif des formes de travail qui reposeraient désormais sur ses propres bases.
L'Ambivalence du Travail Humain
Il faut reconnaître, qu’a priori, travailler n’est pas une partie de plaisir : cela nous impose un rythme de vie, des contraintes et des efforts physiques et intellectuels réguliers. Le mot « travail » renvoie à l’idée de souffrance. L’être humain est le seul animal qui doit faire l’effort de travailler pour survivre.
Travail et Souffrance : Une Malédiction Historique
La souffrance liée au travail semble s’inscrire dans l’histoire humaine comme une malédiction. Rien n’est donné naturellement, tout ce que l’être humain obtient est le fruit de ses efforts. Le travail est donc l’effort conscient de transformation de l’environnement afin qu’il soit susceptible de répondre à nos besoins. C’est par ce biais que l’être humain dépasse sa condition d’animal pour entrer dans la culture.
Travail et Progrès : La Satisfaction de Transformer le Réel
Selon Hegel, c’est parce que l’humain peut inscrire son empreinte dans son environnement qu’il éprouve de la satisfaction à travailler. L’effort dans le travail humain est très différent de la manière instinctive dont les animaux s’activent.
Aliénation et Division du Travail
Le système capitaliste est également marqué par une industrialisation massive des systèmes de production. L’arrivée de nouvelles méthodes de production peut rendre le travail moins fatiguant et plus facile, mais cela va anéantir la possibilité pour le travailleur de se reconnaître dans son œuvre. Le travailleur, ou la travailleuse, est dépossédé de la conscience et du sens de son travail : il est aliéné.
Les Bénéfices du Travail : Statut Social et Épanouissement
Il ne faut pas oublier que le travail gratifie l’être humain d’un statut social. Travailler consiste à prendre en charge les besoins de la société, procurant un sentiment d’utilité et de dignité. Freud voit dans le travail une valeur sûre de notre civilisation, car il éduque et impose de mobiliser notre attention et notre énergie dans un effort.
Définition Marxienne du Capital
Pour comprendre comment le travail est le plus fécond des capitaux, il est essentiel de définir le capital selon Marx.
Le Mouvement A - M - A' : La Valeur en Procès
La première forme sous laquelle le capital peut nous apparaître est celle qu’il revêt au sein de la circulation marchande et monétaire, celle du mouvement argent - marchandise - argent (A - M - A). Dans le mouvement A - M - A, le point d’arrivée et le point de départ ne diffèrent en rien qualitativement, puisqu’il s’agit dans l’un et l’autre cas de la valeur sous sa forme d’argent. La forme complète de ce mouvement est donc A - M - A’, avec A’ = A + ΔA, c’est-à-dire égale à la somme primitivement avancée plus un excédent. Cet excédent, Marx l’appelle plus-value. Le capital est donc la valeur qui non seulement se conserve mais encore s’accroît comme valeur, en passant de la forme argent à la forme marchandise et réciproquement, en un procès indéfiniment recommencé.
La Substance de la Valeur : Le Travail Abstrait
Par delà leurs valeurs d’usage différentes, les marchandises possèdent quelque chose de commun que manifeste leur valeur et qui les rend interchangeables et commensurables. Et ce quelque chose de commun n’est autre, selon Marx, que leur caractère de produits du travail humain en général, de résultats d’une dépense de force humaine de travail, abstraction faite des formes particulières sous lesquelles cette dépense a eu lieu à chaque fois. La substance de la valeur n’est donc autre que le travail humain en général, ce travail abstrait que l’on obtient lorsqu’on dépouille tout travail concret spécifique de ses formes particulières.
Les Conditions de Possibilité du Capital
La solution de cette contradiction ne peut venir que de l’existence d’une marchandise dont la valeur d’usage soit capable non seulement de conserver mais d’accroître la valeur (sous forme de l’argent) contre laquelle elle s’échange. Dans la mesure où le travail (abstrait) est la seule source de toute valeur, c’est donc contre du travail que l’argent doit s’échanger pour pouvoir se métamorphoser en capital. La seule forme adéquate sous laquelle le travail doit être approprié par l’argent pour pouvoir se transformer en capital est celle du travail virtuel, du travail simplement potentiel, d’une simple puissance ou force de travail.
Les Conditions de la Transformation de la Force de Travail en Marchandise
Pour être contraint de vendre sa puissance ou force de travail, il faut qu’il n’ait plus rien d’autre à vendre : ni le produit de son travail ni son travail lui-même. Autrement dit, il faut qu’il ne puisse pas, directement et par lui-même, objectiver sa force de travail dans un bien ou un service, faute de disposer des moyens de production nécessaires à cette fin. Une autre condition de la transformation de la force de travail en marchandise est que celle-ci soit pourvue d’une valeur, déterminée par la quantité de travail social moyen nécessaire à sa production.
La Consommation Productive de la Force de Travail
Si la transformation de la force de travail en marchandise permet son appropriation par le capitaliste potentiel, elle ne suffit cependant pas encore à transformer l’argent de ce dernier en capital. Il lui faut encore consommer sa valeur d’usage, autrement dit la faire produire, lui faire rendre une certaine quantité de travail au cours d’un procès de production, seule opération apte à conserver et accroître son argent en le transformant du coup en capital. Il faut que la mise en œuvre productive de la force de travail forme plus de valeur que sa valeur propre.
La Formation de la Plus-Value
Pour qu’il y ait formation de plus-value, donc pour que A’ > A, il faut et il suffit que W > T. Du même coup, l’énigmatique formule générale du capital, A - M - A’, se trouve définitivement élucidée. Et cela est possible pour deux raisons : la force de travail humaine est capable de fournir plus de travail socialement nécessaire que ce que nécessite sa propre (re)production, et le capitaliste est en mesure de bénéficier de cette capacité de la force de travail humaine de fournir un surtravail.
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