Introduction

La fécondation in vitro (FIV) est une technologie de reproduction assistée (AMP) qui a révolutionné le traitement de l'infertilité. À Montréal, comme ailleurs dans le monde, elle offre un espoir à de nombreux couples confrontés à des difficultés de conception. Cependant, son développement et sa normalisation soulèvent des questions éthiques, sociales et économiques importantes. Cet article explore l'évolution de la FIV, son impact sur la société, et les enjeux liés à la marchandisation de la vie humaine qu'elle implique.

L'Évolution de la FIV : D'un Exploit Technologique à un Marché Globalisé

Le 24 février 1982, la naissance d'Amandine, premier bébé éprouvette français, a marqué un tournant majeur dans l'histoire de la médecine reproductive. Cet événement, survenant quatre ans après la naissance de Louise Brown, le premier enfant conçu par FIV au monde, a suscité un immense espoir chez des millions de femmes en mal d'enfant. Quarante ans plus tard, plus de sept millions d'enfants sont nés grâce à cette technologie.

La FIV, initialement réservée aux femmes ayant des problèmes de fécondité, a donné lieu à un vaste marché globalisé de gamètes et d'embryons. Ce marché s'est développé en plusieurs étapes : d'abord, la FIV pour les problèmes de fécondité, puis un marché international des ovocytes, menant à celui des mères porteuses. Enfin, ces ovocytes et embryons in vitro ont été mis à la disposition de la recherche en médecine régénérative. Aujourd'hui, certaines femmes ont même le droit de vendre leurs ovocytes pour la recherche, et la France permet à toute jeune femme de conserver ses ovocytes afin de préserver sa propre fertilité.

Bio-Objets : Les Nouvelles Frontières du Vivant

La sociologue Céline Lafontaine, professeure à l’Université de Montréal, utilise le concept de "bio-objet" pour désigner les gamètes, embryons et cellules souches manipulés en laboratoire. Ces bio-objets sont extraits de leur milieu organique et transformés par des procédures techniques pour être utilisés dans un contexte scientifique. Ils sont massivement congelés, stockés et commercialisés à travers le monde.

Lafontaine souligne que les bio-objets viennent instaurer un nouveau rapport au vivant, où les frontières entre nature et artifice, vivant et non vivant, sont de moins en moins pertinentes. Ces créatures hybrides conservent des caractéristiques de leur origine organique, mais sont transformées par des procédés techniques. Ils sont à la fois des objets, des produits, et des entités capables de produire et de maintenir la vie.

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Elle note que les bio-objets sont omniprésents aujourd'hui, l'expérimentation sur des cellules cultivées en laboratoire étant à l'origine de nombreux produits, médicaments et aliments. L'exemple le plus parlant est le marché des ovocytes congelés pour la FIV.

L'Économie de la Promesse et les Risques de la FIV

La normalisation de la FIV a donné lieu à un immense marché globalisé de gamètes et d’embryons désormais produits en masse dans les cliniques du monde entier. Cependant, l'économie de cette industrie repose souvent sur de fausses promesses, des résultats mitigés et des espoirs déçus. Congeler ses ovocytes est présenté comme une source d'espoir pour celles qui craignent de ne pas pouvoir enfanter, mais la réalité de ces pratiques n'est souvent pas à la hauteur de cet espoir.

La congélation d'ovocytes, loin d'être sans risque, soumet le corps des femmes à des traitements hormonaux lourds et épuisants, qui se soldent parfois par des échecs. Même un prélèvement d'ovocyte réussi n'est pas une garantie. De plus, l'infertilité est souvent un problème multifactoriel, et se concentrer uniquement sur l'infertilité biologique, dont les femmes portent souvent le stigmate social, revient à ignorer d'autres facteurs importants.

Céline Lafontaine critique l'"économie de la promesse" qui sous-tend l'innovation technoscientifique. Cette économie consiste à présenter les résultats des recherches en spéculant sur leurs éventuelles retombées médicales, économiques ou sociales, dans une logique futuriste qui rend socialement invisibles les échecs possibles, les enjeux et les obstacles liés à la manipulation d'objets vivants. Dans le cas de l'industrie de la procréation, le désir d'enfant mobilise tous les affects et les espoirs, masquant les échecs, les complications et les enjeux économiques.

Les Enjeux Sociaux et Éthiques de la FIV

La FIV et la congélation d'ovocytes sont souvent présentées comme la solution ultime pour parvenir à une véritable égalité entre les sexes, permettant aux femmes d'échapper à l'horloge biologique et de se concentrer sur leur carrière. Cependant, cette vision soulève des questions importantes. Est-ce vraiment l'égalité que nous voulons ? Ne risque-t-on pas de réadapter, de contrôler et de rééduquer en permanence le corps des femmes pour qu'il corresponde à la logique de performance du marché du travail ?

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En réalité, les femmes ont souvent recours à ces technologies non pas pour s'améliorer, mais parce qu'elles se sentent en dessous de la norme, inadéquates, pas à leur place dans le monde du travail. Elles craignent de ne pas avoir le statut économique et affectif qui leur permettrait d'avoir des enfants. Sous couvert de modernité et de technologies de pointe, se perpétue en réalité un modèle familial capitaliste classique qui ne remet pas en cause les représentations traditionnellement liées à la maternité. La technoscience est ainsi présentée comme une solution à un problème qui n'est pas technique, mais sociétal.

L'ICSI : Une Révolution avec des Questions en Suspens

L’innovation qui a véritablement révolutionné la pratique de la FIV est connue sous le sigle ICSI (Injection intra-cytoplasmique). Cette technique consiste à injecter un spermatozoïde unique directement dans le cytoplasme de l’ovule. Les avantages de cette nouvelle technique résident dans le taux beaucoup plus élevé du taux de fécondation.

L’ICSI est dorénavant pratiquée en France par tous les centres d’AMP. En effet, dans l’ICSI, on injecte directement un spermatozoïde unique dans chaque ovocyte. Il est à noter qu’est apparue il y a quelques années une variante de l’ICSI : l’IMSI (Injection Magnifiée de Spermatozoïde). Le principe de fécondation est le même, la différence réside dans le grossissement du microscope qui est jusqu’à x10000 fois pour l’IMSI contre x2000 à x4000 pour l’ICSI.

L’ICSI a permis de résoudre certains problèmes d’infécondité jusque-là sans solution. Un tel forçage de la nature n’aurait-il pas des conséquences délétères sur l’état de santé des enfants ? Pour l’heure, les médecins ne peuvent pas répondre clairement à cette question. Les travaux sur ce sujet manquent encore de recul faute et suscitent des interprétations diverses.

L’Icsi est largement utilisée dans les traitements d’assistance médicale à la procréation (AMP), au-delà de son indication originelle qui est la stérilité d’origine masculine. En France, en 2013, deux fois plus de cycles d’Icsi que de FIV ont été réalisés, selon le dernier bilan de l’Agence de la biomédecine (ABM), alors que les indications masculines sont bien moins fréquentes, note-t-on.

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Une étude a suggéré que l’Icsi n’améliore pas les chances de grossesse ni les taux de fécondation. La FIV classique améliore le taux de formation de blastocystes, ce qui peut apporter un bénéfice.

Le Rôle du Médecin et la Relation avec les Couples Infertiles

Les couples qui rencontrent des problèmes d’infertilité se tournent pour la plupart vers la médecine reproductive, celle-ci faisant office d’autorité quant aux questions relatives à la grossesse et à la reproduction. Les traitements suivis en clinique de fertilité transforment le rapport qu’entretiennent les couples avec leurs corps et la reproduction. La dynamique relationnelle entre les médecins et les couples ne s’inscrit pas strictement dans une logique d’opposition : elle met surtout en évidence les différents discours qui circulent sur la reproduction et sur l’accès à l’enfant.

Avant même leur entrée dans le monde de la procréation médicalement assistée, les couples étaient déjà passablement familiers avec la « technicité des rapports sexuels », l’utilisation de méthodes de régulation et de surveillance du cycle reproductif les ayant préalablement contraints à intégrer une vision très mécanique de la reproduction. Mais cette dimension technique se trouve amplifiée lorsqu’intervient l’introduction des diverses méthodes proposées par la procréation médicalement assistée.

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