Introduction

L'œuvre d'André Gide, "Les Faux-Monnayeurs", est un roman complexe et riche qui explore de nombreux thèmes, notamment l'adolescence, l'amitié, l'homosexualité, les relations familiales et l'écriture d'un roman. Parmi ces thèmes, la paternité occupe une place particulière, se manifestant sous différentes formes et soulevant des questions fondamentales sur l'origine, la filiation et la transmission. Cet article se propose d'analyser en profondeur la notion de paternité dans "Les Faux-Monnayeurs", en tenant compte des différentes perspectives et des nuances présentes dans le roman.

La Pédérastie comme Paternité Spirituelle

Dans un milieu aristocratique du monde grec antique, l’amour est éducateur par essence. L'œuvre de Gide s'inscrit dans une tradition où la relation entre un aîné et un cadet peut prendre une dimension pédagogique et spirituelle.

La Pédérastie dans la Grèce Antique : Un Modèle d'Éducation

Pour comprendre cette dimension, il est utile de se pencher sur la conception de la pédérastie dans la Grèce antique. Étymologiquement, le mot « pédérastie » vient du grec ancien παιδεραστής (paiderastès), forgé sur παῖς (paîs) « enfant » (implicitement mâle) et ἐραστής (erastês) « amant ». Cette notion désigne l’amour d’un adulte pour un jeune garçon, impliquant un sentiment plus fort que l’amitié.

Dans la Grèce antique, la pédérastie était une institution morale et éducative bâtie autour de la relation particulière entre un homme adulte et un garçon plus jeune, pré-pubère ou pubère. La différence d’âge était primordiale, et l’éphébie marquait la fin de cette relation. Lorsque le garçon devenait adulte, il ne pouvait plus y avoir asymétrie et rapport de force, nécessaires dans cette relation éducative.

Cette relation passionnelle impliquait un désir d'atteindre à une perfection supérieure, à une valeur idéale. La différence d'âge établissait entre les deux amants un rapport d'inégalité, au moins de l'ordre de celui qui existe entre frère aîné et frère cadet. Chez l'aîné se développait un sentiment complémentaire : une vocation pédagogique, il s'instaurait maître de son aimé, s'appuyant sur ce noble besoin d'émulation.

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Du côté de l'amant, l'amour antique participe à l'agapê par cette volonté d'ennoblissement, de don de soi, par cette nuance de paternité spirituelle. L'éducation de l’aîné apparaît comme un substitut, un ersatz d'enfantement : « L'objet de l'amour (entendez : pédérastique) est de procréer et d'engendrer dans le Beau ». Pour un Grec, tel était le mode normal, la technique type de toute éducation : la paideia se réalise dans la paiderasteia.

La Pédérastie dans "Les Faux-Monnayeurs" : Une Influence Subtile

Dans "Les Faux-Monnayeurs", cette influence se manifeste à travers les relations entre les personnages, notamment entre Édouard et Olivier, et entre Édouard et Bernard. Édouard, l'écrivain, initie les plus jeunes, une relation de maître/disciple s'installe avec Olivier et Bernard. Ce livre peut se lire comme un roman d'apprentissage dans lequel les ados évoluent vers l'âge adulte. Ils vont découvrir l'amour, voyager, rencontrer de nouvelles personnes et se remettre en question.

Cependant, Gide prend des distances avec cette tradition en introduisant une dimension ironique et critique. Loin de procéder à la célébration d’une thématique ancienne, Gide semble s’acharner ici à la déconstruire, à la fois par le morcellement et par la satire.

La Falsification de l'Origine et la Dévaluation du Père

La falsification est d’abord celle de l’origine de l’enfant. Il y a deux enfants illégitimes dont les situations se répètent en miroir ; celui de Laura et Bernard Profitendieu. Dans la première page, Bernard en se découvrant enfant illégitime va rendre à Profitendieu le nom qu’il refuse de porter et s’interroge sur la possibilité de substituer une paternité légale à la paternité biologique. Mais celle-ci est définie en termes monétaires comme refus de la dette.

Dans la première page du roman, Bernard termine sa lettre d’adieu ainsi: « Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais vous rendre et qu’il me tarde de déshonorer ». A cette dévaluation du père adoptif se joint celle du père noble. Gontran s’efforce d’éprouver un sentiment devant la dépouille paternelle et ne trouve rien en son cœur. Le père Vedel est quant à lui démonétisé dans sa foi ; soupçonné par Armand de l’avoir perdue, il en peut cependant se dédire sauf à mettre sa famille en danger car être pasteur est son gagne-pain. L’homme de loi, l’homme de noblesse et l’homme d’Eglise connaissent une égale déchéance.

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Le Père Biologique vs. le Père Adoptif

Bernard, en se découvrant enfant illégitime, remet en question la notion même de paternité biologique. Il refuse de porter le nom de Profitendieu et s'interroge sur la possibilité de substituer une paternité légale à la paternité biologique. Cette remise en question est liée à un refus de la dette, une volonté de s'affranchir du passé et de construire sa propre identité.

Cependant, Bernard in fine, en revenant au foyer adoptif se livrera à une réévaluation de la paternité fausse biologiquement, car c’est une paternité choisie. Ainsi, Bernard reconnaît avoir menti par bravade en écrivant sa lettre d’adieu car au contraire il comprend que son père lui témoigne une préférence qui rend son attitude d’autant plus abominable. Il ne s’agit plus de biologie mais de transmission et d’amour.

La Déchéance des Figures Paternelles Traditionnelles

Le roman met en scène différentes figures paternelles, toutes marquées par une forme de déchéance. Gontran est incapable d'éprouver un sentiment devant la dépouille de son père, tandis que le père Vedel est démonétisé dans sa foi. L'homme de loi, l'homme de noblesse et l'homme d'Église connaissent une égale déchéance, symbolisant la crise des valeurs traditionnelles.

La Paternité et la Valeur d'Échange

Dans "Les Faux-Monnayeurs", les relations entre les êtres sont totalement médiatisées par la valeur d’échange. La valeur est devenue la forme d’objectivité propre à toute société et le rapport économique est le modèle structural de tous les rapports. Gide situe lui-même son roman au moment historique de la dissolution de l’individualité bourgeoise par le processus d’économie-politisation des rapports sociaux. Il enregistre une usurpation.

Accepter la convention, prendre acte d’une rupture avec la substantialité de la valeur constitue ainsi peut-être l’un des apprentissages du roman ; initiation non à la fausseté mais à la fécondité d’une déconnexion entre substance et valeur, la valeur résidant dans le prix (subjectif) que l’on accorde à la marchandise dans le rapport économique, à l’autre, dans le cadre d’un rapport intersubjectif marqué par des préférences, des élections mais aussi des exclusions dont l’origine est subjective.

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L'Argent comme Symbole de la Paternité

L'argent est ce qui définit une symbolique de la paternité dans le roman. La falsification est d'abord celle de l'origine de l'enfant, et la paternité est définie en termes monétaires comme refus de la dette. La relation à l'argent devient ainsi un indicateur de la relation à la paternité.

La Valeur d'Échange et les Relations Interpersonnelles

Dans un monde où les relations sont médiatisées par la valeur d'échange, la paternité elle-même est soumise à cette logique. Les personnages sont définis par leur statut social, leur fortune et leur capacité à s'intégrer dans le système économique. La paternité, dans ce contexte, devient une question de convention et de transmission de valeurs sociales.

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