Le Blues, né de la tradition orale du storytelling, exprime l'expérience d'un peuple cherchant à exorciser le traumatisme indicible d'une violence historique. Cette musique a tellement bien réussi à chanter cette expérience que des écrivains l'ont considérée comme un modèle parfait pour la création littéraire. Toni Morrison est l'une de ces écrivaines dont l'œuvre romanesque, calquée sur les principes de composition du Blues et soucieuse de traduire les voix de la communauté afro-américaine, peut être vue comme une représentation systématique de la vie et du travail des bluesmen.
En utilisant les outils d'analyse du comparatisme, de l'intersémiotique et de la sociocritique, nous pouvons démontrer comment le traitement de la référence musicale, en fécondant l'élaboration du roman dans toutes ses structures, permet aussi de retracer un parcours qui va des chanteurs du blues primitif aux pionniers du blues moderne, en passant par les virtuoses hybrides du blues urbain. C'est un parcours presque épique, où la musique aide et recèle la lutte permettant de devenir héros de sa propre histoire, de sa propre vie. Pour restituer cette épopée, l'écriture s'habille de lyrisme et de chaos, d'oralité et de mélanges, de subversion et de mouvements. Un capital expressif et symbolique entier est ainsi mobilisé pour traduire les préoccupations esthétiques et idéologiques de l'auteur, qui peuvent s'exprimer comme l'importance de la mémoire dans la (re)construction de soi et la résistance au discours dominant.
L'Importance de la Musique Afro-Américaine
Dans une interview de 1960, le jazzman afro-américain Sidney Bechet déclarait : « Moi, j’ai tellement envie de m’exprimer. J’ai envie de me faire comprendre. Et la musique, elle peut faire cela. La musique, c’est toute mon histoire. » Il suggérait par là qu’on peut connaître littéralement son histoire en écoutant sa musique, et même que c’est par la musique que se raconte le mieux son histoire. Il suggérait aussi, plus indirectement encore, que ceux qui jouent ce type de musique se racontent eux-mêmes, et qu’il s’agit d’une histoire collective.
Concernant les artistes afro-américains en effet, il s’avère qu’en écoutant des musiques comme le blues ou le jazz, on peut appréhender leur vie profondément et bien plus émotionnellement que dans n’importe quelle enquête biographique. Il en est de même des œuvres littéraires qui puisent leur inspiration dans la musique afro-américaine, car lorsqu’un roman convoque un modèle musical pour se construire, il est fort probable que le texte finisse non seulement par épouser la forme d’une pièce musicale, mais, plus encore, par devenir une représentation de la vie même du musicien, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une musique identitaire comme le blues.
Les Racines du Blues : Une Musique de Résistance
Dans la lointaine Amérique esclavagiste où le genre prend racine au XVIIe siècle, ceux qui chantaient le blues étaient, d’abord et avant tout, ceux qui avaient le blues, entendu comme un sentiment triste, une émotion, un vécu. Originellement lié à la tradition orale du storytelling, le blues raconte en effet l’expérience héroïque de tout un peuple martyrisé qui a réussi à conjurer par la chanson le traumatisme indicible d’une violence historique. Sans doute est-ce bien cette expérience particulière dont parle Sidney Bechet ; c’est elle aussi qui s’exprime dans toute la musique ayant germé dans la matrice du Blues ; c’est elle enfin que l’on retrouve dans toute la littérature ayant foisonné dans cette matrice, donnant une actualisation différenciée du principe wagnérien de « l’art total ».
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Toni Morrison et la Légende Romançée des Héros du Blues
Prix Nobel de littérature, Toni Morrison (1931-2019) figure en bonne place parmi ces nombreux écrivains, et son œuvre peut être envisagée comme une « légende romancée des héros du Blues » : c’est-à-dire leur parcours, leur histoire réelle ainsi que celle de leur musique, narrée ou figurée à travers des procédés fictifs. Dans cette perspective, nous allons examiner particulièrement trois romans : Song of Solomon (1987), Beloved (1988) et Jazz (1993), afin de montrer comment Toni Morrison offre un tableau de la vie des bluesmen en accomplissant son projet d’une écriture musicale ou musicalisée.
En d'autres termes, quels sont les emprunts musicaux précis mobilisés par la romancière ? Comment sont-ils transposés et réinvestis dans le travail d’écriture pour élaborer une fiction musicale au double plan thématique et formel ? Enfin, comment ce choix narratif fait-il revivre les chanteurs de blues avec l’expérience particulière qui les faisait chanter, le mode de composition de leur musique, les instruments utilisés, les thèmes exprimés, le public visé et les intentions de sa réception ?
Une Approche Critique Innovante
Bien que l’œuvre de Toni Morrison fasse l’objet d’une étude critique foisonnante, il ne s’en trouve pas qui l’articule avec la mise en récit de l’artiste, encore moins dans la double perspective synchronique et diachronique envisagée ici. Notre approche convoque une grille de lecture située au croisement du comparatisme, de l’intersémiotique et de la sociocritique, pour montrer non seulement comment les deux arts hétérogènes interfèrent au sein de l’écriture pour produire du sens, mais aussi comment ils s’articulent avec les phénomènes culturels et socio-historiques.
Les personnages et narrateurs dans leur costume d’« êtres de papier » sont envisagés comme des « types sociaux », des figurations d’artistes chanteurs ou musiciens bien identifiables dans la réalité. Ainsi, les melophrasis, la musique-fiction ou les blues-voices sont autant de concepts opératoires pour décrire le traitement de la référence musicale chez Toni Morrison : ils participent, dans une dynamique intermédiale d’intégration et de transformation, à l’élaboration du roman dans toutes ses structures. Central de ce point de vue est l’élément de l’oralité issu de la tradition africaine : il devient un principe structurant de l’écriture romanesque tout autant qu’il l’est de la musique afro-américaine. C’est dans cette configuration que se dessine le portrait des héros du Blues, depuis leur parcours de vie jusqu’à la forme même de leur art.
Les Esclaves et le Blues Primitif
On entend par blues primitif les différentes formes de mélopées qui rythmaient la vie des esclaves sur le continent américain, et qui se vouaient par leur lyrisme à l’expression de ce que les critiques qualifient de « condition of pain », comme on peut le voir clairement représenté chez Toni Morrison.
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Quand le musicologue Gilles Oakley, reprenant les mots du bluesman James Butch Cage, écrit que « le blues remonte au temps de l’esclavage », il situe bien la naissance de cette musique dans le sillage de cette tragédie historique qui, en Occident, et particulièrement dans les colonies anglaises d’Amérique du nord qui formeront les États-Unis, s’est déroulée du XVIIe au XIXe siècle. C’est précisément à cette époque que se situe l’action du roman Beloved : le récit commence en 1873, et, avec des retours sur les décennies précédentes, il s’inspire d’un fait divers pour peindre un tableau de la vie d’esclave à travers des héros tels que Sethe, Paul D et Baby Suggs. Dans cette peinture, c’est la musique qui, en situant le roman dans une perspective intermédiale, passe pour l’outil de modalisation privilégié : elle exprime de façon littérale ou métaphorique les souffrances physiques et psychologiques des personnages.
Ceci textualise un fait majeur de l’époque, à savoir que la chanson avait partie liée avec le travail des esclaves, comme on peut le lire par exemple chez Gérard Herzhaft : « on entend des esclaves entonner des chants de travail, une pratique très favorisée voire imposée par les planteurs qui ont de vastes domaines et relativement peu de surveillants ».
L'Importance des Working Songs
Un extrait démontre à suffisance le rôle de la chanson dans le travail des esclaves. On notera que cette anaphore (« ils chantaient ») insiste sur la longue durée de la chanson qui est équivalente à celle du travail, mettant ainsi en relief l’articulation étroite entre travail et chanson, le premier ne pouvant visiblement pas se faire sans la seconde. La personnification qui est faite de « la Mort » marque la singularité de sa signification pour les esclaves : elle est omniprésente dans leur vie comme une personne familière et malveillante, et ils doivent l’affronter énergiquement chaque jour pour pouvoir survivre. C’est dire que dans les plantations, les working songs, et aussi la danse comme on le voit au début de l’extrait, deviennent de véritables adjuvants pour les esclaves.
Les propriétaires de plantations blancs, qui bien évidemment ne comprenaient rien à ces étranges mélopées faites de bribes de langues africaines, laissaient faire, mais uniquement parce que grâce au chant, le rendement était meilleur. Le phénomène est remarquable principalement dans les champs de coton du Sud des États-Unis, dans la région du delta du Mississippi. Tel est le berceau de ce peuple que le discours des sociologues baptisera de « peuple du blues ».
Spirituals et la Quête de la Liberté
En plus des working songs, il y avait aussi les chants religieux des planteurs appelés spirituals, dont on a une illustration à travers Baby Suggs. Dans cette maison du « 124 Bluestone Road » où elle vit avec Sethe après que son fils Halle a acheté sa liberté, elle est devenue une véritable prêtresse pour tout le quartier parce qu’elle a pris l’habitude d’organiser, dans la Clairière derrière la maison, des séances de prêches au cours desquels le primat est accordé à bien plus que la prière pour guérir la communauté : « elle appelait les femmes à elle : Pleurez, leur disait-elle. Pour les vivants et pour les morts. Allez-y, pleurez ». Le récit décrit avec forte emphase ces séances qui confinent à l’exorcisme, où lamentations, danses, rires et chansons se mêlent pour traduire le besoin vital de se libérer du fardeau du destin : « de longues notes tenues jusqu’à ce que l’harmonie à quatre voix soit assez parfaite pour leur chair profondément aimée ».
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Ces séances avec Baby Suggs ne sont pas uniquement là pour insuffler l’espoir fallacieux d’une vie après la mort, mais surtout pour enseigner à goûter à la joie terrestre, la joie d’être encore en possession de son propre corps dans le martyre : « Ici, disait-elle, là où nous résidons, nous sommes chair […] Aimez tout cela.
La Religion : Un Instrument d'Asservissement et de Résistance
Il faut dire que l’esclave n’était pas censé trouver ainsi une porte de sortie par la religion, qui était utilisée au départ comme un instrument pour mieux l’asservir. Car comme l’explique LeRoi Jones, le préjugé qui frappe « le Noir », et ce depuis le moment où il a été arraché de sa côte africaine natale, c’est qu’il n’a pas d’âme . La déportation rimait aussi avec dépersonnalisation, dépossession de soi. En effet, dans la logique d’une légitimation de la domination et d’une préparation à la servitude, il fallait dépouiller l’Africain de tout ce qui l’enracinait dans sa civilisation en lui inoculant l’idée que, comparé aux autres peuples, il ne valait guère mieux qu’un animal, et que seul un destin de bête de somme lui était par conséquent dévolu en ce monde.
Le discours étant déterminant dans la construction de la réalité - comme on peut le déduire par exemple à partir de la théorie des « actes de langage » en pragmatique linguistique -, c’est par le discours religieux principalement qu’on avait pu déconstruire d’abord la condition de l’Africain civilisé, pour mieux construire ensuite celle du Nègre barbare. En effet, la religion va enseigner à l’esclave par exemple que le fondement de sa condition se trouve dans l’Ancien Testament de la Bible. Elle va aussi lui être présentée comme un moyen de domestiquer sa barbarie, tout en faisant passer ses souffrances terrestres comme un passage obligé vers un paradis céleste où il pourra connaître la paix éternelle.
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