Kaaris, figure emblématique du rap français, suscite autant l'admiration que la controverse. Son style unique, caractérisé par une violence verbale crue et une esthétique sombre, divise l'opinion. Alors que certains le considèrent comme l'un des plus grands rappeurs français, voire universel, d'autres lui vouent une antipathie tenace. Une analyse approfondie de son œuvre permet de comprendre les raisons de cette polarisation et de décrypter les mécanismes qui sous-tendent son succès.

Qu'est-ce que le Rap ?

Avant de juger Kaaris, il est essentiel de s'interroger sur la nature du rap et sur ce que l'on y recherche. L'expérience musicale, comme toute rencontre avec une œuvre d'art, oscille entre deux pôles : le positif et le négatif. La musique peut rechercher l'harmonie céleste et l'élévation de l'âme, à l'image de Mozart, ou, à l'inverse, une déchirure tellurique et une plongée au plus profond de soi-même, comme chez Penderecki. Le rap, selon cette perspective, s'inscrit dans le registre de la musique négative, celle qui ne cherche pas à nous élever mais à nous détruire de l'intérieur. Il offre un exutoire à l'animalité, à la violence et à la haine.

Kaaris : L'Essence du Rap

En acceptant cette prémisse, on doit reconnaître que le rap conscient et old school, élevé au rang de panthéon, s'effondre au profit d'une nouvelle scène, encore incomprise, qui représente l'essence même du rap. Kaaris, avec Alpha 5.20, Rochdi, Gradur, Seth Gueko, Al K pote, 25G, 59 Grammes et Cobro, incarne cette tendance. Il répond à un besoin universel d'émotions animales et d'anti-conscience.

L'universalité de Kaaris se manifeste également dans sa capacité à toucher différents publics, y compris des intellectuels, grâce à l'utilisation de références subverties. Il ne se contente pas de faire du rap pour les "krakis", mais cherche à élargir son audience en intégrant des éléments culturels variés.

La Subversion de la Référence

Kaaris ne se contente pas d'utiliser des références, il les subvertit, les salit et les transforme en objets de jouissance. Dans "Bouchon de liège", il mêle Jules Verne à une punchline crue, jouant sur les sonorités entre "année" et "apnée". Lorsqu'il affirme que "Léonard de Vinci est très préoccupé par mes travaux" ("Comment je fais"), il exprime son admiration craintive devant la production d'un génie protéiforme tout en flattant ceux qui sont à même de mesurer l'impact de l'œuvre de De Vinci.

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Le blasphème en introduction de "Tu me connais" est un autre exemple de subversion de la référence : "J'descends de la navette, j'marche sur des débris lunaires, j'vais faire trembler toutes leurs shneks sur l'échelle de Richter. Le diable peut te tenter juste avec une somme, pour les plus connes, juste avec une pomme." Il y glisse une insulte aux femmes, une référence à l'Ancien Testament, une référence au système de mesure des tremblements de terre et une confirmation de sa soumission aux tentations de l'argent.

Les textes de Kaaris sont riches et denses, s'adressant aux "krakis", aux hipsters, aux intellectuels du dimanche et aux geeks. Il fait référence à des jeux vidéo ("Le gorille géant de la ville me jette des tonneaux" dans "Juste"), à Superman ("billets vers comme la Kryptonite" dans "Comment je fais") et à Dragon Ball et Tintin ("La punch est magistrale, chacun de mes freestyles fait apparaître les sept boules de cristal" dans "Bouchon de liège").

Il établit des parallèles géométriques : "T'as la shnek en triangle, et j'ai la mâchoire carrée" ("Comment je fais") et "Illuminati en triangle, comme la forme de ta chatte" ("63"). Ces punchlines illustrent l'esthétique du collage et de la dégénérescence de la narration qui caractérisent son rap.

L'Importance de la Langue Française

Le rap de Kaaris atteint son potentiel maximal en français. L'argot français exige un certain entraînement pour être saisi, et ce rap n'est pas fait pour être intellectualisé. Il doit être impulsif, intuitif et non raisonné, allant de pair avec une compréhension immédiate et animale. Même avec une excellente maîtrise de l'anglais, il faudrait être totalement bilingue pour ne pas pâtir de la barrière de la langue. Cette barrière altère la compréhension immédiate du texte et se pose comme un voile dans la construction des opérations identificatoires. L'imaginaire véhiculé par un texte en anglais est fondamentalement différent de celui d'un texte en français. Harlem n'est pas la Courneuve.

Le Degré d'Écoute

Kaaris ne peut être conçu au seul second degré. Se priver d'une partie de sa force. Il est impossible à un petit fils de bourgeois d'écouter Kaaris au premier degré. Il faut essayer de se rapprocher d'un idéal qui serait le premier degré et demi. Une partie de notre esprit est consciente qu'il faut rire de ce qu'il dit, mais une autre absorbe les paroles, l'instru et l'énergie, acceptant l'ultra-violence musicale sans chercher à la convertir dans l'humour. On n'écoute pas Kaaris comme on écoute TTC.

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L'Absence d'Engagement Politique

La musique de Kaaris est animale, instinctive et non raisonnée. Ce qui frappe le plus, c'est l'absence totale d'engagement politique. Il s'en fout de l'État et se concentre sur la musique. Il n'y a pas de conscience, pas de volonté utopique de faire changer le monde. Le mouvement kaarisien est centrifuge, partant de Kaaris et explorant le monde, mais ne revenant jamais vers le centre. Il n'y a pas de dialogue entre Kaaris et le monde, seulement un long matraquage monolithique, un monologue. Le rap n'est pas là pour dénoncer : "Le rap à message, le rap conscient, comme je l'ai toujours dit : si j'ai besoin d'un message, j'écoute ma mère."

Bien que Kaaris ne dénonce pas, il n'hésite pas à s'en prendre à la République, comme dans "Pirates" : "Marianne n'aime pas ma nation, j'lui bouffe la chatte de temps en temps, elle dit que les petites attentions entretiennent les bonnes relations", dans "Lourd lourd" : "Marianne, j'te baise mais putain qu'est-ce que tu crois ? Et si t'es déjà enceinte, ben ça m'f'ra un plan à trois" et "Si la république est prête, j'lui fais un facial. Avec ma grosse bite, style colonial".

La Forme des Textes

Dans le rap classique, les couplets offrent une suite logique et sensée de phrases qui permettent la narration d'une situation ou d'une histoire. Chez Kaaris, il y a une absence de narration, une dégénérescence de la narration. Les phrases sont des entités autonomes qui n'ont de sens que par leur rapport immédiat à l'ensemble. Chaque phrase est une fin en soi, et il n'y a pas de fil conducteur.

Kaaris utilise la technique du collage, juxtaposant des éléments disparates pour créer un ensemble cohérent. Les punchlines sont des fragments d'un puzzle qui prennent sens dans leur confrontation.

La Voix et l'Instru

La voix de Kaaris est une arme, un instrument de destruction massive. Elle est gutturale, rauque et menaçante, contribuant à l'atmosphère sombre et violente de sa musique. L'instru est tout aussi importante, créant un environnement sonore oppressant et anxiogène.

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Conclusion

Kaaris est un artiste complexe et paradoxal, capable de susciter des réactions extrêmes. Son style unique, caractérisé par une violence verbale crue, une esthétique sombre et une subversion des références culturelles, le place à part dans le paysage du rap français. Son universalité réside dans sa capacité à toucher différents publics et à exprimer des émotions primitives et animales. Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, Kaaris ne laisse personne indifférent.

Booba et Kaaris: Une rivalité emblématique

La scène du rap français a été témoin de nombreuses rivalités, mais celle entre Booba et Kaaris reste l'une des plus marquantes et médiatisées. Leur collaboration initiale, qui a propulsé Kaaris sur le devant de la scène, a cédé la place à une animosité profonde, marquée par des provocations, des insultes et même une confrontation physique spectaculaire à l'aéroport d'Orly.

Cette rivalité, qui a culminé avec leur affrontement à Orly, est l'un des clashs les plus tristes pour les fans de Booba. Tout le monde, le soir du 03 septembre 2022 aurait aimé voir les deux artistes chanter “Kalash” ou “Criminel League”. La relation professionnelle et musicale entre les deux hommes commence en 2011. Booba repère le rappeur Kaaris en manque de succès et l’invite à poser sur sa mixtape “Autopsie 4”. Le but de ce projet est de promouvoir de nouveaux artistes. Une première collaboration accouche du morceau “Criminelle League”. Par la suite, Boba invite à nouveau le rappeur sevranai…

Leur clash incarne également deux visions différentes du rap : Booba, figure emblématique du rap game, et Kaaris, représentant d'une musique plus brute et directe. Cette opposition a alimenté leur rivalité et passionné les fans de rap pendant des années.

Bien plus qu'une simple querelle entre deux rappeurs, leur rivalité est un reflet des tensions et des enjeux qui traversent le rap français. Elle témoigne de la complexité des relations dans ce milieu et de la difficulté de concilier succès individuel et loyauté envers ses pairs.

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