L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe en France, oscillant entre avancées législatives et réalités sociales persistantes. Alors que l'IVG s'apprête à être inscrite dans la Constitution, elle reste encore largement taboue. Cet article explore les multiples facettes de cette question, en s'appuyant sur des témoignages, des données statistiques et des analyses sociologiques.
Un Acte Dépénalisé, Mais Pas Déstigmatisé
Dépénalisé depuis la loi Veil du 17 janvier 1975, l'avortement a refait surface dans le débat public français, en réaction aux menaces croissantes qui pèsent sur ce droit dans le monde. Les députés français se sont montrés favorables fin janvier à réviser la Constitution pour y inscrire la « liberté garantie » à la femme d'avoir recours à l'avortement.
Cependant, malgré cette avancée législative, l'IVG demeure un sujet délicat, marqué par le silence et la stigmatisation. Celles qui y ont eu recours jugent qu'il est encore difficile d'en parler. Franceinfo donne la parole aux femmes qui ont eu recours à des IVG et qui témoignent de la difficulté d'en parler près de 50 ans pourtant après l'adoption de la loi Veil.
Témoignages : Entre Traumatisme et Libération
Les expériences liées à l'IVG sont diverses et subjectives. Certaines femmes vivent l'IVG comme un traumatisme, tandis que d'autres la considèrent comme une libération.
Barbara, cheffe d'entreprise, témoigne de la difficulté d'assumer sa décision d'avorter à 25 ans, face aux mots culpabilisants de certains soignants. Elle décrit son expérience douloureuse, marquée par des douleurs intenses et un sentiment de culpabilité. Traumatisée par l'expulsion de l'embryon, les douleurs intenses, elle se présente aux urgences de l'hôpital Cochin quatre jours après. "J'arrive à l'accueil. Bien évidemment, je suis en pleurs, éprouvés par la douleur physique et psychologique. Et elle me dit : 'Ben oui, ça fait mal d'avorter.' et elle ajoute 'de toute façon là c'est sept à huit heures d'attente. Donc, en fait, rentrez chez vous'. Mais, en fait, on est tellement dans un état de vulnérabilité qu'on ne dit rien." Aujourd'hui, Barbara envisage une thérapie pour enlever ce sentiment d'avoir fait quelque chose de mal.
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À l'inverse, Delphine Giraud, vice-présidente de l'association nationale des sages-femmes orthogénistes, souligne que dans la plupart des cas, les femmes vont mieux après avoir fait une IVG, car c'est leur choix et qu'elles ont réglé un problème.
La pièce "Interruption", actuellement au théâtre Antoine à Paris, raconte les expériences d'avortement d'une vingtaine de femmes. Camille, Andréa et Anne, toutes moins de 30 ans, confirment le malaise et la peur du jugement qui entourent l'avortement. L'une d'elles exprime la peur du jugement, tandis qu'une autre avoue qu'elle aurait honte d'en parler à sa famille.
Sandra Vizzavona, avocate et auteure de "Interruption", est partie de sa propre histoire. Deux avortements, le premier à 16 ans est traumatisant - dont elle n’a pas pu discuter avec ces parents à l’époque - et le second, dix ans plus tard, un "non-évènement", dit-elle. Elle souligne les rapports de pouvoir qui se nouent autour de l'avortement et déplore la règle tacite qui impose aux femmes d'être discrètes après avoir avorté. "C'est comme s'il y avait une espèce de règle tacite : 'Tu as le droit de le faire, mais soit discrète', déplore Sandra Vizzavona. Je l'explique par plusieurs raisons. La première, c'est qu'une femme qui avorte, c'est une femme qui a couché que pour le plaisir. Quand on parle d'avortement, on parle de façon sous-entendue immédiatement de sexualité libérée et que je pense que ça pose encore un problème dans les mentalités. L'avortement, c'est aussi un refus de maternité et ça pose aussi également un problème."
L'IVG et le Monde du Travail : Un Sujet Invisible
Alors que les sujets touchant à l'intime semblent se frayer un chemin dans le monde du travail, l'IVG reste un sujet absent des radars de l'entreprise.
En 2022, 234.000 avortements ont été enregistrés en France, d'après la Drees. Un chiffre qui n'avait pas atteint ce niveau depuis 1990. Pourtant, l'expérience de l'IVG a aussi des répercussions sur le plan professionnel.
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Juliette, qui a avorté entre deux confinements, témoigne de son incapacité à travailler pendant une semaine après son IVG. Elle a fini par demander deux jours de congé, qu'il lui accorde. « J'ai juste dit que je ne me sentais pas très bien. Je n'ai pas eu d'arrêt de travail. C'est vrai que je n'ai pas pensé sur le coup à en demander un. Mais on ne m'en a pas proposé non plus ».
Normalement, la plupart des professionnels de santé prescrivent un arrêt de travail, dont « la durée est variable. Certaines femmes peuvent demander à retravailler dès le lendemain, parce qu'elles vont avoir besoin de s'occuper l'esprit. D'autres vont avoir besoin de quelques jours pour récupérer physiquement et psychologiquement », précise Olivier Multon, gynécologue et obstétricien, vice-président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français. Mais il peut arriver qu'ils ne le fassent pas.
Alice, qui travaille dans la police nationale, a obtenu un arrêt maladie après une IVG en septembre dernier. Elle souligne la problématique du délai de carence, qui touche de plein fouet les femmes ayant avorté, car les IVG génèrent souvent des arrêts de travail courts. « Je l'ai bien constaté sur ma feuille de paie. Et je trouve ça pénible de perdre de l'argent à cause de ça, c'est une fois de plus les femmes qui trinquent », estime Alice, qui travaille dans la police nationale.
Le « congé IVG » reste à ce jour un impensé dans le débat public.
Laurine Thizy, sociologue et coauteure de l'ouvrage "Sociologie de l'avortement", observe que « l'avortement est encore largement stigmatisé. Une femme qui avorte est toujours perçue soit comme une femme qui ne sait pas contrôler sa contraception, soit comme une femme qui a une sexualité non reproductive ». Pour cette chercheuse, « s'il y a un endroit où l'IVG est tabou, c'est bien dans la sphère professionnelle où les rapports sociaux sont encore plus verrouillés ».
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Alice, qui travaille dans la police nationale, explique qu'il était impensable d'en parler à ses collègues par peur du jugement. Elle argumente en racontant la réaction de ses collègues face à la situation d'une consoeur : « Elle a deux enfants de deux pères différents et dans leur discours, c'est limite s'ils ne la considèrent pas comme une prostituée. Alors si je leur parle d'avortement… »
Valentine, qui a avorté en 2017, explique qu'elle avait peur que ça déteigne sur son image professionnelle. « Il y a quelque chose dans l'IVG qui renvoie une image de non-performance. Comme si on pouvait gérer sa contraception, son corps, comme on gère un projet ou une équipe ».
Juliette confie qu'elle a ressenti l'IVG comme si elle avait fait une bêtise et qu'elle devait la réparer seule.
Initiatives en Entreprise : Un Congé IVG Chez LDLC
Certaines entreprises, comme le groupe LDLC, prennent des initiatives pour soutenir leurs collaboratrices ayant recours à l'IVG. Le fondateur de LDLC, Laurent de La Clergerie, a mis en place un « congé IVG » dans son entreprise. Ses collaboratrices peuvent aller voir les RH et obtenir deux jours de congé, rémunérés par l'entreprise, en cas d'IVG.
Cependant, la confidentialité reste une préoccupation majeure. Geoffroy Robin, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstéticiens français, rappelle à quel point le secret est important en matière d'avortement.
Accès à l'IVG : Inégalités Territoriales et Désinformation
Si la loi garantit l'accès à l'IVG, la réalité est plus nuancée. Des inégalités territoriales persistent, avec des difficultés d'accès dans certains départements et territoires d'outre-mer.
Le manque de lisibilité de l'offre en ville et la désinformation sont également des obstacles à l'accès à l'IVG.
Des associations anti-choix mènent des campagnes de désinformation en ligne, cherchant à dissuader les femmes d'avorter.
Statistiques et Évolutions de l'IVG en France
Le nombre d'IVG a considérablement augmenté en France depuis trente ans. En 2023, 242 000 IVG ont été recensées, soit un ratio d’un avortement pour trois naissances.
La loi de 2001 a facilité le recours à l'IVG, notamment grâce à la possibilité pour les sages-femmes de pratiquer des IVG médicamenteuses, à l'hôpital comme en ambulatoire.
La méthode médicamenteuse est devenue majoritaire, représentant près de 73 % des IVG.
Cependant, des difficultés d'accès persistent, notamment en raison de la diminution du nombre de professionnels de santé pratiquant l'IVG dans certains territoires.
Les Raisons du Recours à l'IVG : Une Question Complexe
Une enquête d’envergure permettrait de mieux comprendre pourquoi des femmes ont recours à l’IVG et de mieux les accompagner.
Dans un contexte de baisse alarmante du taux de natalité, mais surtout, dans un souci d’accompagner au mieux ces femmes, il serait pourtant utile de mieux comprendre leurs motivations. Car avorter n’est pas un acte banal.
Quelques enquêtes offrent cependant certaines perspectives. L’étude de cohorte Cocon, menée entre 2000 et 2004, révèle que les raisons d’avorter varient selon l’âge : les jeunes femmes interrompent souvent leur grossesse en raison de leurs études ou de leur célibat ; entre 25 et 34 ans, les femmes invoquent une taille de famille déjà suffisante, et les plus âgées des conflits entre maternité et carrière professionnelle, ou l’instabilité de leur relation de couple.
Une étude réalisée en 2020 par la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) indique que « les femmes aux revenus les plus faibles ont plus souvent recours à l’IVG » et que les femmes en couple ont 37 % moins de chances de subir une IVG que celles qui ne le sont pas.
