L'hémorragie du post-partum (HPP) est une complication obstétricale redoutée et l'une des principales causes de mortalité maternelle dans le monde, représentant environ 25 % des décès maternels, en particulier dans les pays à faibles ressources. En France, bien que la mortalité liée aux hémorragies obstétricales ait diminué grâce à des protocoles rigoureux, l'HPP reste une préoccupation majeure. Cet article vise à explorer les causes, les traitements et la prise en charge de l'HPP, en s'appuyant sur des données cliniques et des recommandations actuelles.

Définition et Incidence de l'HPP

L’HPP est définie comme une perte de sang de plus de 500 millilitres après l’accouchement par voie basse et de plus de 1000 ml en cas de césarienne, survenant dans les 24 heures suivant l'accouchement ou, dans certains cas, jusqu'à six semaines après. Une quantification précise de la perte sanguine est essentielle pour une prise en charge rapide, car l'estimation visuelle est souvent imprécise. L'utilisation de sacs de recueil gradués est recommandée pour améliorer l'évaluation des pertes sanguines.

Selon l'Enquête Nationale Périnatale de 2021 en France, l'incidence de l'HPP représente 11,6% des accouchements, étant considérée comme sévère dans 3,0% des cas. L'HPP se classe au 5ème rang des causes de décès maternels en France, avec 19 décès entre 2013 et 2015, majoritairement liés à des soins non optimaux et donc évitables.

Étiologie de l'HPP : Le Modèle des Quatre « T »

Les causes de l’HPP sont regroupées sous le modèle mnémotechnique des « Quatre T » : Tonus, Trauma, Tissu et Thrombine.

1. Atonie Uterine

L'atonie utérine est la cause la plus fréquente d'HPP, représentant environ 70 % des cas. Elle se produit lorsque l’utérus ne se contracte pas efficacement après la délivrance, laissant les vaisseaux sanguins du site placentaire ouverts et entraînant une perte de sang massive.

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2. Traumatismes Obstétricaux

Les traumatismes obstétricaux surviennent dans environ 20 % des cas d'HPP et peuvent inclure des déchirures du périnée, du vagin ou du col de l’utérus. Ces lésions sont souvent associées aux accouchements difficiles, notamment ceux nécessitant l’utilisation d’instruments comme les forceps ou spatules.

3. Rétention Placentaire

La rétention placentaire, responsable de 10 % des cas d’HPP, se produit lorsque des fragments de placenta restent dans l’utérus, empêchant celui-ci de se contracter efficacement. Le risque de rétention placentaire est accru chez les patientes ayant des antécédents de césarienne. L'examen macroscopique du placenta, à l'œil nu, permet de voir lorsqu'il manque un cotylédon, mais ne permet probablement pas de détecter les débris de très petite taille manquant à la galette placentaire. La rétention de débris minimes qui ne s'exprime pas cliniquement en post-partum (par des saignements anormaux et une atonie utérine) reste indétectable.

4. Troubles de la Coagulation

Les troubles de la coagulation sont rares mais graves, et peuvent aggraver considérablement une hémorragie. Des conditions pathologiques comme le HELLP syndrome ou des troubles de la coagulation héréditaires peuvent compliquer la gestion de l'HPP.

Facteurs de Risque de l'HPP

L'identification des facteurs de risque est essentielle pour anticiper et prévenir l'HPP. Certaines conditions médicales, comme les troubles de la coagulation ou une obésité importante, augmentent le risque d’HPP.

Cas Clinique Illustratif

Pour illustrer la complexité de la prise en charge de l'HPP, prenons l'exemple de Mme M., une patiente de 32 ans, G2-IP, qui a présenté des métrorragies importantes à J10 de son accouchement.

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Antécédents et Suivi de Grossesse

Mme M. a bénéficié d’un suivi gynécologique régulier depuis l’âge de 16 ans. Le suivi de sa grossesse a été réalisé en cabinet de ville jusqu’à 32 SA, puis en secteur hospitalier en raison d'un oligoamnios objectivé lors de sa dernière visite à 41 SA. Un déclenchement par maturation a été proposé et accepté par la patiente.

Déroulement de l'Accouchement

Après une maturation du col utérin et un travail de 7 heures, Mme M. a accouché par voie basse d'un petit garçon de 3270 g. La délivrance a été dirigée et complète, avec des pertes sanguines estimées à 300 cc. L’examen macroscopique du placenta a été réputé normal et le post-partum immédiat s'est déroulé sans particularité.

Complications Post-Partum

À J10, Mme M. a constaté des métrorragies importantes et a retrouvé une compresse dans ses pertes vaginales. Elle a été transportée aux urgences maternité, où l'équipe a objectivé des pertes sanguines importantes et une hémoglobine à 9 g/dl. Un curetage a été réalisé sous anesthésie générale, ramenant des caillots sanguins et des débris pouvant s’apparenter à des membranes.

Analyse de l'Événement Indésirable Grave (EIG)

Cet événement a entraîné une réhospitalisation imprévue, une intervention chirurgicale, une transfusion sanguine, et une séparation mère-enfant mal vécue. L'analyse de cet EIG a mis en évidence une double problématique : la surveillance de la délivrance et l’oubli potentiel d’un textile dans la voie vaginale.

Leçons Tirées du Cas

Bien que les pratiques de surveillance de la délivrance aient été conformes, l'oubli d'une compresse, bien que peu probable, n'a pu être complètement écarté. La mise en place d'un compte systématique des compresses utilisées lors de l'accouchement a été envisagée.

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Prise en Charge Immédiate de l'HPP

La rapidité et l'efficacité de la prise en charge de l'HPP déterminent souvent l'issue pour la patiente. Les mesures initiales comprennent :

  1. Évaluation rapide de l'état hémodynamique : surveillance des constantes vitales et évaluation des pertes sanguines.
  2. Massage utérin : stimulation des contractions utérines pour réduire le saignement.
  3. Administration d'utérotoniques : l'ocytocine est le médicament de première intention.

Traitements Médicamenteux de l'HPP

En France, la prise en charge des HPP est dictée par des recommandations nationales de pratique clinique (RPC) mise à jour en 2014. Le traitement médicamenteux de première intention est le syntocinon (Ocytocine). Au bout de 15 à 30 minutes ou plus tôt selon l'abondance des saignements, le recours au Sulprostone (Nalador) est recommandé.

  • Ocytocine : C'est le traitement de première intention pour l'atonie utérine. Elle aide à contracter l'utérus et à réduire le saignement.
  • Sulprostone (Nalador) : LE médicament utérotonique à utiliser en cas d’échec des premières mesures thérapeutiques (par oxytocine). L’efficacité est à évaluer après 20 minutes. En cas d’échec, envisager les étapes ultérieures. Le Sulprostone (Nalador) est donc la pierre angulaire du traitement de l'hémorragie du post partum. Cependant, son étude reste très faible dans la littérature et basée sur des études observationnelles. L'unique facteur de risque d'échec évalué est le délai d'instauration supérieur à 30 minutes.

Interventions Non Médicamenteuses et Chirurgicales

Si les traitements médicamenteux ne suffisent pas, plusieurs interventions peuvent être envisagées :

  • Tamponnement utérin : C’est une méthode mécanique permettant de contrôler une HPP causée par l'atonie utérine persistante. Le dispositif le plus utilisé est le ballon de Bakri, qui est inséré dans l'utérus et gonflé avec jusqu'à 500 ml de solution saline pour exercer une pression uniforme sur les parois de l’utérus. Cette technique est efficace dans environ 85 % des cas, ce qui en fait une intervention de première intention avant de recourir à des mesures chirurgicales. Le tamponnement utérin permet non seulement de réduire la perte de sang, mais il offre également un répit pour évaluer si d'autres interventions seront nécessaires. De même, les données de la littérature sur l'efficacité et l'utilisation du tamponnement reposent majoritairement sur des études observationnelles rétrospectives et des études prospectives non randomisées. Cependant, une récente méta-analyse incluant 91 études, le taux de succès du tamponnement intra utérin par ballonnet était de 85,9% (IC95% 83,9-87,9%). Dans une large étude prospective de cohorte, les troubles de la coagulation et les pertes importantes de sang étaient des facteurs prédictifs d'échec du tamponnement par ballonnet, suggérant que le délai de son instauration était un facteur prédictif d'échec.
  • Embolisation : Elle est envisageable en cas de stabilité hémodynamique mais doit être disponible rapidement, soit dans le centre lui-même, soit après transport inter-hospitalier par le SAMU vers un centre de référence.
  • Sutures de compression : les sutures de compression, comme la technique de B-Lynch, peuvent être utilisées pour comprimer l’utérus et arrêter le saignement. Cette intervention consiste à enrouler des sutures autour de l’utérus de manière à comprimer les vaisseaux sanguins qui saignent.
  • Hystérectomie : Dans les cas les plus graves, une hystérectomie peut être nécessaire pour arrêter le saignement.

Si les saignements persistent encore après 15 à 30 minutes après l'administration du Sulprostone, il faut alors recourir aux traitements invasifs : l'embolisation par radiologie interventionnelle ou chirurgie (ligature artérielle, hystérectomie d'hémostase). Le tamponnement intra utérin par ballonnet est possible, comme alternative aux traitements invasifs, en cas d'échec du Nalador.

Complications et Séquelles de l'HPP

L’hémorragie du post-partum peut entraîner de nombreuses complications graves, tant immédiates qu'à long terme, telles que :

  1. Choc hypovolémique : Une perte de sang importante peut entraîner un choc hypovolémique, mettant en danger la vie de la patiente.
  2. Anémie sévère : L'anémie sévère nécessite souvent une transfusion sanguine et peut entraîner une fatigue persistante.
  3. Trouble de stress post-traumatique (TSPT) : Vivre une HPP est une expérience traumatisante, et de nombreuses femmes rapportent des symptômes de TSPT. La peur de mourir et les interventions médicales invasives peuvent laisser des séquelles émotionnelles importantes, nécessitant un suivi psychologique.
  4. Séquelles psychologiques : Certaines femmes qui survivent à une HPP sévère peuvent développer des séquelles durables.

Prévention de l'HPP

La prévention de l'HPP repose sur plusieurs stratégies :

  1. Gestion active du travail : La gestion active du travail est une stratégie clé pour prévenir l'HPP. Elle se complète par l'administration prophylactique d’oxytocine (délivrance dirigée) : 5 ou 10 UI administrées lors du dégagement de la première épaule par voie intraveineuse lente (injection IVL sur une minute ou en perfusion de 5 minutes pour limiter les effets cardiovasculaires chez une patiente avec des antécédents cardiovasculaires).
  2. Évaluation prénatale rigoureuse : Une évaluation prénatale rigoureuse permet d'identifier les femmes à risque élevé d'HPP. Cela inclut celles ayant des antécédents d'hémorragie, des grossesses multiples, ou des troubles de la coagulation connus.
  3. Formation continue des professionnels de santé : L'OMS souligne également l'importance de la formation continue pour les professionnels de santé. Des simulations régulières et des protocoles de gestion des hémorragies doivent être intégrés dans la pratique clinique pour garantir que les équipes soient prêtes à intervenir efficacement.

Formation Continue des Professionnels de Santé

La formation continue des professionnels de santé est clé pour gérer efficacement l'hémorragie du post-partum (HPP). Des études montrent que les équipes médicales bien formées peuvent réduire significativement la mortalité et la morbidité associées.

  1. Simulations d'urgence : Les simulations d'urgence sont un outil essentiel pour préparer les équipes. Ces exercices, réalisés dans un environnement réaliste, permettent de répéter les gestes techniques, de renforcer la communication, et d'améliorer la gestion de la crise.
  2. Standardisation des protocoles : La standardisation des protocoles de gestion des hémorragies est un autre aspect important de la formation. Ces protocoles décrivent chaque étape de la prise en charge, de la reconnaissance précoce des signes à l’utilisation des interventions chirurgicales si nécessaire. Les aides-cognitives sont des résumés opérationnels faciles à appliquer qui peuvent être affichés en posters sur les murs, disponibles en version papier plastifiée sur le chariot “HPP” ou exister en version numériques (cf. AC de la SFAR).
  3. Programmes de formation : Les programmes de formation, lorsqu'ils sont bien conçus et mis en œuvre, ont un impact tangible sur la qualité des soins. Dans les hôpitaux ayant investi dans ces programmes, le taux de mortalité maternelle a considérablement diminué.

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