L'étude de la paternité, ou du processus de "devenir père", offre un aperçu fascinant des dynamiques psychiques, sociales et culturelles qui façonnent la famille et la société. Cet article explore les fonctions de la paternité d'un point de vue anthropologique, en s'appuyant sur les travaux de pionniers comme Freud et Reik, ainsi que sur les contributions plus récentes de chercheurs contemporains.
Introduction : La Redécouverte de la Paternité
« Etre père n’est pas difficile, le devenir l’est beaucoup plus », affirmait Reik, soulignant la complexité du processus de paternalisation. Il est surprenant de constater la "découverte" tardive de cette notion par les chercheurs contemporains, d'autant plus que la figure maternelle a été au centre de l'attention, tandis que le père, souvent malmené dans son rôle institutionnel, exprime son besoin de reconnaissance.
Reik a défini la nature processuelle de la paternalité et ses enjeux. P.-C. Racamier a proposé ce néologisme en complément de ceux de parentalité et de maternalité, définissant ce dernier comme l’ensemble des processus psychoaffectifs qui se déploient chez la femme au cours de la maternité et qu’il lui faut intégrer. Racamier s’appuie d’ailleurs lui-même sur la psychanalyste américaine Therese Benedek qui consacre plusieurs articles à ces problèmes.
Ces notions sont restées dans l'ombre pendant plus de vingt ans, pour réapparaître dans les années 1980. Aujourd'hui, nous disposons d'outils tels que la parentalité et la paternalité, auxquels s'ajoutent la parentification, la parentalisation, la paternalisation et le paternage. Cette pléthore de néologismes ne risque-t-elle pas d'occulter la violence du processus à l'œuvre au cœur même de l'érection du Père ?
La Paternité : Un Processus Psychique Complexe
Occuper la position paternelle ne consiste pas simplement à exercer les fonctions dévolues au statut de père, dont les institutions définissent les droits et les obligations. Encore faut-il que le sujet l’occupe de l’intérieur en quelque sorte, à savoir qu’il ait accompli ce cheminement qui aboutit au remaniement d’une relation intrapsychique désormais apaisée, car alors reconstruite, avec cet objet interne qu’est devenu le personnage paternel.
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Devenir père, c'est réactiver et remettre en chantier les différents liens que nous avons tissés avec nos figures paternelles et qui sont inscrits dans notre psyché. Ces liens, conscients et inconscients, sont convoqués dans la relation à notre propre enfant et nous incitent à adopter certaines attitudes ou conduites parentales. L'intégration de ces liens implique de métaboliser à la fois la dimension aimante et la dimension hostile, cette dernière étant souvent la plus difficile à gérer.
Freud, en découvrant le Vaterkomplex dans les années 1890, est le premier à opérer cette distinction entre la fonction paternelle et l’accession psychique à une position paternelle, repérant que l’exercice des fonctions du père - pouvoirs et devoirs - ne suffit pas à en assurer le statut psychique, encore faut-il que cette fonction soit introjectée par le “candidat” à la paternité.
Ces fonctions du père se constituent au travers de l’élaboration des différentes représentations inconscientes du père qui jalonnent le développement psychique du petit d’homme, parmi lesquelles les plus essentielles sont celles du père idéalisé, du père rival, du père castrateur, du père tué, du père déchu, du père restauré et enfin du père perdu. Colette Combe souligne que l'introjection de la fonction paternelle implique une identification finale à la fonction du père, une fois que le père a été représenté comme tué, déchu, restauré, perdu. L’individu est alors passé de l’état d’être le fils à celui d’être le père, en identification à la fonction plus qu’en identification à son propre père.
La fonction paternelle est donc une invention, soutenue par les enjeux inconscients qui fondent la possibilité de sa transmission, marquant la différence des générations chez le père et chez le fils. Le sujet est confronté à des combats successifs qui précèdent l'introjection finale de la fonction, et c'est en regard de cette violence fondamentale et fondatrice que se pose la question des violences paternelles, ainsi que celle d'un possible étayage institutionnel de cette violence.
L'Évolution du Statut Paternel et la Violence
Pendant longtemps, les pères ont bénéficié de prérogatives attachées à leur statut, comme le droit de vie et de mort sur leurs enfants, puis celui d'user de châtiments en toute impunité. Aujourd'hui, la violence parentale ou paternelle est condamnable, et l'on assiste à la disparition progressive des éléments identifiants constitutifs du statut paternel, comme la transmission du nom du père.
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La violence privée, manifeste, dont usent désormais les pères dans le secret de leurs foyers, requiert d’être appréhendée dans cette double perspective - intrapsychique et institutionnelle ou sociale - dont le point de convergence est bien celui de l’assomption du père à un statut plein et entier.
La pratique clinique révèle la présence de pères fragiles qui, confrontés à travers leur fils au fantasme de l’enfant dangereux aux pulsions meurtrières qu’ils pensent avoir été pour leur propre père, usent de la force pendant qu’il en est encore temps pour asseoir ou consolider une position paternelle qu’ils sentent par ailleurs psychiquement défaillante, dans l’impossibilité qu’ils sont désormais de s’appuyer sur un statut juridique, social, qui les assurerait de leur autorité en faisant l’économie de la force.
L'histoire de Marcel, un adolescent de dix-sept ans, illustre cette fragilité paternelle. Après avoir répliqué à l'“éducation physique” de son père, il révèle un père fragile, désorienté, sans repères, au bord de l’effondrement. De même, Fernand, un infirmier psychiatrique, craint de ne pouvoir contenir ses mouvements pulsionnels violents à l’égard de son fils Arthur, et reconnait un scénario répétitif dans sa relation père/fils. Ce recours à la violence agie a ainsi pour nous valeur de symptôme.
Ce symptôme, qui concerne le sujet singulier dans son économie psychique, peut être considéré tout autant comme un symptôme du corps social lui-même, du fait de la défaillance dont il témoigne quant à ce que nous désignons par institution du père.
Rites de Paternité et Étayage Social
La nécessité d’un étayage social de cette dynamique psychique à l’œuvre dans la paternité ne fait aucun doute. Elle se trouve amplement confirmée et vérifiée dans le champ culturel par ces rites de paternité dont font état les ethnographes, comme les signalaient déjà les grands voyageurs des siècles passés ou encore les historiographes de l’Antiquité, au point que l’on peut quasiment les considérer comme universels.
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Ces rites de paternité appartiennent aux rites de passage lesquels, comme leur nom l’indique, servent à marquer le passage, la transition d’un statut à un autre, l’accès à un autre état ainsi qu’il en est de tout individu au cours de sa vie, et leur fonction psychologique la plus générale consiste à rendre acceptable ou supportable l’irréversible.
A. van Gennep signalait en 1909 : « Il faut voir dans les rites de la grossesse et de l’accouchement des rites d’une portée individuelle et sociale étendue, et que, par exemple, les rites de préservation ou de facilitation de l’accouchement (souvent exécutés par le père) et de transposition de personnes (couvade et pseudo-couvade) sont bel et bien à ranger dans une catégorie secondaire de rites de passage, puisqu’ils assurent précisément au père et à la mère futurs l’entrée d’un compartiment spécial de la société, le plus important de tous, et qui en est comme le noyau permanent. »
Les rites de paternité qui accompagnent le devenir père sont en effet plus connus sous le nom de couvade, que l’on a tendance à réduire à leur caricature ou à une bizarrerie exotique alors même que Van Gennep en relevait encore la complexité et les variantes de ses formes résiduelles en France au début du siècle. Comprenant un certain nombre de restrictions d’activité et d’interdits alimentaires, ce rite de la couvade témoigne indubitablement de la double identification à l’œuvre dans le processus de paternalisation, à la fois consciente et inconsciente, biologique et institutionnelle, jouant non seulement entre les deux parents mais aussi entre le père et l’enfant.
Ce rite de paternité, ayant perdu ses assises institutionnelles dans nos cultures, ne nous est plus désormais connu que sous son unique aspect symptomatique.
Fonctions Psychologiques et Rôle du Référent Paternel
Du point de vue psychologique, le père n'est pas nécessairement l'individu géniteur de l'enfant. C'est la personne qui, en jouant un rôle paternel sur le plan éducatif et relationnel, contribue à la structuration psychique de l'enfant. On nommera ici « référent paternel » la personne qui joue le rôle éducatif et qui est désignée par l'entourage pour cela. Les attitudes du référent paternel, tout comme sa reconnaissance et sa valorisation par la famille, auront des effets dans la construction psychique de l'enfant.
Le référent paternel produit des effets que nous appellerons de manière globale la fonction paternelle. Cet effet de construction psychique dépend du père tel qu'il est perçu par l'enfant, mais également de l'attitude de l'entourage et en particulier de la mère, et enfin de la dynamique psychique. Il ne faut, en effet, pas négliger la dynamique psychique propre à l'enfant qui présente une certaine autonomie par rapport à l'environnement.
La fonction paternelle transforme profondément le psychisme, si elle s'exerce. Dans un premier temps, la défusion de l'enfant et de la mère demande la présence d'un tiers, qui est précisément ce personnage paternel. Dans la dynamique psychique, c'est le père qui barre la route à la toute puissance de l'enfant et à la toute puissance maternelle ressentie par l'enfant. Il vient protéger des peurs archaïques qui sont liées à l'imago maternelle toute-puissante. Le père joue le rôle de tiers, de troisième personnage, dans l'interaction duelle mère-enfant qui est la base du maternage.
En tant qu'objet d'investissement de la mère, le père fait comprendre à l'enfant que la mère n’est pas tout à lui. Sa présence montre à l'enfant qu'il n'est pas la préoccupation exclusive de sa mère, produisant une séparation, une distinction, une différenciation. Ensuite, vient le stade de différenciation des sexes et des genres.
Le père se propose comme figure identificatoire masculine pour l'enfant mâle. L'impossibilité d'identification pour le garçon conduit à un trouble de l'identité de genre. Le père joue aussi un rôle secondaire, mais non négligeable dans l'autonomisation et la conquête de l'indépendance. Il représente l'une des branches généalogiques de l'enfant.
Le rôle du père est aussi un rôle interdicteur, car il vient contrer, limiter, canaliser les tendances spontanées et les pulsions de l'enfant. La mère peut difficilement jouer un rôle maternant et un rôle interdicteur simultanément. Le père doit être porteur de l'interdit de l'inceste qui sera intégré par l'enfant. Lorsque l'enfant devient capable de concevoir des règles et des limites, les adopte, c'est au père qu'il le doit.
Par ce processus, le père transmet la loi commune à l'enfant qui va s'intégrer dans le surmoi. Le père a aussi comme rôle d'aider l'enfant à accepter la frustration et à renforcer son principe de réalité. Il doit tempérer les mouvements pulsionnels agressifs. La personne jouant le rôle paternel se doit de porter et de faire valoir l'interdit concernant la violence, ce qui implique que lui-même ait une attitude non violente et apaisante qui puisse servir de modèle.
Conséquences des Carences Paternelles
Les carences paternelles ont toujours des effets sur la formation de la personnalité. L'absence de tiers séparateur peut provoquer des perturbations de la première structuration psychique qui conduisent généralement vers une organisation de la personnalité que l'on peut placer vers le pôle psychotique. Il s'ensuit une mauvaise adaptation à la réalité et une ignorance de la loi constitutive.
Si la différenciation des genres ne s'effectue pas bien, qu'un modèle identificatoire approprié n'existe pas (surtout pour le garçon) et que la loi constitutive n'est pas intégrée, la personnalité évoluera vers une organisation psychique que l'on place vers le pôle intermédiaire (état-limites et pervers).
Elsie Clews Parsons et la Parentalité Centrée sur l'Enfant
Les travaux actuels sur la parentalité s’accordent pour penser la famille à partir de l’enfant, et non plus à partir de la filiation et de l’alliance (matrimoniale). Cette idée, on la retrouve déjà chez l’anthropologue Elsie Clews Parsons, et ce, dès le début du xxe siècle. Elle a développé, par le biais de sa proposition de contrat parental, une théorie de la responsabilité parentale laissant l’homme et la femme libres (ou non) de coopérer au sein de la famille, de définir les rôles par eux-mêmes et pour eux-mêmes, pour peu que les enfants soient élevés selon des exigences minimales normalisées par l’État.
Ses textes avant-gardistes sont tombés dans l’oubli. Ils restent cependant d’une grande actualité et nous permettent de repenser avec un siècle de recul les avancées, mais également les récurrences des débats contemporains sur la famille. Elsie Clews Parsons demeure presque inconnue dans le monde francophone. Elle était avant tout contre ce principe de catégorisation et de classement assignant aux femmes statuts, rôles, comportements attendus.
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