L'histoire des menstruations est un sujet largement inexploré, souvent entouré de tabous et de silence. Les sources écrites sont rares, rendant la reconstitution des pratiques et des perceptions liées aux règles à travers les âges difficile. Cet article se penche sur ce sujet délicat en explorant les connaissances actuelles sur la menstruation à l'époque des Vikings, en tenant compte du contexte culturel et des découvertes archéologiques récentes.

Les menstruations à travers l'histoire : un bref aperçu

Avant de nous plonger dans l'époque Viking, il est important de situer la menstruation dans un contexte historique plus large. Les preuves les plus anciennes de la gestion des règles remontent à l'Égypte ancienne, où le papyrus ramolli était utilisé comme un tampon primitif. Cependant, ces témoignages sont rares, probablement en raison du tabou qui entoure ce sujet.

Selon Alma Gottlieb, anthropologue culturelle, les récits oraux des communautés indigènes sont parmi les seules sources disponibles, car les produits utilisés pour contrôler le flux sanguin étaient probablement faits de matériaux organiques, ce qui signifie que les artefacts se sont dégradés avec le temps. Les personnes menstruées se tournaient vers ce qui était disponible et compatible avec leurs vêtements. Pour beaucoup, il s'agissait de longues bandes de chiffons, qui pouvaient être pliées et épinglées aux vêtements, puis lavées et réutilisées. Cette pratique est à l'origine de l'expression anglaise « on the rag », littéralement « sur le chiffon », qui signifie avoir ses règles, explique Sharra Vostral, historienne de la menstruation et des produits menstruels à l’université de Northwestern.

Les attitudes sociales envers les menstruations varient considérablement à travers le temps et l'espace. Au XIXe siècle, certains médecins américains considéraient même les menstruations comme une maladie, allant jusqu'à affirmer que l'éducation des femmes pendant leurs règles pouvait nuire à leur développement reproducteur.

Le manque de connaissances a alimenté cette vision. Prenons l'exemple de la théorie des humeurs qui, au Moyen Âge, considérait que le corps était constitué de quatre composants liquides appelés humeurs : le sang, la bile jaune, la bile noire et le flegme. Ces liquides corporels devaient être équilibrés pour rester en bonne santé. Rachael Gillibrand, historienne à l'université de Leeds au Royaume-Uni, explique que la perte de sang mensuelle liée aux menstruations était estimée essentielle pour stabiliser les humeurs, car les femmes étaient vues comme plus faibles et incapables de gérer leurs humeurs de façon stable.

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Cette croyance a perduré jusqu'à l'époque victorienne, affirme-t-elle. D'autres perceptions inexactes incluaient l'idée que les personnes menstruées émettaient une toxine qui pouvait causer des maladies, que le sang était impur et qu’il pouvait même anéantir les récoltes agricoles.

Les préjugés sur les menstruations remontent aux temps originels, selon la Bible. Eve aurait désobéi à Dieu et aurait été punie par la malédiction d'un accouchement douloureux. Plus tard, les récits concernant cette malédiction ont été élargis pour inclure les menstruations.

Ces stigmates ont créé un sentiment de honte et au début du 20e siècle encore, les Occidentaux parlaient si peu de menstruations que de nombreuses adolescentes n'avaient aucune idée de ce qui leur arrivait, explique Camilla Røstvik, qui étudie la culture menstruelle à l'université d'Agder, en Norvège.

Les Vikings et la menstruation : démêler les faits des mythes

En ce qui concerne les Vikings, les informations sur la gestion des règles sont fragmentaires et souvent basées sur des spéculations. Bien que la rumeur dise, par exemple, que chez les Vikings on se servait de mousse de sphaigne, cette supposition n'est pas confirmée par les archives historiques. Certaines théories sur les soins d'époque circulent sur internet, mais en réalité, « la plupart de ces théories sont fausses, » déclare Kate Clancy, anthropologue à l'université de l'Illinois, d'autant plus qu'il est difficile de prouver les méthodes spéculées de soins menstruels d'époque.

Il est probable que les femmes Vikings utilisaient des matériaux naturels disponibles, tels que des chiffons, de la mousse ou d'autres matières végétales absorbantes pour gérer leur flux menstruel. Cependant, il est difficile de reconstituer avec certitude leurs pratiques spécifiques en raison du manque de preuves archéologiques directes.

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Stigmates et perceptions des menstruations dans la société Viking

Il est important de considérer le contexte culturel de l'époque Viking pour comprendre les attitudes envers la menstruation. De nombreuses cultures ont longtemps perçu les menstruations de façon négative. Le manque de connaissances a alimenté cette vision. Pour le peuple Beng d'Afrique de l'Ouest, par exemple, le sang menstruel est sacré et on reconnaît son importance pour la reproduction. Ailleurs, les Rungus, peuple du nord de Bornéo, posent un regard neutre sur la menstruation. Elle n’est ni sacrée, ni maudite.

Il est difficile de déterminer si des stigmates similaires existaient dans la société Viking. Cependant, il est possible que des croyances et des tabous aient influencé la façon dont les femmes géraient leurs règles et dont la menstruation était perçue par les autres membres de la communauté.

Femmes Vikings : au-delà des stéréotypes

L'image populaire des Vikings est souvent dominée par des hommes guerriers et pillards. Cependant, il est important de reconnaître le rôle important des femmes dans la société Viking. Des découvertes archéologiques récentes remettent en question les idées reçues sur les rôles de genre à cette époque.

En 1880, un archéologue suédois travaille sur des fouilles à Birka, près de Stockholm. Birka était le comptoir commercial le plus important pour les Vikings qui venaient y revendre ce qu'ils avaient récupéré dans leurs expéditions en Europe. À Birka, il y a des milliers de tombes mais cet archéologue trouve une sépulture remarquable. Celle d'un grand chef militaire du Xe siècle. Le squelette a été enterré avec deux chevaux, une épée, un arc et des flèches, une hache, un couteau, et des figurines de jeux stratégiques qui indiquent qu'en plus d'être un grand combattant, c'était un chef qui mettait au point les stratégies militaires. Dans les années 1970, on remarque quand même que le grand chef Viking a des os de femmelette. Ou de femme tout court. Il aura fallu attendre les progrès de la paléo-génétique pour enfin admettre que le grand chef Viking est… une femme. Une trentenaire d'un mètre soixante-dix. Et qu'il n'y a jamais eu d'autres corps dans cette tombe.

Cette découverte bouleverse les idées préconçues sur les rôles de genre dans la société Viking et suggère que les femmes pouvaient occuper des positions de pouvoir et participer à des activités traditionnellement associées aux hommes.

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Marianne Moen est une archéologue féministe qui travaille actuellement sur son projet de doctorat à l'Université d'Oslo. Avec les perceptions et les représentations du genre comme objet de recherche, son travail actuel cible la théorie du genre dans les pays scandinaves à l'époque Viking.

Mentionnez le mot "Vikings" et un nombre record d'images viennent à l'esprit. L'Âge Viking a fait l'objet d'un intérêt soutenu à la fois du côté des universités aussi bien que du côté de la culture populaire au cours des 150 dernières années, et par conséquent on en sait beaucoup plus sur la culture et les croyances de l'époque. Les représentations de l'Âge Viking se concentrent très souvent sur les hommes, des hommes vaillants qui partent conquérir, piller, commercer et s'installer à l'étranger. Ces hommes organisent, ordonnent et gèrent la société, se chargeant de prendre la parole en public, de politique et de gouvernance en général. Les femmes, quand le sujet n'est pas totalement éludé, sont placées à l'arrière-plan, s'occupant avec bonheur du foyer et se cantonnant à la maison. Très occasionnellement, il peut être question d'une vierge guerrière, d'une jeune femme fougueuse dont les manières violentes seront au final presque inévitablement révoquées afin qu'elle se range, en bonne épouse et mère. Et pourtant, il y a beaucoup d'indices qui vont à l'encontre de cette image. Des sources tant écrites qu'archéologiques montrent des femmes en train de commercer, voyager, se battre et occuper un rôle majeur dans les activités religieuses. Il existe même des preuves que des femmes ont été chefs. Ces témoignages ne sont ni difficiles à trouver, ni rares non plus.

Dans les années 1860, un magnifique bateau-tombe a été découvert à Gokstad, dans le Vestfold, en Norvège. Puis, en 1904, une découverte encore plus spectaculaire a été faite, également dans le Vestfold : la sépulture d'Oseberg était aussi recouverte par un tumulus monumental, et elle contenait des objets funéraires encore plus riches que la sépulture de Gokstad. On parle presque toujours de la sépulture de Gokstad comme étant celle d'un chef. Par ailleurs, la sépulture d'Oseberg a été interprétée tour à tour comme étant celle d'un sacrifice religieux, celle d'une jeune femme envoyée du Danemark en mariage à un chef norvégien, celle d'une prêtresse, celle de la mère d'un Viking célèbre, et même comme ayant éventuellement accueilli un autre défunt de sexe masculin dont il ne resterait aujourd'hui aucune trace… La différence entre ces deux sépultures est bien sûr le sexe des défunts: un seul homme dans celle de Gokstad, deux femmes dans celle d'Oseberg. Si nous ôtons de notre esprit cette "affirmation" que les femmes ne disposaient pas du pouvoir politique à l'Âge Viking, ce qu'il nous reste sont de solides preuves qu'elles avaient ce pouvoir. Oseberg est, en dehors du sexe des défuntes, comparable avec d'autres tertres de la même période qui passent pour faire partie intégrante du jeu du pouvoir politique de l'époque.

À travers l'Europe, l'archéologie est devenue une discipline à part entière au cours du XIXème siècle. Les idées sur le progrès humain et l'évolution sont donc teintées des nombreuses théories des débuts, et de manière significative, les valeurs victoriennes s'appliquant à la différence des sexes et au travail ont été appliquées au passé sans nécessairement tenir compte de ce que les preuves avançaient. Cela aurait été tout à fait inapproprié pour les femmes et les filles des savants de l'époque d'avoir à travailler, chasser ou se battre dans une bataille, et parce que l'on avait cette moralité, et que l'on tenait cette idéologie des sexes pour naturelle, ces choses étaient tout aussi impensables dans la façon de considérer des sociétés passées. Ainsi l'époque des Vikings est devenue une période qui partage les idéaux victoriens concernant les occupations appropriées aux hommes et aux femmes et ces idées ont été perpétuées tout au long des 150 dernières années. Et pourtant, ces voix sont encore dans l'opposition et luttent toujours pour faire partie du débat académique courant. Si cela est dû à une époque qui diffusait cette opinion selon laquelle les femmes étaient d'une certaine manière "autres", toujours en dehors de la société et jamais des facteurs moteurs de progrès et de changements, il faut donc se poser la question de savoir si cela est maintenu dans le but de justifier nos propres injustices sociales.

Malheureusement, une telle partialité n'appartient pas seulement à un lointain passé, mais au lieu de cela, se perpétue dans les études modernes. Pour n'en citer que quelques exemples : en 1995, une théorie a avancé qu'Oseberg aurait été un sacrifice religieux, une théorie influencée par le sexe de la défunte puique qu'aucune interprétation comparable n'a été développée pour d'autres sépultures de même nature.​ En 2005, un article a suggéré qu'il devait y avoir eu un troisième corps, un défunt de sexe masculin, qui a depuis disparu sans laisser de trace. En 2007, il a été suggéré que la sépulture était celle d'une jeune femme danoise envoyée en mariage à un chef norvégien. L'exemple d'Oseberg montre qu'il y avait des femmes puissantes durant l'Âge Viking, qu'elles pouvaient manier les symboles du pouvoir, les ressources de commandement et être dignes de sépultures monumentales aux côtés des hommes.

La mortalité infantile et le rôle des enfants dans la société Viking

Il est important de noter que la vie à l'époque Viking était difficile et que la mortalité infantile était élevée. Entre les fausses couches, les enfants mort-nés, la mort subite du nourrisson (le plus souvent entre 2 et 4 mois) et les enfants en bas âge décédés pour cause de maladie ou de blessures, le taux de mortalité infantile était en réalité très élevé. Les plus heureux parents, toujours au regard de l'espérance de vie de l'époque, avaient peu de chance d'assister au mariage de tous leurs enfants, et encore moins de prendre dans leur bras leur premier petit-enfant.

L'Íslendingabók, écrit par le prêtre et historien Ari Þorgilsson au XIIème siècle au sujet de la colonisation de l'Islande, rapporte que lors de la conversion au christianisme vers l'an 1000, l'église maintint en vigueur dans un premier temps l'ancienne loi permettant l'exposition des nouveaux-nés. Il en allait de même jusque dans les provinces de Norvège où la prohibition totale de l'infanticide fut encore plus tardive qu'en Islande.

Dès le plus jeune âge, les enfants étaient mis au travail, apprenant de fait de leurs aînés le métier qu'ils exerceraient à leur tour. L'étendue des corvées à accomplir était plus vaste que de nos jours. À l'intérieur de la maison, il y avait les tâches ménagères, comme l'entretien du foyer, la cuisine ou la confection des tissus pour l'habillement. Bien plus qu'en ville sans doute, les enfants travaillaient dur dans les fermes. Les archéologues ont découvert dans les tombes d'enfants une grande variété de jouets en bois sculpté ou en métal, tels que des poupées, des petits bateaux.

Pour les filles, d'après Marianne Hem Eriksen, cela devait probablement coïncider avec leur première menstruation, à la suite de quoi elles étaient mariées parfois très jeunes. En Islande, l'âge de la majorité était de 16 ans pour les garçons. C'est ce qu'ont démontré des chercheurs danois qui ont analysé des squelettes de cette période découverts dans le Jutland, où la nature du sol s'est révélée propice à leur conservation. Et pourtant seule la moitié des enfants dépassait l'âge de 10 ans. la plupart des tombes d'enfants contiennent généralement le même type d'objets, en taille réduite, que les tombes d'adultes. Cela confirme aux yeux des chercheurs l'idée que leur identité, dès le plus jeune âge, était marquée par les rôles et les normes de genre.

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