Le magistrat Édouard Durand, spécialiste du droit des enfants, a consacré 20 ans de sa vie à la lutte contre les violences sexuelles sur mineurs. Son engagement indéfectible l'a conduit à co-présider la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) de 2021 à décembre 2023. Durand, fort de son expérience et des 30 000 témoignages recueillis par la Ciivise, tire la sonnette d'alarme face à l'ampleur du phénomène et au déni social qui l'entoure.

Un Panorama Sombre : 160 000 Enfants Victimes et une Impunité Criante

Dans son essai percutant, 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social, publié chez Gallimard, Édouard Durand dresse un constat alarmant : chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Ce chiffre, qu'il considère comme une estimation basse, est basé sur les données publiques concernant le nombre de plaintes déposées et de personnes adultes révélant des violences subies dans l'enfance.

Le plus choquant est l'écart abyssal entre le nombre de victimes et le nombre de coupables sanctionnés par la justice. Seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables, tandis que 70 % des plaintes déposées sont classées sans suite. Cet écart, selon Durand, est le symptôme d'un déni social profond et persistant.

Le Déni : Un Obstacle Majeur à la Protection de l'Enfance

Le déni, tel que le décrit Édouard Durand, se manifeste par une série d'attitudes et de croyances qui minimisent, voire nient, la réalité des violences sexuelles faites aux enfants. Ce déni se traduit par des phrases telles que : "Ça n'existe pas", "Ce n'est pas vrai", "On ne peut rien faire", "Ça ne me regarde pas", "Ce n'est pas grave". Ces attitudes conduisent à autoriser, ou à faire comme si on ne savait pas, et ont des conséquences désastreuses sur la protection des enfants.

Ce déni est présent à tous les niveaux de la société, du traitement judiciaire aux interventions sociales, sanitaires et éducatives. Il se manifeste notamment par un nombre écrasant de classements sans suite, de non-lieux, de relaxes et d'acquittements dans les affaires de violences sexuelles sur mineurs.

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La Ciivise a révélé que, dans 92 % des cas où un enfant révèle des violences sexuelles, il n'est pas protégé et n'est pas cru. De plus, lorsque l'enfant se confie à un professionnel, ce dernier ne fait rien dans 60 % des cas. Durand souligne que ce n'est pas une question de moyens, mais de capacité à faire face à une réalité insupportable. Les mots de l'enfant, en révélant la violence, confrontent l'adulte à une représentation du viol d'un enfant, ce qui est souvent trop difficile à accepter.

"160 000 Enfants Victimes, ce ne sont pas 160 000 Affaires Privées"

Un des aspects les plus marquants des témoignages recueillis par la Ciivise est la motivation des victimes à témoigner : "Je témoigne pour moi et pour protéger les enfants". Cela met en lumière le fait que les violences sexuelles faites aux enfants, et notamment l'inceste, ne sont pas des affaires privées, mais une affaire sociale, voire politique.

Édouard Durand insiste sur la nécessité d'une cohérence dans la réponse de la société. Si nous sommes capables de croire les adultes qui révèlent des violences subies dans leur enfance, nous devons également croire et protéger les enfants qui parlent. Nous n'avons pas le droit d'attendre.

Durand bat également en brèche l'idée qu'un enfant pourrait être facilement manipulé, notamment dans le cadre d'un divorce. La question essentielle, selon lui, est de savoir si notre action fait courir un risque à l'enfant. Il constate que c'est souvent le cas, car on préfère se prémunir d'une surinterprétation ou d'une surréaction plutôt que de se prémunir contre le viol et l'inceste. Le nombre de fausses dénonciations étant résiduel, le véritable risque est de ne pas protéger un enfant.

L'Importance de la Libération de la Parole et de l'Écoute Active

Édouard Durand souligne l'importance de la libération de la parole des victimes. Il salue l'action de personnalités comme Judith Godrèche, qui utilisent leur notoriété pour donner une voix à ceux qui n'en ont pas. Ces témoignages, bien que douloureux, créent de l'humanité commune et permettent à d'autres victimes de sortir de leur isolement.

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Il insiste sur la nécessité d'écouter ces témoignages non pas passivement, mais dans le but de transformer la société et de mieux protéger les enfants. Écouter en étant statique serait presque obscène, c'est écouter pour agir.

De l'Écoute à l'Action : Des Préconisations Concrètes pour une Politique Publique de Protection de l'Enfance

Face à l'urgence de la situation, Édouard Durand appelle à une action politique forte et à la mise en œuvre des 82 préconisations issues du rapport de la Ciivise. Ces préconisations visent à renforcer la prévention, la protection et la prise en charge des victimes de violences sexuelles.

Durand regrette que, depuis la fin de son mandat à la Ciivise, on entende moins parler des enfants et de leurs besoins. Il souligne que la façon dont nous nous préoccupons de nos enfants dit quelque chose de la dignité du groupe humain que nous voulons être.

Il rappelle que le silence et l'inertie sociale qui entourent la révélation des violences par la victime sont une forme d'anéantissement supplémentaire. Il est impératif qu'une société digne de ce nom ne fasse pas courir de risques aux enfants et mette en place une politique publique de protection de l'enfance ambitieuse.

Lutter Contre le Déni : Un Combat Constant

Édouard Durand a été évincé de la Ciivise en décembre 2023, une décision qu'il a vécue comme une violence, une trahison et un abandon. Il continue cependant de se battre contre le déni social et l'impunité des agresseurs.

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Il plaide pour que l'on continue d'inventer des moyens nouveaux de lutter contre le déni social qui entoure les violences faites aux enfants. Il estime que les trois années de travail de la Ciivise ont permis à la société de franchir un cap, sans retour en arrière possible.

Durand réfute l'accusation d'avoir une posture trop "militante". Il affirme qu'on ne peut pas protéger les enfants de violences qui font l'objet d'un déni aussi puissant et ancien sans une doctrine claire et engagée. Il souligne que ce qui gêne le groupe, c'est souvent davantage la révélation des violences que les violences elles-mêmes.

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