Le droit à l'avortement aux États-Unis est un sujet de discorde depuis des décennies. Criminalisé au 19e siècle, l'avortement n'est pas au centre des combats du féminisme de la première vague aux États-Unis. C'est dans les années 1960 que ce droit s'impose parmi les revendications militantes et c'est en 1973 que le fameux arrêt Roe v. Wade légalise l'IVG à l’échelle fédérale. Avec Anne Légier, maîtresse de conférences en études américaines à l’Université Paris Cité, spécialiste de l'histoire de l’avortement aux États-Unis. Marion Pulce, professeur agrégée d’anglais, enseigne la civilisation des États-Unis à Sciences Po Lyon. Le droit à l’avortement et l’accès à la contraception sont des sujets qui touchent à l’intime et qui sont, dans le même temps, éminemment politiques, avec une parole souvent exclusivement masculine pour légiférer sur le corps des femmes. Toléré ou criminalisé, légalisé ou violemment combattu, le droit à l’avortement aux États-Unis est une lutte du passé toujours très présente. Cet article explore l'histoire complexe du mouvement anti-IVG aux États-Unis, en mettant en lumière ses origines, ses stratégies, ses figures clés et son impact sur la société américaine.

La criminalisation tardive et progressive de l’avortement au 19ᵉ siècle

En 1821, l’État du Connecticut criminalise l’avortement par la prise de tout "poison". Il s'agirait alors de protéger les femmes des risques médicaux et des avorteurs. Cette première mesure inaugure un mouvement de criminalisation de l’avortement à travers les États-Unis. En 1910, il est rendu illégal dans tous les États. Cette dynamique, dont les médecins sont à l'initiative, s’inscrit dans des enjeux de pouvoir genrés. La professionnalisation croissante de la médecine durant la première moitié du 19ᵉ siècle évince les soignants déjà établis, et notamment les sages-femmes. Si elles pratiquaient jusqu’alors les avortements, médecins et scientifiques établissent un monopole sur les connaissances et les pratiques médicales. Ces acteurs engagent également une croisade moraliste qui aboutit en 1873 à l’adoption de la loi Comstock. Elle rend illégale la possession et la circulation d’éléments pornographiques et contraceptifs. Dans un contexte de baisse de la natalité et d’accroissement de l’immigration, la maternité des femmes blanches et protestantes apparaît comme un devoir national. Ces mesures suscitent l'opposition du mouvement pour le contrôle des naissances, et notamment de Margaret Sanger, qui mobilise des arguments socialistes, mais aussi eugénistes et néo-malthusiens.

1950-1970 : quand le droit à l’avortement devient un enjeu politique

L’avortement reste une question peu politisée jusqu’à la seconde moitié du 20ᵉ siècle. À la fin des années 1950, la structuration de mouvements sociaux et la naissance du féminisme de deuxième vague participent à l’affirmation de demandes de droits reproductifs. La dissonance entre l’émancipation féminine - notamment permise par l’éducation - et les lois réprimant l’avortement s'accentuent. Les années 1960 et 1970 voient la libéralisation des législations sur la contraception et l’avortement à l’échelle des États fédérés. En 1967, le Colorado est le premier État à décriminaliser l’avortement en cas de viol ou de risques médicaux pour la mère. Par ailleurs, l'action d'organisations féministes fondées à la fin des années 1960 à l'échelle fédérale participe à la mise à l’agenda politique du droit à l’avortement.

Droit et passe-droit : des pratiques d’avortement illégales mais tolérées ?

Si l’avortement est illégal, il reste pratiqué, et parfois implicitement toléré par les pouvoirs publics. En 1967, des pasteurs et des rabbins fondent le Clergy Consultation Service on Abortion (CCS). Selon eux, criminaliser l’avortement équivaut à imposer des croyances quant à la définition du début de la vie et de l’identité humaine et contrevient alors au principe de liberté religieuse, garanti par la Constitution. Ce groupe anime un des plus vastes réseaux permettant aux femmes d’accéder à l’avortement dans l’État de New-York. Il est implicitement admis par les pouvoirs publics et ne fait l’objet que de rares poursuites judiciaires. "À l'époque, il y a un grand décalage entre les pratiques médicales et le droit" explique Anne Légier, spécialiste des droits des femmes et de l'avortement aux États-Unis. "Une étude de 1959 menée en Californie a montré que les médecins eux, avaient des pratiques en décalage total avec le droit et qu'ils pratiquaient des avortements qu'ils jugeaient légitimes, alors qu'en fait, en théorie, ils étaient illégaux".

1973 : Roe v. Wade, ou l’aboutissement de dynamiques militantes, juridiques et politiques

En 1970, Jane Roe engage une procédure judiciaire contre l’État du Texas et après s’être heurtée à l’interdiction d’avorter. Cette action aboutit le 22 janvier 1973 à l’arrêt Roe v. Wade. Rendu par la Cour Suprême, il protège le droit à l’avortement en vertu de la Constitution et unifie alors la législation à l’échelle fédérale. Il n’appartient plus aux États fédérés d’interdire ou d'autoriser l’accès à l’avortement. "Les arrêts de la Cour suprême fondamentaux ne sont pas issus du hasard mais au contraire, font partie d'une stratégie établie" précise Marion Pulce, professeur de civilisation des États-Unis à Sciences Po Lyon. "C'était le cas pour Roe v. Wade, puisque [Jane Roe] a entendu parler […] de deux avocates qui cherchaient une plaignante ayant son profil. […] On va délibérément aller à l'encontre d'une loi d'État dans l'espoir que la Cour suprême se saisisse du cas pour statuer, dans l'idéal, dans son sens". Pour autant, des mesures restrictives et conservatrices revenant sur cette décision ont depuis été adoptées.

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La montée en puissance du mouvement anti-IVG après Roe v. Wade

L'arrêt Roe v. Wade a galvanisé les opposants à l'avortement, qui se sont unis pour former un mouvement national déterminé à renverser cette décision. Ce mouvement, composé de diverses organisations religieuses, conservatrices et politiques, a développé des stratégies sophistiquées pour influencer l'opinion publique, faire pression sur les élus et restreindre l'accès à l'avortement.

Les acteurs clés du mouvement anti-IVG

Le mouvement anti-IVG est composé d'une multitude d'organisations et d'individus, dont :

  • Les organisations religieuses : Les Églises catholique et évangélique ont joué un rôle central dans la mobilisation des opposants à l'avortement, en utilisant leur influence pour sensibiliser leurs fidèles et les inciter à agir politiquement.
  • Les organisations conservatrices : Des groupes tels que la Heritage Foundation et la Federalist Society ont fourni un soutien juridique et politique au mouvement anti-IVG, en promouvant des candidats favorables à leurs positions et en contestant les lois pro-avortement devant les tribunaux.
  • Les organisations de défense de la vie : Des organisations comme National Right to Life Committee et Americans United for Life ont mené des campagnes de sensibilisation, organisé des manifestations et fait pression sur les élus pour adopter des lois restreignant l'accès à l'avortement.

Les stratégies du mouvement anti-IVG

Le mouvement anti-IVG a mis en œuvre une variété de stratégies pour atteindre ses objectifs, notamment :

  • La sensibilisation de l'opinion publique : Le mouvement a utilisé des images chocs, des témoignages poignants et des arguments moraux pour convaincre le public que l'avortement est un acte immoral et nuisible.
  • Le lobbying politique : Le mouvement a fait pression sur les élus pour adopter des lois restreignant l'accès à l'avortement, telles que les lois sur le consentement parental, les délais de carence et les restrictions sur le financement public de l'avortement.
  • Les actions en justice : Le mouvement a contesté les lois pro-avortement devant les tribunaux, en arguant qu'elles violent les droits des fœtus et portent atteinte à la liberté de conscience des opposants à l'avortement.
  • Les manifestations et les actions directes : Des militants anti-IVG ont organisé des manifestations devant les cliniques d'avortement, bloqué l'accès aux établissements et harcelé les patientes et les professionnels de santé.

La violence et l'extrémisme au sein du mouvement anti-IVG

Malheureusement, une minorité de militants anti-IVG ont eu recours à la violence et à l'extrémisme pour faire avancer leur cause. Depuis les années 1970, des cliniques d'avortement ont été incendiées, des médecins ont été assassinés et des patientes ont été harcelées et menacées.

Selon le Ministère de la Justice, dix médecins, employés de clinique et accompagnateurs de patients et de médecins ont été assassinés par des extrémistes anti-avortement depuis 1993. Cela peut sembler peu, mais l’effet d’intimidation qui en découle ne doit pas être sous-estimé. L’une des attaques les plus violentes est survenue il y a sept ans lorsqu’un assaillant - manifestement fou, qui a déclaré par la suite qu’il serait accueilli au ciel par des fœtus avortés reconnaissants - s’est présenté au planning familial de Colorado Springs avec un fusil d’assaut et a ouvert le feu. L’affrontement qui s’en est suivi a duré plusieurs heures, causant neuf blessés et trois décès.

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D’après les chiffres les plus récents de la Fédération Nationale de l’Avortement (FNA), la période de 1977 à 2020 recense 13 532 incidents violents à l’encontre des praticiens de l’avortement, en allant du kidnapping, du cambriolage et du harcèlement jusqu’au meurtre, à l’attentat à la bombe et à l’incendie volontaire. Dans les années 1990, alors que les militants anti-avortement déclaraient que le meurtre était une tactique « légitime » et « justifiable », ils ont fait un usage répandu de l’acide butyrique, une substance hautement corrosive que l’on manipule typiquement avec une combinaison, des gants, des lunettes de protection et une visières protectrice par mesure de sécurité - et qui peut causer la cécité si elle atteint le visage.

Il n’est pas question ici d’histoire ancienne. Il suffit de considérer les cas récents de violence anti-avortement recensés par le ministère de la Justice au cours de la dernière décennie - où menaces à la bombes, cocktails Molotov et incendies de cliniques d’avortement sont monnaie courante.

La responsabilité du segment prétendument « non-extrémiste » du mouvement anti-avortement ne doit pas être minimisé dans cette attaque. Les divagations de l’assaillant sur les « commerces de foetus » témoignent qu’il a été inspiré par les vidéos « choc » et mensongères réalisées par Project Veritas sur le Planning Familial en 2015 - lesquelles prétendaient dévoiler l’existence d’un tel commerce. Un mensonge auquel Carly Fiorina, républicaine « modérée », avait donné encore plus d’ampleur lors de sa campagne la même année.

Ces actes de violence ont été condamnés par la grande majorité des opposants à l'avortement, mais ils ont contribué à ternir l'image du mouvement et à radicaliser le débat sur l'avortement.

Le déclin du droit à l'avortement et la révocation de Roe v. Wade

Au fil des ans, le mouvement anti-IVG a réussi à restreindre l'accès à l'avortement dans de nombreux États, en adoptant des lois sur le consentement parental, les délais de carence et les restrictions sur le financement public de l'avortement. Ces lois ont rendu plus difficile et plus coûteux pour les femmes d'avorter, en particulier pour les femmes pauvres et les femmes vivant dans les zones rurales.

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Le 24 juin 2022, la Cour suprême a révoqué l'arrêt de 1973 par sa décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization. Le droit à l’avortement est déclaré comme étant non constitutionnel. Il appartient de nouveau aux États fédérés de réglementer l’accès à l’avortement, qui a depuis été interdit dans treize États.

Cette décision historique a mis fin à près de 50 ans de protection constitutionnelle du droit à l'avortement et a permis à chaque État de décider de légaliser ou d'interdire l'avortement. Cette révocation a eu des conséquences désastreuses pour les femmes américaines, en particulier pour les femmes pauvres et les femmes de couleur, qui sont les plus touchées par les restrictions à l'avortement.

Les conséquences de la révocation de Roe v. Wade

La révocation de Roe v. Wade a eu des conséquences immédiates et dévastatrices pour les femmes américaines. Dans de nombreux États, l'avortement est désormais illégal ou sévèrement restreint, ce qui oblige les femmes à se rendre dans d'autres États pour avorter, ce qui est coûteux et difficile, voire impossible, pour certaines.

La révocation de Roe v. Wade a également eu un impact négatif sur la santé des femmes, en particulier pour les femmes enceintes qui souffrent de complications médicales. Dans certains États, les médecins hésitent à pratiquer des avortements, même lorsque la vie de la mère est en danger, par crainte de poursuites pénales.

En outre, la révocation de Roe v. Wade a eu un impact négatif sur l'égalité des sexes, en limitant la capacité des femmes à contrôler leur propre corps et leur propre vie. L'accès à l'avortement est essentiel pour l'autonomie économique et sociale des femmes, et sa restriction ne fait qu'accroître les inégalités entre les sexes.

L'avenir du mouvement anti-IVG et du droit à l'avortement aux États-Unis

L'avenir du mouvement anti-IVG et du droit à l'avortement aux États-Unis est incertain. Le mouvement anti-IVG est déterminé à interdire l'avortement dans tous les États et à faire adopter une loi fédérale interdisant l'avortement. Les partisans du droit à l'avortement, quant à eux, sont déterminés à protéger l'accès à l'avortement et à faire adopter des lois garantissant le droit à l'avortement dans tous les États.

La bataille pour le droit à l'avortement aux États-Unis est loin d'être terminée. Elle se jouera devant les tribunaux, dans les législatures des États et dans l'opinion publique. L'issue de cette bataille aura un impact profond sur la vie des femmes américaines et sur l'avenir de l'égalité des sexes aux États-Unis.

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