La question de l'avortement est un sujet central et polarisant de la politique américaine. Donald Trump, figure emblématique de la scène politique, a adopté une position nuancée et parfois contradictoire sur cette question, naviguant entre des convictions personnelles, des considérations électorales et les pressions de son parti. Cet article explore en profondeur l'évolution de la position de Donald Trump sur l'avortement, les enjeux qui sous-tendent ce débat et les conséquences potentielles de ses politiques sur l'accès à l'IVG aux États-Unis.

Un Paradoxe Américain : Trump Élu, Avortement Protégé

Lors des élections américaines, Donald Trump a été élu président des États-Unis. Cependant, le même jour, les électeurs de dix États ont également voté par référendum sur la question de l’avortement. Dans sept États sur dix, les Américaines et Américains ont voté pour protéger le droit à l’avortement. Deux d’entre eux, le Montana et le Missouri, ont pourtant voté largement républicain. Ce paradoxe souligne une décorrélation entre le vote pour Donald Trump et les opinions sur la question de l’avortement. Ce constat met en lumière la complexité de l'opinion publique américaine sur cette question et la difficulté pour les politiciens de prendre des positions tranchées sans aliéner une partie de leur électorat.

L'Évolution Historique de l'Avortement aux États-Unis

Pour comprendre la position actuelle de Donald Trump et les enjeux qui entourent la question de l'avortement, il est essentiel de revenir sur l'évolution historique de ce débat aux États-Unis.

De la dépénalisation à la constitutionnalisation

Au milieu des années 1960, la mobilisation des féministes a commencé à porter ses fruits avec l’abrogation de la loi Comstock de 1873, qui interdisait la circulation de toute information sur la contraception, l’avortement et la distribution de moyens contraceptifs. En 1968, R. Reagan, alors gouverneur républicain de Californie, a signé l’une des premières lois aux États-Unis dépénalisant l’avortement. Progressivement, les États ont emboîté le pas à la Californie, car aux États-Unis, ce sont alors les États fédérés qui légifèrent sur cette question.

L'arrêt Roe v. Wade du 22 janvier 1973 a marqué une étape décisive en constitutionnalisant le droit à l'avortement pour toutes les Américaines. Cet arrêt a confirmé le principe de la liberté individuelle de décision en matière de procréation. Toutefois, si ce droit est absolu pendant le premier trimestre, il s’efface au profit des États dès la constatation de la viabilité du fœtus, soit entre la 24e et 28e semaine (sauf si la santé ou la vie de la mère sont en danger).

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La mobilisation du mouvement pro-vie

Depuis l’arrêt Roe V Wade, le mouvement pro-vie s’est transformé en un mouvement national organisé dont la mobilisation ininterrompue au cours de ces 45 dernières années a réussi à rendre quasi-caduc l’arrêt historique. Plus de 330 amendements pour la sainteté de la vie ont été introduits au Congrès depuis 1973. Dès 1976, l’amendement Hyde interdit la prise en charge de l’avortement par l’assurance publique Medicaid, l’aide médicale réservée aux plus démunis (sauf en cas de grossesse issue de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère). En 1992, l’arrêt Planned Parenthood of Southeastern Pennsylvania v. Casey consolide le pouvoir des États en matière de régulation de l’accès à l’avortement.

La polarisation de l’avortement est une histoire violente, marquée d’une rhétorique culpabilisante et humiliante, justifiée le plus souvent au nom de la doctrine religieuse. Les femmes y ayant recours sont accusées d’avoir fait un pacte avec le diable, d’être les ennemies de l’humanité et les principales responsables d’un holocauste humain, de violer le principe de la dignité et de l’aspect sacré de la vie humaine. L’histoire de l’avortement est également une histoire traversée de scènes violentes inattendues : attaques à la bombe contre les cliniques et meurtres de médecins. Au total, à ce jour, plus d’une quinzaine de personnes ont payé de leur vie pour avoir pratiqué des avortements, sans oublier les menaces de mort envoyées quotidiennement aux familles du personnel hospitalier des cliniques d’IVG.

Encouragés par les avancées technologiques, les groupes pro-vie usent désormais d’une stratégie payante qui consiste à s’attaquer directement à la profession médicale, via des campagnes de choc d’imagerie de battements de fœtus, ou encore de fœtus avortés, de diffusion de fausses informations sur les risques liés à l’avortement (augmentation du cancer des seins ou de l’utérus), de décrédibilisation et remise en cause du savoir médical. Les lois connues sous le nom TRAP (Targeted Regulation of Abortion Providers) ont entraîné la fermeture de dizaines de cliniques dans tout le pays en raison des mesures d’hygiène et de sécurité draconiennes imposées. Leur efficacité est indéniable : 6 États (le Mississippi, le Kentucky, la Virginie Occidentale, le Wyoming, le Dakota du Nord et du Sud) n’ont plus qu’une seule clinique pratiquant l’IVG.

La Présidence Trump : Un Tournant pour les Droits Reproductifs

L’arrivée de D. Trump à la Maison-Blanche a encouragé les groupes pro-vie à redoubler d’efforts. Pour la seule année 2017, 26 États ont mis en place 53 mesures de restrictions à l’avortement. Par ailleurs, on assiste à la prolifération de centres de santé, sortes de centres de grossesse installés à côté des cliniques d’avortement. Ces centres usent de subterfuges pour attirer les patientes en leur proposant une échographie gratuite et les dissuader de mettre fin à leur grossesse.

Depuis la présidence R. Reagan, la question de l’avortement s’est invitée au cœur des débats des campagnes présidentielles et marque le retournement de la philosophie conservatrice dans les questions sociétales aux États-Unis. Le financement du planning familial et l’accès à la contraception sont devenus des enjeux d’intérêt idéologiques irréconciliables au sein de la société américaine et de luttes partisanes exacerbées par les rapports de pouvoir entre État fédéral et État fédéré. À l’instar de R. Reagan, ou encore G. H. W. Bush, qui fut l’un des principaux promoteurs des programmes de planning familial au Congrès dès le début des années 1970, D. Trump n’hésite pas à faire volte-face sur la question pour des considérations électorales.

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Bien qu’à titre personnel D. Trump soit le moins religieux des candidats, préférant sa partie de golf à la messe du dimanche matin, il a su motiver les évangéliques chrétiens pendant la campagne présidentielle, promettant la nomination de conservateurs à tous les niveaux des branches décisionnelles, et en particulier à la Cour suprême. Ministres et responsables se sont illustrés par leur discours contre les droits des femmes - remise en cause de l’efficacité des moyens contraceptifs, lois contre les programmes d’éducation sexuelle au profit des programmes d’abstinence, interdiction du recours à l’avortement pour les immigrées enfermées dans les centres de détention de l’immigration - ou ont été à l’initiative de lois les plus restrictives en matière d’avortement. À la tête de ce dispositif et principal conseiller de D. Trump en la matière, le vice-président, M. Pence, qui en tant qu’ancien gouverneur de l’Indiana avait co-sponsorisé des lois contre l’avortement thérapeutique et pour l’obligation de funérailles pour le fœtus avorté, cette dernière ayant été jugée inconstitutionnelle par la Cour suprême.

Lors de la 45e édition de la Marche pour la vie organisée en janvier 2018 à Washington, M. Pence, au nom du Président Trump qu’il qualifie de président le plus pro-vie de l’histoire des États-Unis, annonce l’avènement d’une ère nouvelle en voie de restaurer la culture de la vie grâce à l’émergence d’une génération pro-vie. D. Trump est devenu le premier président américain à s’adresser aux participants de la Marche pour la vie, via discours satellite. Puis, l’annonce surprise du départ à la retraite du juge Anthony Kennedy de la Cour suprême en juillet 2018 est venue parachever le dessein de D. Trump. Après la confirmation de son nominé Neil Gorsuch à la Cour suprême en avril 2017, D. Trump a pu nommer un second juge, Brett Kavanaugh, malgré le témoignage d’agression sexuelle par le professeur Christine Blasey Ford auprès de la commission sénatoriale.

Force est de constater que D. Trump est dorénavant entouré d’une équipe déterminée à faire de l’avortement une « chose du passé » pour reprendre les propos de M. Pence. Le terrain étant préparé pour un potentiel « Après Roe », D. Trump a signé son premier décret présidentiel (executive order), entouré uniquement d’hommes blancs, « le Global Gag Rule » ou la règle du bâillon mondial qui interdit tout financement fédéral aux organisations non gouvernementales dont les actions soutiennent de près ou de loin l’accès à l’avortement. Adoptée pour la première fois par le président Reagan en 1984 lors de la seconde conférence internationale sur la population à Mexico, cette mesure met fin à plus de vingt-cinq ans d’engagement dans le domaine des programmes de planification familiale à l’étranger.

Au niveau national, D. Trump s’est attelé à saper le système de couverture de santé universelle votée en 2010 sous Obama. L’Obamacare ou Affordable Care Act (ACA) a permis à 55 millions d’Américaines d’avoir accès aux programmes de planning familial dans leur couverture sociale. Usant de stratégies de contournement, D. Trump a annoncé une série de mesures qui visent à sonner le glas des programmes de planning familial aux États-Unis. En octobre 2017, D. Trump a annulé l’obligation de remboursement de la contraception par les employeurs, l’une des clauses de l’ACA. Cette exemption, déjà accordée aux institutions religieuses, s’étend dorénavant aux entreprises privées également.

Ainsi, à la seule annonce de cette mesure, nombre d’Américaines ont opté pour la pose d’un stérilet. Dans l’Amérique de D. Trump, c’est l’État qui dicte les choix des Américaines en matière de procréation. Puis fin mai 2018, il s’est lancé dans un projet d’amendement du Title X, un des programmes phares du Medicaid, voté sous R. Nixon avec l’aval des Démocrates et des Républicains au Sénat. Sous le Title X, les agences de planning familial reçoivent des financements fédéraux pour les programmes de santé génésique, à savoir accès à la contraception, suivi de grossesse, dépistage des cancers. D. Trump propose un décret sur la liberté religieuse et le respect des objections de conscience. Les médecins et infirmières des centres de planning familial subventionnés par le Title X n’auront plus à fournir des informations sur les cliniques pratiquant d’IVG.

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Les deux années de présidence de D. Trump ont été marquées par une multitude de propos sexistes et misogynes, par la nomination de pions stratégiques à tous les échelons institutionnels, dont deux juges ultraconservateurs à la Cour suprême, une cascade de décrets, de mesures et de propositions de lois limitant l’accès à la contraception et à l’avortement. Non seulement, ces deux années annoncent une vision apocalyptique des droits reproductifs des Américaines pour les décennies à venir, mais elles représentent également une atteinte à la liberté individuelle de tout couple et de la femme en particulier. Le projet d’amendement du Title X va encore plus loin car il s’attaque à la question fondamentale de l’égalité en matière d’accès à des soins basiques et essentiels. Ainsi le droit à la mammographie ou encore le dépistage du cancer dépendra du milieu socio-économique ou du groupe ethnique.

L’instrumentalisation de la question du contrôle du corps des femmes est devenue un enjeu de lutte partisane. Les débats clivants autour de la nomination de Brett Kavanaugh ont confirmé l’évolution d’un Parti républicain, qui sous couvert d’une rhétorique religieuse et moralisatrice, entend bien instaurer une culture de la vie au détriment du droit des femmes. Appuyés par un président se faisant le chantre de l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade, les ultraconservateurs comptent gagner la guerre culturelle autour du corps des femmes. La polarisation de la question de l’avortement n’est aussi que le reflet des luttes de pouvoirs à tous les niveaux de l’institution américaine : entre État fédéral et États fédérés, entre exécutif et législatif et entre une société civile de plus en plus divisée.

La judiciarisation des droits des femmes et des droits du fœtus met en évidence une hiérarchisation des droits, où le statut de « patient » accordé au fœtus semble justifier les politiques publiques néfastes ciblant les femmes. Les mouvements féministes américains progressistes réussiront-ils à rassembler leurs forces et à coordonner leurs actions aux urnes afin de neutraliser l’acharnement de Trump contre les droits des femmes et du contrôle des naissances. Parviendront-ils sur le plus long terme à contrer la volonté des groupes pro-vie d’instaurer une culture de la vie ?

La Stratégie de Trump : Ménager la Chèvre et le Chou

Donald Trump a entretenu une position volontairement ambiguë sur l’avortement, lui permettant de naviguer habilement dans la campagne présidentielle sur un sujet aussi sensible. Il a essayé de rassurer en affirmant qu’il souhaitait protéger les droits des femmes, tout en ménageant ses soutiens dans les milieux évangéliques opposés à l'avortement.

Un discours fluctuant

Donald Trump a répété à plusieurs reprises qu’il voulait laisser les États trancher ce sujet, sur lequel il a beaucoup fluctué au fil des années. Le milliardaire républicain qui, en 1999, se disait très "pro-choice" (favorable à la possibilité de choisir d’avorter), a en 2020 été le premier président à se rendre à la "Marche pour la vie", grand-messe annuelle des militants anti-avortement.

Le rôle de la Cour suprême

Donald Trump se targue d’avoir, par ses nominations de trois juges conservateurs à la Cour suprême durant son premier mandat, permis l’annulation de la garantie fédérale du droit à l’avortement. La Cour suprême a ainsi redonné aux États toute latitude pour légiférer dans ce domaine. Une vingtaine d’entre eux ont depuis mis en place des restrictions partielles ou totales.

Les Réactions et les Enjeux Futurs

Les tergiversations de Donald Trump sur le sujet ont entraîné une levée de boucliers chez ses soutiens les plus radicaux. Le fossé se creuse avec le mouvement anti-avortement, qui sent que sa mainmise sur le « Grand Old Party » n’est plus aussi assurée.

La pilule abortive au cœur des préoccupations

L’audition par le Sénat de Robert Kennedy Jr (RFK), pressenti par Donald Trump pour être le prochain secrétaire à la Santé, a dévoilé la stratégie « à bas bruit » de la nouvelle administration, à commencer par la pilule abortive. Dans son projet 2025, véritable feuille de route pour l’administration Trump, la Heritage Foundation - think tank ultraconservateur - fait une priorité de l’annulation de l’approbation par la Food and Drug Administration (l’agence fédérale chargée de réguler notamment le marché des médicaments) de la mifépristone, prise dans la moitié des IVG médicamenteuses aux États-Unis.

Les référendums sur l'avortement

La stratégie des républicains de renvoyer aux États fédérés la question de l’exercice de ce droit se trouve ainsi (relativement) mise en échec.

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