Introduction
La pédiatrie, bien plus qu'une simple branche de la médecine, se situe à l'intersection de la santé, de l'éducation et de la culture. La relation triangulaire entre le soignant, l'enfant et les parents, complexifiée par la diversité des origines culturelles et religieuses, pose des défis considérables. Cet article explore les différences culturelles en pédiatrie, en mettant en lumière les enjeux, les obstacles et les solutions pour une prise en charge adaptée et respectueuse de chaque patient.
L'Importance de l'Identité Culturelle et Religieuse en Pédiatrie
En pédiatrie, la relation soignant-soigné est triangulaire, impliquant les parents, les enfants et les soignants. La législation stipule que les parents prennent les décisions concernant les soins de leurs enfants mineurs. Cependant, des barrières de communication peuvent surgir en raison de différences linguistiques ou culturelles, entravant la construction d'une relation de confiance.
Marina Balmet, dans son travail de fin d'études, souligne l'importance de la religion et de la culture dans l'identité du patient. La législation française prône la laïcité dans les structures de soins, mais cela ne doit pas se traduire par une ignorance des pratiques religieuses. Les soignants doivent ajuster leurs comportements au cas par cas, en respectant les croyances et les valeurs de chacun, comme le stipule le 11ème besoin fondamental de Virginia Henderson.
Compétence Interculturelle et Transculturalité dans les Soins Médicaux
La compétence interculturelle est essentielle pour naviguer entre la culture soignante et les cultures diverses des patients. Lors d'une téléconférence organisée par Sietar France, le Docteur Franck Scola a souligné les problématiques liées aux diagnostics tels que l'hyperactivité chez les jeunes enfants, qui sont diversement établis et analysés selon les cultures. Nathalie Monsaint-Baudry a également présenté les limites culturelles du DSM-5, la "bible mondiale" en psychiatrie, en insistant sur l'émergence de nouvelles catégories et de diagnostics en pédopsychiatrie américaine, particulièrement celui d'hyperactivité, qui impliquent une prise en charge médicale de plus en plus précoce. Elle alerte sur l'ineptie d'exporter ces diagnostics spécifiquement "américains" et de fait incompatibles avec d'autres cultures.
Différences Culturelles en Matière d'Éducation et de Parentalité
Les approches éducatives et les styles parentaux varient considérablement d'une culture à l'autre. Aux États-Unis, la culture mainstream est souvent décrite comme une culture de la séparation et de l'individuation précoce, tandis qu'en France, la tradition aspire à l'obéissance et à l'âge de raison. Les écoles américaines s'inspirent davantage d'un esprit Montessori, privilégiant le bien-être et l'épanouissement de l'enfant, tandis que les écoles françaises mettent l'accent sur le suivi des consignes et l'intégration dans l'école de la République.
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Ces différences peuvent entraîner des conflits interculturels, notamment en situation d'expatriation. Par exemple, un enfant invité à apporter son jouet préféré pour en parler devant toute la classe dans une école américaine peut être perçu comme "faisant son intéressant" dans une école française. De plus, les histoires, les contes, les berceuses et les chansons racontées aux enfants diffèrent selon les cultures.
Défis Rencontrés par les Familles Impatriées et Migrantes
Franck Scola, dans son activité médicale auprès de familles impatriées, confirme la difficulté de connecter les différentes approches psycho-développementales et éducatives entre les écoles française et anglo-saxonne. Les familles d'expats peuvent ne pas être informées sur les aspects du système de santé et d'éducation français. Des repérages d'atypies comportementales ou de retard d'acquisition effectués par des enseignants sur des enfants de maternelle issus de familles migrantes et allophones peuvent être erronés, car ils ne tiennent pas compte des spécificités développementales des enfants placés dans ce contexte. De même, des bilans orthophoniques menés auprès d'enfants bilingues à partir de tests d'évaluation basés sur le monolinguisme peuvent aboutir à des erreurs diagnostiques et à des prises en soins inutiles et inadaptées.
Regards Croisés sur la Parentalité : France, Québec et États-Unis
Une discussion avec les podcasteuses nord-américaines Dre Lory Zephyr et Jessika Brazeau met en lumière les différences entre la France, le Québec et les États-Unis en matière de parentalité. Au Québec, une grande valeur est accordée à la parentalité et au développement de l'enfant, avec des politiques de congé parental flexibles. Cependant, cette valorisation peut entraîner une pression et une performance accrues, affectant la santé mentale des parents. En France, la politique autour de la parentalité et de la petite enfance est différente, avec un congé maternité et paternité souvent moins avantageux qu'au Québec.
Les modèles scandinaves, similaires à ceux du Québec, mettent en place des groupes de soutien pour les mamans pendant leur congé parental, afin de lutter contre la solitude. Au Québec, ces initiatives sont moins systématiques et nécessitent des démarches de la part des mamans. Un tabou persiste autour des difficultés de la parentalité, avec l'idée que "t'as voulu des enfants, tu ne dois pas te plaindre". La santé mentale parentale est souvent valorisée uniquement en cas de psychopathologie, ce qui laisse de côté les émotions normales et valides vécues par les parents.
Représentations Culturelles de la Douleur
Le centre de la douleur de l'hôpital Armand-Trousseau à Paris accueille des enfants et des adolescents de toutes origines culturelles pour une prise en charge pluridisciplinaire de leurs douleurs. Ces jeunes sont porteurs de diverses représentations de la souffrance. L'objectif n'est pas de mettre en évidence des différences au niveau du vécu sensoriel de la douleur, mais d'analyser les représentations de l'expérience de la douleur chronique.
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L'Interculturalité au Centre Léon Bérard : Une Démarche Institutionnelle
Le Centre Léon Bérard (CLB), en tant qu'établissement de référence internationale, accueille des patients de tous horizons. Environ 4 000 patients ne parlent pas ou ne comprennent pas le français. Depuis 2017, le CLB a lancé une réflexion sur l'accompagnement de ces patients, familles et proches, en formant ses salariés à la médiation culturelle et en prenant en compte les pratiques culturelles, religieuses et sociales spécifiques.
La barrière de la langue est une situation fréquente, et le recours à un interprète ou un traducteur améliore la communication. Les soignants utilisent également des bandes dessinées ou des imagiers, notamment sur des thèmes précis comme l'addiction. Des ambassadeurs de l'interculturalité ont été désignés dans chaque service de l'hôpital, et des réunions retours d'expériences (REX) sont organisées pour discuter des situations rencontrées et trouver des solutions.
Prévention en Pédiatrie et Différences Socioculturelles
La prévention en pédiatrie, à travers un discours issu de la biomédecine sur des pratiques éducatives ancrées dans des univers socioculturels différents, met en question le rapport à la différence. Le premier enjeu est la santé de l'enfant, avec un enjeu éducatif pour vérifier les pratiques parentales et transmettre les bonnes pratiques. Le second enjeu est social, avec l'accueil de la parole de l'Autre et de la différence.
La pédiatrie sociale considère la santé de l'enfant globalement, et non plus comme la seule absence de maladie. Les pédiatres sont amenés à examiner régulièrement les enfants dans des consultations de prévention, en explorant les conditions environnementales et psychosociales dans lesquels l'enfant se développe.
Défis et Obstacles à l'Intégration de la Différence Culturelle
Malgré la sensibilité affichée par la pédiatrie aux aspects socioculturels de la santé, l'analyse de la communication révèle un blocage, voire une ignorance, presque systématique des éléments socioculturellement "différents". Les interprètes interviennent souvent pour appuyer le discours biomédical ou comme informateurs culturels, mais leurs informations ne sont pas toujours prises en compte par les médecins. De nombreux médecins considèrent les pratiques parentales en matière d'éducation comme des erreurs ou des lacunes à compenser.
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L'Ordonnance Culturelle : Une Piste pour Lutter Contre les Inégalités
Le Dr Leïla Guinoun propose une "ordonnance culturelle" avant trois ans, basée sur sa pratique et les apports des neurosciences. Elle constate des différences de développement entre les enfants lors du bilan des 3-4 ans et souligne que les bébés qui grandissent dans un environnement baigné dans le langage, la lecture, les jeux et la musique se développent mieux. Les neurosciences montrent que le cerveau du bébé est précablé dès la naissance et que le nombre de connexions est immense entre 0 et 2 ans.
L'ordonnance culturelle consiste à prescrire de la lecture, du langage, de la musique et des spectacles pour éviter une carence culturelle, comme on prescrit des vitamines ou des vaccins. Cette approche permet de lutter contre les inégalités et de prévenir la violence chez l'enfant, en développant ses capacités cognitives et en créant un environnement favorable.
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