L'avortement, qu'il soit volontaire (IVG) ou thérapeutique (IMG), est une expérience qui peut engendrer un deuil complexe et souvent méconnu. Bien que certaines femmes ressentent un soulagement immédiat, d'autres sont confrontées à des émotions intenses et durables, nécessitant une compréhension et un accompagnement adaptés.
Dans nos sociétés occidentales, le recours à l'avortement est une réalité fréquente, avec environ une interruption de grossesse pour quatre grossesses menées à terme. Cette statistique souligne l'importance de reconnaître et de prendre en compte les conséquences potentielles de cet acte sur la santé mentale et émotionnelle des femmes, ainsi que de leur entourage.
L'avortement : une violence potentielle et une source de deuil
Même lorsqu'il est choisi, l'avortement peut être vécu comme une violence subie, blessant la dignité et la vocation profonde de la femme à donner la vie. Cette dimension est souvent niée ou minimisée, tant par les milieux pro-avortement que par les milieux pro-vie, rendant difficile l'expression et la reconnaissance de la souffrance associée.
Il est crucial de dépasser les clivages idéologiques pour se concentrer sur l'expérience individuelle de chaque femme. Les témoignages, de plus en plus nombreux sur les réseaux sociaux grâce à l'anonymat, révèlent l'existence d'un deuil post-avortement, un processus complexe et multifactoriel qui mérite d'être pris au sérieux. Les tentatives d'avortement qui ont échoué peuvent affecter la mère tout autant qu’un avortement effectif.
Les manifestations du deuil post-avortement
Le deuil post-avortement peut se manifester de différentes manières, tant sur le plan émotionnel que physique et comportemental. Certains signes sont immédiats, tandis que d'autres peuvent apparaître de manière différée, parfois des années après l'intervention.
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Les émotions
- Soulagement initial: Disparition du stress lié à la grossesse non désirée et des questions qui se posaient.
- Mal-être indéfinissable: Un sentiment de vide et de perte peut s'installer, accompagné de questions persistantes : "Était-ce la bonne solution ?", "Aurais-je pu faire autrement ?", "Pourquoi me suis-je laissée influencer ?".
- Colère: L'énergie de la colère donne l'impression de pouvoir maîtriser la situation. Lorsqu’elle est refoulée, l’accueillir est difficile car il y a la crainte de l'explosion. Pourtant cela permettrait de découvrir sans plus la nier la souffrance qu’elle masque.
- Confusion: L'impression d'être dans la confusion.
- Déni: Le déni est un mode fréquent de défense. Dénier, c'est occulter une part de la réalité afin de se protéger d'une trop grande souffrance. Bref, ce n'aurait pas été bien vu d'en parler ; d’ailleurs qui aurait pu comprendre ?
- Rationalisation: Rationaliser, c'est tenter de justifier a posteriori une décision en lui trouvant un motif acceptable.
- Projection: Consiste à rejeter la responsabilité sur les autres.
- Culpabilité: Sentiment d'avoir commis un acte répréhensible, pouvant se traduire par des remords, des regrets et une remise en question de sa propre valeur. Les femmes confrontées à leur culpabilité, déclarent : J’ai tué mon bébé.
- Angoisse: Peur de complications physiques, de ne plus pouvoir avoir d'enfants, ou de revivre l'expérience de l'avortement.
- Dépression: Sentiment de tristesse profonde, perte d'intérêt pour les activités quotidiennes, troubles du sommeil et de l'appétit, voire pensées suicidaires.
- Deuil: Sensation de perte irréparable, difficulté à regarder les bébés, les petits enfants ou les femmes enceintes, jalousie envers les mamans, ou désir de remplacer le bébé perdu.
- Perte de l'estime de soi: Sentiment de ne plus être digne d'être aimée ou de mettre des enfants au monde, impression d'avoir agi à l'encontre de ses propres valeurs.
- Serment intérieur: Un serment intérieur (pacte, vœux, etc.) a pu être formulé : il tourne en boucle. On se répète sans cesse : " Je n'attendrai plus d'enfant ", " Je ne vaux rien ", " je dois assumer toute seule ! ", " Je ne suis plus digne d'être mère ", " Je dois payer ", etc.
Les comportements
- Isolement social: Repli sur soi, difficulté à communiquer avec les autres, peur d'être jugée ou incomprise.
- Troubles du sommeil: Insomnie, cauchemars, réveils nocturnes.
- Troubles de l'alimentation: Perte ou augmentation de l'appétit, comportements alimentaires compulsifs.
- Dépendances: Recours à l'alcool, aux drogues ou à d'autres substances pour atténuer la douleur émotionnelle.
- Comportements à risque: Conduite imprudente, relations sexuelles non protégées, tentatives de suicide.
- Instabilité du couple: Difficultés relationnelles, conflits, séparation.
- Reviviscence de la souffrance: Cauchemars, flash-back, ruminations, idées obsédantes. Ce qui suscite des efforts redoublés pour oublier.
- Troubles de l'anxiété: Insomnie, hypervigilance (être en permanence sur le qui-vive), insécurité, etc. Il peut s'agir de la crainte que l'acte soit découvert.
Les manifestations physiques
- Acouphènes.
- Troubles de la vision.
- Troubles du sommeil.
- Problèmes dermatologiques ou digestifs.
- Sensations de froid, de tremblements d’oppressions, de bouffées de chaleur.
- Palpitations, des cœurs brisés.
Le syndrome de stress post-avortement (SSPA)
Certains psychologues ont regroupé l'ensemble de ces signes sous la dénomination de syndrome de stress post-avortement (SSPA), bien que ce terme soit controversé et ne fasse pas l'unanimité dans la communauté scientifique. Il est essentiel de considérer chaque situation individuelle et d'éviter de généraliser ou de stigmatiser les femmes ayant vécu un avortement.
L'influence de la date anniversaire
Médecins, chercheurs et conseillers rapportent un nombre croissant de tentatives et de suicides effectifs chez les femmes aux environs de la date anniversaire à laquelle seraient nés leurs bébés, si elles n’avaient pas eu recours à l’avortement. Le taux le plus élevé de ces cas concerne les 15 à 24 ans.
Les facteurs de risque
Plusieurs facteurs peuvent augmenter le risque de développer un deuil post-avortement :
- Antécédents de troubles mentaux: Dépression, anxiété, traumatismes.
- Manque de soutien social: Isolement, absence de communication avec le partenaire, la famille ou les amis.
- Pression à l'avortement: Sentiment de ne pas avoir eu le choix, d'avoir été forcée ou influencée par son entourage.
- Ambivalence face à la décision: Doute, regret, sentiment de culpabilité.
- Croyances religieuses ou morales: Conflit entre ses valeurs personnelles et l'acte d'avortement.
- Difficultés relationnelles: Problèmes de couple, rupture amoureuse.
- Âge: Les adolescentes sont particulièrement vulnérables.
L'impact sur l'entourage
Le deuil post-avortement ne touche pas seulement la femme qui a subi l'intervention. Le partenaire, les parents, les frères et sœurs, ainsi que le personnel médical impliqué, peuvent également ressentir des émotions intenses et avoir besoin de soutien.
- Le partenaire: Culpabilité, colère, indifférence, désengagement, voire dépression.
- Les enfants nés après un avortement: Sentiment d'être chargés d'accomplir et de vivre les attentes que leurs parents nourrissaient pour l'enfant disparu, poids des secrets familiaux.
- Le personnel médical: Cauchemars, sentiment de culpabilité, remise en question de leur rôle.
L'importance de l'accompagnement
Il est essentiel de proposer un accompagnement adapté aux femmes et aux couples confrontés à un deuil post-avortement. Cet accompagnement peut prendre différentes formes :
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- Soutien psychologique: Entretiens individuels ou en groupe avec un psychologue ou un thérapeute spécialisé dans le deuil périnatal.
- Groupes de parole: Espaces d'échange et de partage avec d'autres personnes ayant vécu une expérience similaire.
- Associations de soutien: Organismes proposant des informations, des conseils et un accompagnement personnalisé.
- Soutien spirituel: Accompagnement par un conseiller spirituel ou un représentant religieux.
- Soutien médical: Suivi médical pour prévenir ou traiter les complications physiques éventuelles.
Les éléments clés de l'accompagnement
- Écoute active: Accueillir la souffrance sans jugement, permettre à la personne d'exprimer ses émotions et ses pensées.
- Validation des émotions: Reconnaître la légitimité de la douleur, éviter de minimiser ou de nier la souffrance.
- Information: Fournir des informations claires et objectives sur l'avortement, ses conséquences possibles et les ressources disponibles.
- Normalisation: Aider la personne à comprendre que ses réactions sont normales et compréhensibles dans le contexte d'un deuil.
- Soutien émotionnel: Offrir un espace de sécurité et de confiance où la personne peut se sentir comprise et soutenue.
- Accompagnement dans le processus de deuil: Aider la personne à traverser les différentes étapes du deuil, à accepter la perte et à reconstruire sa vie.
- Orientation vers des ressources spécialisées: Diriger la personne vers des professionnels ou des organismes compétents pour répondre à ses besoins spécifiques.
Les erreurs à éviter
- Minimiser ou nier la souffrance: "Ce n'est pas grave, tu auras d'autres enfants", "Il faut passer à autre chose".
- Juger ou culpabiliser: "Tu n'aurais pas dû faire ça", "Tu dois assumer les conséquences de tes actes".
- Donner des conseils non sollicités: "Tu devrais faire du sport", "Tu devrais prendre des médicaments".
- Envahir l'espace personnel: Poser des questions intrusives, insister pour parler de l'avortement si la personne n'est pas prête.
- Projeter ses propres émotions: Parler de sa propre expérience de l'avortement sans tenir compte de la souffrance de l'autre.
L'interruption médicalisée de grossesse (IMG) : un deuil particulier
L'interruption médicalisée de grossesse (IMG), également appelée avortement thérapeutique, est une intervention pratiquée lorsque la santé de la femme enceinte ou de l'enfant à naître est gravement menacée. Bien que cette décision soit souvent prise dans un contexte de grande souffrance, elle peut également engendrer un deuil complexe et spécifique.
Les spécificités du deuil après une IMG
- Culpabilité: Sentiment d'avoir pris la décision de mettre fin à la vie de son enfant, même si c'était pour son bien ou pour le sien.
- Colère: Ressentiment envers le corps médical, la maladie, ou le destin.
- Sentiment d'injustice: Impression d'avoir été privée d'une grossesse normale et d'un enfant en bonne santé.
- Difficulté à accepter la perte: Refus de croire que l'enfant est mort, recherche de signes de sa présence.
- Besoin de donner un sens à la perte: Recherche d'explications, de raisons, ou de justifications à la décision prise.
L'accompagnement spécifique après une IMG
L'accompagnement après une IMG doit tenir compte des spécificités de ce type de deuil. Il est important de :
- Valider la décision: Reconnaître que la décision d'IMG a été prise dans un contexte difficile et qu'elle était la meilleure possible compte tenu des circonstances.
- Aider à gérer la culpabilité: Explorer les sentiments de culpabilité, les remettre en perspective et aider la personne à se pardonner.
- Offrir un espace de parole: Permettre à la personne d'exprimer sa colère, sa tristesse et ses autres émotions sans jugement.
- Accompagner dans le processus de deuil: Aider la personne à traverser les différentes étapes du deuil, à accepter la perte et à reconstruire sa vie.
- Proposer un suivi médical: Assurer un suivi médical régulier pour prévenir ou traiter les complications physiques ou psychologiques éventuelles.
- Informer sur les possibilités de reconnaissance symbolique de l'enfant: Déclaration à l'état civil, cérémonie d'adieu, création d'un souvenir.
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