À l'heure de conclure cette série d'articles consacrée à la femme guerrière, ou plutôt à ses diverses représentations, il est temps de sonder les arcanes de l'amour et du pouvoir à travers le personnage emblématique de Daenerys Targaryen dans Game of Thrones. Cette figure complexe, victime et conquérante, incarne les tensions entre féminité, maternité et ambition guerrière, tout en s'inscrivant dans des mythes et légendes universels.

Femmes guerrières : un destin paradoxal

De la même façon que les femmes guerrières ont souvent été élevées dans un monde masculin et/ou privé de la présence féminine, elles paraissent condamnées à réitérer ce schéma : leur activité guerrière semble aller à l’encontre de leur capacité ou de leur volonté d’enfanter, soulignant encore une fois une conception très clivée selon laquelle les armes sont réservées aux hommes et la reproduction et/ou le soin d’élever les enfants aux femmes. Chez Hippocrate par exemple, les femmes stériles sont dites « masculines ». En outre, une législation funéraire à Sparte interdit d’inscrire les noms des morts sur les tombes sauf pour les guerriers tombés à la guerre et pour les femmes mortes en couches. Dans l’Iliade par exemple, la douleur provoquée par la blessure chez un héros est comparée au travail de la femme en train d’accoucher.

Nous pouvons citer de nombreux cas de guerrières pour lesquelles la virginité est choisie ou imposée. Athéna en tout premier lieu se voit désigner par l’épiclèse παρθένος (« la vierge »). De nombreux dieux, Titans et Géants, auraient été heureux de l’épouser Athéna, mais elle resta vierge et elle repoussa toutes les avances qui lui furent faites. Durant la guerre de Troie, ne voulant pas emprunter des armes à Zeus, elle pria Héphaïstos de lui en fabriquer. Ce dernier accepta mais contre une preuve d’amour. N’ayant pas bien saisi le sens de ses paroles, elle vint un jour dans sa forge voir l’avancement du travail. Ensuite, nous pouvons évoquer la déesse Artémis. Dans l’Antiquité, les auteurs grecs ont proposé plusieurs étymologies populaires au nom d’Artémis. Platon le rapprochait ainsi d’ἀρτεμές (« intègre, sain et sauf ») en raison de son amour de la virginité. Selon la légende, elle aurait demandé à son père Zeus alors qu’elle n’était âgée que de trois ans : « Accorde, ô mon père ! Accorde à ta fille de rester toujours vierge ». Elle exigeait de ses compagnes la même chasteté : lorsque Zeus séduit Callisto, une nymphe d’Artémis, et la mit enceinte, Zeus l’aida et décida de la transformer en ourse mais Artémis la tua d’une flèche. Atalante elle aussi manifesta son refus de se marier à son père et tenta une ruse pour échapper à ses devoirs : elle n’accepta de prendre pour époux que celui qui pourrait la battre à la course ; ceux qui échoueraient seraient mis à mort. La légende indique que les prétendants partaient les premiers, sans armes, et qu’Atalante, munie d’un javelot, tuait ceux qu’elle dépassait. De nombreux prétendants moururent ainsi, jusqu’à ce que se présente Hippomène, qui aidé d’Aphrodite, laissa tomber trois pommes d’or, provenant du jardin des Hespérides, données par la déesse dans sa course ; curieuse, la jeune fille s’arrêta pour les ramasser, et fut ainsi devancée à l’arrivée. Parmi les héroïnes antiques, nous finirons par mentionner Clélie : après l’expulsion des Tarquins hors de Rome, ceux-ci se réfugient chez le roi étrusque Porsenna et le persuadent de combattre à leurs côtés pour les rétablir sur le siège. Les Romains, pour calmer le conflit, livrèrent des otages (dont Clélie), en échange de la paix. La rusée Clélie traversa le Tibre à la nage. Elle eut recours à un certain stratagème pour échapper à la surveillance des soldats : elle demanda à se baigner dans le fleuve et une fois sur la berge, elle refusa que les soldats la voient nue. Le roi étrusque, pris d’admiration pour son exploit, la congédia et lui permit de prendre avec elle les otages qu’elle voulait. Elle choisit les enfants, ainsi que les femmes. Tout au long du récit qu’en fait Tite-Live (Ab Vrbe condita, II, 13), il insiste sur sa virginité (virginum) et sur le caractère hors du commun de son courage (uirtute feminae) pour une femme.

Quand il ne s’agit pas de virginité, la femme guerrière se voit refuser la capacité à enfanter. C’est le cas de Daenerys qui perd le fils qu’elle devait avoir de Khal Drogo. Cette maternité considérée comme « normale » est remplacée par celle de trois bébés dragons. Ainsi, cette maternité hors du commun va de pair avec la situation hors du commun de Daenerys qui passe de simple épouse soumise à son mari à héritière légitime du Trône de fer ainsi que Khaleesi, souveraine à la place du Khal.

En dernier lieu, les femmes guerrières, de par leur choix de vie « dévoyé » au regard des hommes, ont souvent des amours homosexuelles : se comportant comme des hommes, leurs amours seront par conséquent dirigées vers le sexe féminin. C’est pourquoi, la nymphe Callisto, faisant partie de la suite d’Artémis et devant par conséquent conserver sa virginité, cède aux avances de Zeus déguisé sous les traits d’Artémis. De même, Bess Till dans Snowpiercer, Trepp, une chasseusse de primes, dans Altered Carbon ainsi que Charlize Théron, alias l’agent Lorraine Broughton, l’une des meilleures espionnes du Service de renseignement de Sa Majesté, dans Atomic Blond, ont des relations homosexuelles. Cette nature double mêlant masculin et féminin expliquerait des relations conflictuelles avec la gente masculine : la part masculine de la guerrière voit le sexe opposé non comme un compagnon possible mais comme un rival.

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Tout d’abord, les guerrières que les mythes nous ont transmises comme les plus hostiles aux hommes, sont les Amazones : la légende dit qu’elles tueraient les enfants mâles et n’élèveraient que les filles, ce qui peut paraître difficile pour assurer leur perpétuation, mais il serait possible qu’après le sevrage, les garçons aient été confiés aux hommes avec lesquels elles ont enfanté. En effet, deux communautés auraient été chassées de Thémyscira, les plaines de la région du Thermodon, pour ensuite vivre en Caucase du Nord. Une fois installés, les Gargaréens auraient décidé de rompre avec les Amazones et une guerre se serait installée. Lorsque les hostilités furent passées, les Gargaréens et les Amazones auraient décidés de vivre séparément, en voisin, avec pour séparation une montagne. Ils firent un contrat attestant qu’ils se retrouveraient seulement deux mois dans l’année au printemps, dans l’obscurité pour engendrer des descendants. Aristote rapporte également que les Amazones ne gardent auprès d’elles que des hommes mutilés, estropiés pour en faire des esclaves, prétendant que cela augmenterait la domination de leur sexe, l’infirmité empêchant les hommes d’être violents et d’abuser du pouvoir. On dit à ce propos que la reine Antianeira aurait répondu à une délégation d’hommes scythes qui s’étaient proposés comme amants exempts de défauts physiques que « l’estropié est un meilleur amant ». Ainsi, les Amazones, par leur hostilité aux hommes, aurait un comportement sexuel décrit comme une pure sauvagerie car leurs rapports seraient sans limite et hors mariage. Dans les légendes liées à Artémis également, la déesse est à plusieurs reprises dépeinte comme hostile aux hommes : elle aurait accidentellement tué son amant Orion à cause d’une flèche ou, selon une autre version, il aurait tenté de la violer elle ou l’une de ses nymphes, Opis ; observée nue en train de se baigner dans un torrent par Actéon, elle le métamorphosa en cerf.

Daenerys, victime du comportement tyrannique de son père puis de son frère, elle se retrouve mariée de force à Khal Drog qui la violente au début de leur relation. Quand leurs rapports se voient emprunts de plus d’affection, son époux trouve la mort. Cette épreuve, ainsi que les suivantes, achèvent de l’endurcir. Les relations d’affection ou d’amour qu’elle entretiendra avec les autres hommes seront soient de courte durée comme c’est le cas avec le général de son armée, Daario Naharis, ou non réciproque, avec Jorah Mormont, l’un des trois lieutenants des Puînés. Ce n’est qu’avec Jon Snow qu’elle éprouve à nouveau un désir amoureux mais il est le corollaire d’un désir guerrier de domination de plus en plus important et qui l’a fait tomber dans l’hybris. Elle est alors éliminée par son amant-même. Nous pourrions ainsi avoir la lecture en creux de cette fin : un très bon guerrier féminin n’est pas possible, une femme n’est pas capable de gérer un tel pouvoir mis entre ses mains, pouvoir incompatible avec sa nature ; elle doit donc être remplacée par un homme, naturellement plus apte pour cette tâche. On pourrait la comparer à Sansa Stark qui devient reine du Nord, prouvant ainsi que le pouvoir entre les mains d’une femme est possible.

Daenerys Targaryen : une figure mythique complexe

Daenerys Targaryen est un personnage complexe, dont l'évolution est marquée par des épreuves, des conquêtes, mais aussi des contradictions. Son parcours, de jeune fille soumise à Khaleesi conquérante, est jalonné de mythes et de symboles qui en font une figure à la fois fascinante et tragique.

Naissance des dragons : une maternité alternative

La perte de son enfant avec Khal Drogo marque une rupture dans la vie de Daenerys. Cette maternité "normale" est remplacée par la naissance de ses trois dragons. Cet événement extraordinaire la place d'emblée dans une position hors du commun, faisant d'elle une figure maternelle d'un nouveau genre. Ses dragons, à la fois ses enfants et ses armes, symbolisent sa puissance et son destin exceptionnel.

Amour et pouvoir : un équilibre impossible ?

Les relations amoureuses de Daenerys sont souvent tumultueuses et éphémères. Son mariage forcé avec Khal Drogo, ses liaisons avec Daario Naharis et Jon Snow sont marquées par la violence, la domination ou la trahison. L'amour semble constamment en conflit avec son ambition de conquérir le Trône de fer. Sa relation avec Jon Snow est particulièrement révélatrice : leur amour se transforme en une lutte pour le pouvoir, conduisant à la tragédie finale.

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La "Mad Queen" : mythe ou réalité ?

La transformation de Daenerys en "Mad Queen" (reine folle) est l'un des aspects les plus controversés de la fin de Game of Thrones. Certains y voient une trahison du personnage, tandis que d'autres estiment qu'elle est une conséquence logique de son désir de pouvoir et de sa conviction d'être la seule à pouvoir sauver le monde. Cette évolution tragique interroge sur la capacité des femmes à exercer le pouvoir, et sur les dangers de l'idéologie et du fanatisme.

Interprétations et héritage

Le personnage de Daenerys Targaryen a suscité de nombreuses interprétations et débats. Certains la considèrent comme une figure féministe, une libératrice des esclaves et une combattante pour la justice. D'autres la voient comme une despote en puissance, dont la soif de pouvoir la conduit à la folie.

Quelle que soit l'interprétation, Daenerys Targaryen reste une figure marquante de la culture populaire. Son histoire, inspirée de mythes et de légendes, continue de fasciner et d'interroger sur les thèmes de l'amour, du pouvoir, de la maternité et de la condition féminine.

A travers ce panorama des héroïnes guerrières antiques et modernes, nous avons bien vu combien de clichés étaient attachés à ces figures féminines : de par leur nature complexe, voire hybride et contre-nature, car elles combineraient du masculin et du féminin, elles se voient systématiquement affublées ou privées de certaines caractéristiques qui les excluent de la sphère féminine pour les rapprocher du masculin. Nous voyons donc clairement, qu’encore aujourd’hui, notre vision des genres se veut dichotomique, classant le masculin et le féminin selon des normes difficilement associables. Néanmoins, il serait erroné de fonder une vision entièrement binaire car les frontières entre les deux sexes sont bien plus complexes que ce soit dans l’Antiquité ou de nos jours. L’immense majorité des sources antiques sont l’œuvre d’hommes et sont donc subjectives. De plus, comme le rappelle Nicole Loraux, « il faut user d’anachronisme pour aller vers le Grèce ancienne à condition que l’historien assume le risque de poser précisément à son objet grec des questions qui ne soient pas déjà grecques […] Tout n’est pas possible absolument lorsqu’on applique au passé des questions du présent ». Ces sujets d’étude ont surtout fleuri dans les années 1980, ère du gender history, correspondant aux préoccupations nouvelles d’une époque. Comme la rappelle Sandra Boehringer, si la citoyenne n’a pas d’autonomie politique ou économique, elle peut participer à des évènements religieux ou festifs. La sphère religieuse était la seule où la femme pouvait jouer un rôle de premier plan dans la cité ; c’est le seul domaine de la vie grecque dans lequel une femme est l’égal d’un homme. C’est le cas des mystères d’Eleusis, ouverts à toutes les personnes parlant grec, hommes et femmes, ou des Panathénées. Parallèlement aux principaux rituels religieux communautaires, les femmes ont joué un rôle important dans la religion domestique. Elles célèbrent les rites, les mariages, les accouchements et les funérailles. A Sparte également, les filles reçoivent la même éducation sportive que les garçons, mais il est à noter que le but du système, pour les garçons, est de produire des hoplites disciplinés, tandis que pour les filles, il s’agit de former des mères vigoureuses, qui donneront naissance à leur tour à des enfants forts et sains. Contrairement à leurs homologues athéniennes, les femmes spartiates pouvaient posséder et hériter un bien en toute légalité et étaient, généralement, mieux éduquées. Mais là encore, comme le souligne Anton Powell, il existe peu de documents écrits pour l’attester et souvent de sources non-spartiates. Cette image de femme forte se retrouve dans l’interprétation de la reine Gorgô, épouse de Léonidas dans les deux réalisations de Zack Snyder, non sans rappeler le pouvoir croissant de certaines reines aux époque hellénistique et impériale : elle incarne non seulement le rôle de la mère protectrice et d’épouse aimante mais aussi celui d’une dirigeante forte qui est capable de tenir tête à une assemblée masculine qui dénigre sa parole de femme et de combattante qui poursuit l’entreprise guerrière de son défunt mari en prenant la tête de son armée. Nous retrouvons d’autres exemples où la femme guerrière ne se voit pas privée de sa part de féminine, que ce soit par la sensualité de leur physique ou par leur rôle d’épouse et/ou de mère : la reine Padmé Amidala, interprétée par Nathalie Portmann, dans les trois premiers volets de Star Wars et la reine Lagertha, interprétée par Katheryn Winnick, dans la série Vikings. Même Arya Stark, interprétée par Maisie Williams dans la série Game of Thrones, qui arbore des tenues très masculines et qui ne se préoccupe que d’armes, se retrouve lors d’une scène suggestive où elle a une relation sexuelle avec un homme. La reine Lagerta finit même par supplanter son époux Ragnar Lodbrok en se montrant une cheffe guerrière plus redoutable et plus efficace par son esprit tactique davantage maîtrisé.

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