L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe, délicat et profondément enraciné dans l'histoire des sociétés, la législation et les débats éthiques. La question de l'IVG est au cœur d'une confrontation entre des valeurs éthiques, morales et sociales divergentes, et elle engage des réflexions sur le corps des femmes, leurs droits reproductifs et le statut moral de l'embryon. Cet article vise à explorer en profondeur les multiples facettes de ce débat, en considérant les arguments pour et contre l'IVG, son évolution historique, son cadre juridique et ses implications philosophiques.

La Perspective Chrétienne sur l'Avortement

Pour les chrétiens, "l'avortement demeure une atteinte à la vie". Cette position est réaffirmée par les évêques de France qui ont exprimé leur tristesse face à l'inscription du droit à l'IVG dans la Constitution. Ils rappellent que, selon la constitution du Concile Vatican II Gaudium et Spes, "Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie, et l’homme doit s’en acquitter d’une manière digne de lui." Le pape François lui-même n’a de cesse de rappeler l’opposition ferme de l’Eglise catholique à l’avortement. L’Eglise plaide depuis toujours pour la mise en place d’une politique de soutien aux femmes enceintes.

Un théologien moraliste, spécialiste des questions de bioéthique, affirme : "Nous ne baisserons pas les bras devant cette liberté qui mène à des comportements que nous reprouvons. Les chrétiens continueront de s’engager pour prendre soin des personnes, pour éduquer, responsabiliser et prévenir. L’avortement engendre des souffrances, même s’il est volontaire." La conférence des évêques de France a relayé un appel au jeûne et à la prière afin de prier pour la vie lancé par plusieurs mouvements catholiques : "Comme catholiques, nous aurons toujours à rester des serviteurs de la vie de tous et de chacun, de la conception à la mort."

L'IVG à Travers l'Histoire : Du Crime à la Liberté

Au Moyen Âge, avorter était considéré comme un crime passible de la peine capitale. Les femmes qui s’y risquaient encouraient le bûcher, voire l’enfouissement vivant. Pourtant, les femmes continuaient d’avorter, et les traces qui nous sont parvenues témoignent des tentatives de contrôles exercées par la justice sur leur corps. "Un enfant si je veux, quand je veux" ou, version médiévale, "Un filliot, si tel est mon voeil" ! La réforme grégorienne et le développement du droit canonique influencent fortement la criminalisation de certaines pratiques liées au corps féminin. C'est pourquoi au Moyen Âge l'Église impose des normes strictes, qui s'attachent à réduire la sexualité à la procréation.

Avant le 16ᵉ siècle et le développement de la dissection, permise par la grande peste, les sages-femmes et les femmes ont le monopole sur les maladies de femmes. Au Moyen Âge, les infanticides et les avortements, souvent commis pour dissimuler une relation adultère ou non-consentie, sont sévèrement punis. La définition de l’avortement repose en grande partie sur le critère d’animation ou non du fœtus. Celui-ci est considéré comme poséédant une âme à partir d’une quarantaine de jours. Après quoi, si interruption de grossesse il y a, celle-ci est considérée comme un infanticide.

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Le renouveau pastoral, en cours à la fin du Moyen Âge, insiste sur l'importance du baptême, qui est l'un des sept sacrements énoncés par le quatrième concile de Latran en 1215. Dès lors, on conçoit l'avortement comme une mort sans baptême pour le fœtus. Pour autant, dans les textes de loi, à la fin du Moyen Âge, la distinction est claire. L'avortement, c'est tuer l'enfant dans le ventre de la mère. L'infanticide, c'est le meurtre du petit enfant.

En étudiant les actes judiciaires médiévaux, on observe une surveillance rigoureuse du corps féminin par la société toute entière. Les femmes qui suivent les règles sont protégées par leur famille, tandis que celles qui s'en écartent prennent le risque de faire face à des répressions sévères. Et c’est notamment cette pression sociale qui pousse certaines femmes à tuer leurs nouveaux-nés quand ces derniers sont issus d’une union illégitime.

L'Avortement Clandestin avant 1975

Avant la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse en 1975, près de 800 000 femmes ont recours chaque année en France à l’avortement clandestin. Trois femmes en meurent tous les jours. Pour ces femmes, nos mères et nos grands-mères, mettre fin à une grossesse non désirée est une déchirure. En France, l’avortement est un crime depuis un édit pris à la Renaissance. Et après l’hécatombe de la Grande Guerre, une loi de 1920 punit de prison la simple incitation à l’avortement. Avorter dans ce contexte, c’est une grande solitude.

Dans les années 1970, personne ne veut les entendre. Quatre enquêtrices de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) sont allées recueillir 79 entretiens filmés aux quatre coins de l'Hexagone et dans les outre-mers. Des acteurs et actrices de l’avortement clandestin (avortées, avorteuses, médecins, maris, intermédiaires, avocat, magistrat, etc.) se sont replongés dans leurs souvenirs pour raconter l’indicible.

Le Cadre Juridique de l'IVG en France

La loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse ou « Loi Veil » est entrée en vigueur en France le 17 juillet 1975. La condition sous laquelle une femme pouvait recourir à l’lVG était alors la « situation de détresse » et le délai fixé à dix semaines de grossesse. Depuis 2001, ce délai a été repoussé à douze semaines et depuis 2014, la notion d’état de détresse a été supprimée. La législation française distingue l’avortement comme interruption volontaire de grossesse (IVG), qui se pratique par voie médicamenteuse ou par une opération chirurgicale, de l’avortement comme interruption médicale de grossesse (IMG) ou « avortement thérapeutique ». L’IMG est autorisée en France depuis 1994 sans restriction de délai et peut être pratiquée uniquement pour motif médical, lorsque la vie de la mère est en danger, ou que l’enfant à naître présente ou est susceptible de présenter une anomalie sévère.

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Du point de vue légal, l’avortement est toujours réputé volontaire : la notion juridique d’interruption involontaire de grossesse n’existe pas. La raison est que les entités anténatales ne jouissent pas de droits civiques puisque la personnalité juridique ne s’octroie qu’à la naissance. Le fait que la vie de l’embryon/foetus dépende de celle de sa mère empêche de lui conférer le statut juridique de personne et les droits civils qui en découlent. Parce qu’il n’est pas considéré comme une personne, l’autorité parentale sur l’embryon/fœtus humain n’existe pas légalement. Par conséquent, une femme peut prendre la décision d’avorter sans l’accord du père de l’enfant. L’embryon/fœtus ne bénéficie pas en France d’un droit légal à la vie.

Depuis 2008, il est possible légalement d’inscrire à l’état civil français tout embryon ou fœtus mort in utero en tant qu’enfant mort-né. De plus, l’avortement est un délit en France s’il ne respecte pas certaines conditions : après douze semaines de grossesse, sauf contrainte médicale pour la mère ou l’enfant, il n’est plus permis de procéder à une IVG. S’il n’existe pas dans les textes juridiques de droit à la vie pour l’embryon/foetus, dès le début de sa vie, l’embryon a droit au respect de sa dignité et l’avortement doit rester une nécessité médicale. L’article 1er de la loi sur l’IVG affirme que « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie. Il ne saurait être porté atteinte à ce principe qu’en cas de nécessité et selon les conditions définies par la présente loi ».

L'Inscription de l'IVG dans la Constitution Française

Le 4 mars 2024, le Parlement réuni en Congrès à Versailles a voté l’inscription dans la Constitution de la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse. De ce fait, la France devient le premier pays au monde à inscrire dans sa constitution la liberté de recourir à l’IVG.

Perspectives Philosophiques sur l'Avortement

L’avortement fait partie des sujets traités en éthique de la reproduction. L’éthique de la reproduction humaine peut être définie comme l’étude des enjeux éthiques relatifs au don de gamètes, à l’embryon/fœtus, au nouveau-né, à la grossesse, à la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines, à la gestation pour autrui, à la contraception et à la procréation médicale assistée. La question éthique centrale posée au sujet de l’avortement concerne principalement celle de la détermination du statut moral de l’embryon humain ; il s’agit en effet de savoir si les entités anténatales humaines ont un statut moral, si ce statut moral leur donne droit à la vie, et s’il est par conséquent moralement permis ou non de mettre un terme à leur développement.

Le problème éthique de l’avortement, comme celui de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, tourne principalement autour du statut moral de l’embryon/foetus humain et des droits moraux et juridiques qui en découleraient. Le désaccord entre partisans et opposants à l’avortement porte essentiellement sur les questions suivantes : l’embryon est-il un être humain ? Est-il un être humain à partir de la fécondation, ou bien ultérieurement ? Est-il aussi une personne humaine ? Si oui, à partir de quel moment ? Est-il actuellement ou potentiellement une personne humaine ? A quoi renvoie exactement la notion de personne ? Est-il nécessaire et suffisant d’être un être humain pour avoir un statut moral et avoir le droit de vivre ?

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La Notion de Personne

La notion de personne renvoie traditionnellement à une entité capable de manifester certaines propriétés mentales : être conscient de soi, vouloir, prendre des décisions et faire des choix pour le futur, communiquer, transmettre son savoir mais aussi exprimer de la frustration à être privé de liberté, ou encore entretenir des liens affectifs. Ces critères prennent principalement leur source dans des textes de philosophie moderne où la notion de personne humaine renvoie à « un être pensant intelligent, qui a une raison et une réflexion, et qui peut se considérer lui-même, comme étant la même chose pensante à différents moments, et en différents lieux ; ce qui ne peut se produire que par la conscience, qui est inséparable de la pensée, et qui lui est essentielle…» (Locke, 1689).

L’autonomie, définie comme la capacité à poursuivre des fins de façon appropriée, caractérise essentiellement la personne (Kant, 1785). Les propriétés comme être rationnel, avoir un langage, désirer, être conscient d’être le sujet d’états mentaux, attribuer à son existence une valeur telle que le fait d’en être privé représenterait une perte, avoir le sentiment d’être lésé par une décision consistant à être privé de sa propre existence, avoir une réflexion prospective, ou encore se concevoir comme un sujet qui persiste à travers le temps, figurent parmi les critères retenus par les philosophes pour caractériser ce qu’est une personne.

Arguments Historiques

Historiquement, le début du questionnement moral au sujet de l’embryon ne coïncide pas avec la pratique de l’avortement qui était courant dans l’Antiquité gréco-romaine, une période où la notion de personne est encore absente des textes. Platon était favorable à l’avortement et aux infanticides des nouveau-nés malformés en raison de leur inutilité et de leur nuisance pour la Cité. Selon Aristote, l’avortement devait avoir lieu au début de la grossesse car à partir de quarante jours le fœtus commence à sentir et à se mouvoir donc à être vivant. Tant que l’embryon ne sent pas, l’avortement peut avoir lieu.

Dans l’Antiquité, l’avortement est toujours envisagé en vertu de ce qui est le plus avantageux pour la Cité et donc comme un devoir de citoyen. Si l’avortement était interdit, ce n’était pas en raison d’un intérêt pour un droit à la vie de l’enfant à naître mais uniquement en vertu de ce que cette interdiction pouvait apporter comme avantage à la Cité, comme l’équilibre démographique et la paix ; ou bien en raison du danger que l’enfant représentait pour la vie de la mère. D’ailleurs l’avortement ne devient un délit non pas en raison d’une volonté de protéger l’enfant à naître, mais uniquement lorsque cet acte ne respecte pas le droit du père à disposer de sa descendance.

L’intérêt moral pour l’embryon et le lien entre homicide et avortement serait apparu pour la première fois à partir de l’ère Chrétienne. En effet, l’avortement et l’infanticide sont interdits légalement dès le IVème siècle après J.-C au motif que l’embryon est une créature de Dieu et qu’il est un être humain potentiel.

La "Culture de Mort" et les Droits des Femmes

Dans cette conjoncture, l’Église catholique est identifiée d’emblée au discours sur la contraception de Humanæ vitæ (Paul VI, 1968 ; HV), à celui d’Evangelium vitæ (Jean Paul II, 1985 ; EV) dénonçant une « culture de mort », dont l’avortement est l’expression suprême.

La liberté accordée aux femmes de recourir à une interruption volontaire de grossesse (IVG) est une question très sensible. Les débats politiques sont souvent fort violents et les positions extrêmement tranchées. La réflexion gagne pourtant à mieux entendre la parole des femmes. L’actualité retentit à nouveau de la question lancinante de l’avortement : dans la rue, où des femmes défilent sur tous les continents pour affirmer leur droit à disposer de leur corps, à avoir la main sur une procréation vécue comme un destin traditionnellement imposé par les hommes ; dans les états-majors politiques ou les officines électorales, conscients d’avoir affaire à une question sociétale souvent décisive.

Parallèlement, l’instauration de pouvoirs autoritaires se caractérise un peu partout par un prompt reflux de dispositions favorables aux femmes. Tout ce qui touche au corps des femmes, donc à la contraception, a fortiori à l’avortement, devient l’objet de restrictions dans de nombreux pays. À tout le moins, cette interférence entre la cause de la démocratie et celle des femmes mérite d’être relevée et interrogée.

Défis Actuels et Nécessité de Protéger le Droit à l'IVG

Malgré ces avancées, le droit à l’IVG est constamment menacé. Des mouvements conservateurs et des obstacles logistiques (comme l’insuffisance de médecins pratiquant l’IVG) peuvent restreindre l’accès à ce service crucial. En outre, dans certains pays, des attaques systématiques sont lancées contre les droits des femmes, rappelant que les acquis en matière de droits reproductifs ne sont jamais garantis.

Aujourd’hui, bien que la société reconnaisse le droit à l’IVG, il reste crucial de rester vigilant et de continuer à défendre ce droit fondamental contre toute forme de régression.

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