Introduction

L'accueil de la petite enfance est un sujet crucial, tant en France qu'à l'étranger. Au-delà de la simple garde d'enfants, il s'agit d'un enjeu éducatif et social majeur, qui soulève des questions de conditions de travail, de reconnaissance professionnelle et de vulnérabilité des acteurs de ce secteur. Cet article se propose d'explorer le fonctionnement d'une crèche spécifique, la crèche Prince Baudouin, en mettant en lumière les enjeux auxquels elle est confrontée, ainsi que les vulnérabilités potentielles des professionnels qui y travaillent. Il s'appuiera également sur des comparaisons avec d'autres structures, notamment à l'étranger, afin d'enrichir l'analyse et d'éviter une vision trop ethnocentrique.

La SCIC En Jeux d’Enfance : Un Acteur Engagé

La Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) En Jeux d’Enfance joue un rôle important dans le paysage de la petite enfance. Son objet social est le portage de projets d’action en faveur de la petite enfance, avec une ambition éducative et solidaire à gestion désintéressée. En Jeux d’Enfance s’inscrit dans le champ de l’accueil du jeune enfant et de l’accompagnement aux parentalités d’aujourd’hui. L'engagement solidaire de la SCIC se traduit par une approche collaborative : faire « avec » et non pas seulement faire « pour ».

Bien que l'index de l'égalité salariale entre les sexes ne soit pas calculable pour l'année 2024 en raison d'un faible pourcentage d'hommes dans l'effectif, la SCIC reste attachée à la transparence et à l'amélioration continue dans ce domaine. Cet indice permet aux entreprises de mesurer, en toute transparence, les écarts de rémunération entre les sexes et de mettre en évidence leurs points de progression. Pour l’année 2024, l’index de la SCIC EJE n’est pas calculable du fait que la proportion d’hommes n’atteigne pas 40% de l’effectif total.

Conditions de Travail et Vulnérabilité dans la Petite Enfance

Le 19 novembre 2024, en France, des professionnelles de la petite enfance se sont mises en grève pour protester contre « la dégradation des conditions d’accueil des tout-petits et des conditions de travail ». Cet événement met en lumière une problématique récurrente : la vulnérabilité des professionnels de ce secteur.

En sociologie, la vulnérabilité est souvent associée à la pauvreté, à la précarité et aux diverses formes d’exclusion. Elle caractérise des personnes « susceptibles de glisser dans un processus de perte d’appartenance et de ressources ». Cependant, elle est plus rarement associée à la question des conditions de travail, de la dignité et de la souffrance au travail. L’objectif est d’explorer ces facteurs de vulnérabilité dans le cas des métiers de la petite enfance. À ce jour, les recherches existantes ont surtout mis l’accent sur la faible reconnaissance sociale dont ces métiers bénéficient. Essentiellement féminins, ils restent en effet peu professionnalisés, les compétences qu’ils impliquent étant pensées comme relevant du « maternel » et de l’inné et n’étant, de ce fait, que très peu valorisées dans les représentations communes et sur le plan salarial. À l’instar d’autres métiers du care, comme celui d’aide-soignante, il est, en outre, considéré comme pénible et dégradant, car lié aux soins d’hygiène, et donc à la « souillure » et à l’impureté. Cependant, très peu de recherches ont abordé le problème de la souffrance de ces professionnelles au travail, qui se pose pourtant aujourd’hui avec une acuité particulière, notamment en crèche, où les conditions de travail sont soumises à de fortes pressions liées à des objectifs de rentabilité très insistants.

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Étude Comparative : France et Tunisie

Afin d'enrichir l'analyse de la vulnérabilité des professionnels de la petite enfance, il est pertinent de décentrer le regard du contexte français et de le comparer avec d'autres pays. Une étude comparative entre une crèche française (Le Petit Prince) et un jardin d'enfants tunisien (Les Sirènes) permet de mettre en lumière les spécificités de chaque contexte.

En France, il existe une diversité de modes de garde, de structures d’accueil (crèches parentales, haltes-garderies, crèches), et de modes de financement (crèches privées à but lucratif, crèches associatives, etc.). En Tunisie, les modes de garde sont moins nombreux, mais se caractérisent également par une certaine hétérogénéité liée à leurs prix et à leur implantation.

Dans les deux établissements considérés, la pénibilité intrinsèque du travail auprès des enfants peut être un facteur de souffrance pour les professionnelles, notamment lorsque des pressions conduisent à augmenter le nombre d’enfants par adulte et les « cadences » de travail. Cette pénibilité se trouve d’emblée exacerbée par certaines formes d’organisation du travail, en particulier la répartition très hiérarchique des tâches qui caractérise par exemple le jardin d’enfants tunisien.

Le Petit Prince : Cohésion et Idéal Professionnel

Au Petit Prince, les rapports de travail s’organisent autour du projet fédérateur de la directrice et d’un idéal professionnel commun, conduisant à atténuer les différenciations statutaires. Le Petit Prince se caractérise par une forte cohésion d’équipe reposant notamment sur l’adhésion des accueillantes à des valeurs et à une déontologie professionnelle commune. Celles-ci renvoient à des principes partagés par une grande partie des professionnelles de la petite enfance en France (la bienveillance à l’égard des bébés ou l’attention portée à leurs angoisses par exemple) qui sont constitutifs de leur identité. Structure associative hébergée par un centre social et située dans un quartier prioritaire, Le Petit Prince s’est construit, d’après elle, sur un objectif double : d’une part, fournir un accueil de qualité dans un contexte où les conditions d’accueil tendent à se dégrader ; d’autre part, assurer un soutien appuyé à la parentalité pour des familles défavorisées. Dans l’ensemble, les principes présidant à l’organisation de la crèche sont largement partagés, voire revendiqués, par les accueillantes qui disent avoir le sentiment de participer à un projet « utile » et insistent sur la dimension morale de leur engagement. Cette adhésion à des principes communs s’accompagne d’une organisation du travail relativement horizontale comparé à d’autres crèches en France.

Historiquement, la professionnalisation des métiers de la petite enfance a impliqué une hiérarchisation des statuts et des responsabilités, avec l’institution de la première école d’auxiliaire de puériculture (1917), celle du corps des éducatrices de jeunes enfants (1973), puis l’apparition du « CAP Petite Enfance » (2000). Or, cette hétérogénéité de professions, qui crée un certain clivage entre les tâches liées à l’éducation et celles relevant du soin, est souvent source de tensions, de formes de domination dans les relations de travail, voire de « crispations identitaires ». Au Petit Prince, au contraire, la différenciation statutaire entre les professionnelles est assez peu marquée. Outre la directrice, l’équipe est composée de deux éducatrices de jeunes enfants (l’une diplômée, l’autre en alternance), d’une ou deux auxiliaires de puériculture et, à l’occasion, d’une stagiaire en formation. La directrice conserve néanmoins une autorité administrative et un pouvoir de décision sur le recrutement, le versement des salaires, l’organisation des emplois du temps, l’assignation des tâches, ou encore l’achat de matériel et les relations avec les autres institutions. Bien que les réunions hebdomadaires permettent un échange relativement horizontal des points de vue sur les problèmes courants, c’est également elle qui en fixe l’ordre du jour. En outre, Aurélie s’assure de la conformité des pratiques des accueillantes avec les standards de qualité inscrits dans le projet de la crèche. De ce fait, il lui arrive parfois de reprendre un geste ou une réaction jugés inappropriés.

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Difficultés Financières et Tensions Internes

Le Petit Prince accuse en effet un déficit chronique, lié au fait qu’il ne bénéficie pas des financements publics habituellement alloués aux crèches associatives. Cette situation la force à rechercher des financements en permanence et induit un climat de travail relativement conflictuel. En effet, la crèche fonctionne la plupart du temps au maximum de ses capacités d’accueil, alors même que les professionnelles sont déjà en difficulté en raison du nombre élevé d’enfants. Dès le début de l’année 2020, un épisode vient révéler les oppositions. À un moment particulièrement difficile, Félicia, une auxiliaire de puériculture, prend un congé maladie prolongé alors qu’elle vient de tomber enceinte. Aurélie se sent trahie car elle ne dispose pas des moyens financiers pour la remplacer et elle estime que Félicia aurait pu continuer à travailler quelques mois sans mettre en péril sa santé. Un autre évènement de ce type marque un tournant dans les relations au sein de l’équipe. Durant le confinement sanitaire, l’activité de la crèche a été bloquée, mais les salaires des professionnelles ont été maintenus presque intégralement. Pour des raisons administratives, la directrice n’a pas pu, ou souhaité, mettre les employées au chômage partiel. Cependant, ne pouvant assumer les pertes liées à cette décision, elle se ravise et leur demande, en accord avec la direction du centre social, de faire des heures supplémentaires pour rattraper une partie du temps de travail perdu. Certaines professionnelles se sentent flouées et émettent des doutes quant à la légalité du procédé, mais n’osent pas s’opposer frontalement à la directrice.

Les Sirènes : Un Projet d'Éducation Préscolaire

Établissement privé à but lucratif, Les Sirènes se définissent avant tout par un projet d’éducation préscolaire pour les 3 à 6 ans. Au sein de ce projet, l’accueil des bébés est pensé comme un service supplémentaire à destination des parents, mais n’est pas réellement au centre des préoccupations. Contrairement au Petit Prince, on ne peut véritablement parler d’un idéal professionnel concernant la qualité de ce service, que Mme Rym, la directrice et fondatrice du jardin d’enfants, affirme avoir conçu pour pallier un manque dans le quartier. Cette configuration est représentative de la grande majorité des jardins d’enfants en Tunisie. Il n’existe en effet aucune formation spécifique et aucun référentiel national centrés sur l’accueil des moins de 3 ans.

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