Depuis plusieurs semaines, la crèche La Forêt enchantée à Amnéville, en Moselle, gérée par le groupe privé La Maison Bleue, fait face à une situation préoccupante. Des témoignages d'anciennes salariées et de parents mettent en lumière des dysfonctionnements majeurs, notamment un manque de personnel chronique, des conditions d'accueil dégradées et un sentiment de "maltraitance institutionnelle". Ces allégations ont conduit à une surveillance accrue de la part de la protection maternelle infantile (PMI) du département.
Témoignages accablants d'anciennes salariées
Sept anciennes salariées de la crèche ont accepté de témoigner, sous couvert d'anonymat, auprès de "ici Lorraine". Leurs témoignages convergent vers un constat alarmant : une détérioration des conditions de travail et d'accueil des enfants depuis la reprise de la crèche par La Maison Bleue en 2022.
"On a complètement été dépossédées de notre métier", déplore l'une d'elles. "On nous a imposé des conditions d'accueil des enfants déplorables. On n'était pas assez nombreux pour s'occuper correctement d'eux. On ne s'occupait plus des enfants alors que c'est le cœur de notre métier, on faisait de la garderie".
Le manque de personnel est au cœur des préoccupations. Les anciennes salariées décrivent des situations où elles se retrouvaient seules ou en nombre insuffisant pour s'occuper d'un grand nombre d'enfants. "On fait comment quand on est deux pour s'occuper de vingt enfants ?", s'interroge l'une d'elles. Une autre témoigne : "Je me suis retrouvée plusieurs fois dans une section de bébés avec 32 enfants de moins d'un an pour quatre professionnelles. Cela nous prenait entre une heure et une heure et demie pour changer tous les enfants. C'était du travail à la chaîne".
Ces conditions de travail ont des conséquences directes sur la qualité de l'accueil des enfants. "Autre exemple, lors du repas, quand les enfants avaient faim, ils pleuraient tous, alors on faisait au plus criard. On n'a que deux bras et ce n'était pas possible. Je ne compte plus les fois où je me suis pris quelques minutes pour souffler et où j'ai pleuré parce que, voir tous ces enfants en larmes, ce n'était pas possible. Alors quand je suis allée voir la ressource humaine en lui disant que ce n'était plus possible, elle m'a répondu que si je n'étais pas capable de gérer un groupe d'enfants, je pouvais aller vendre des petites cuillères chez Leclerc", se souvient une ancienne salariée.
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Face à ces difficultés, les salariées se sentaient impuissantes et démunies. "C'est frustrant de ne pas pouvoir répondre aux besoins de l'enfant. On parle de maltraitance institutionnelle, c'est une maltraitance indépendante de notre volonté et on n'a pas le choix et ça, c'est très difficile à accepter, la conséquence de tout cela, ce sont des arrêts maladies, des professionnelles", conclut une autre.
Conséquences : arrêts maladie et démissions
Les conditions de travail dégradées ont eu des conséquences néfastes sur la santé des salariées. Plusieurs d'entre elles ont été en arrêt maladie, voire ont démissionné.
"Moi, j'ai fait un burn-out. Je suis allée voir un psychologue qui me l'a diagnostiqué. J'irai plus loin en disant qu'on ne peut pas faire de l'or avec de la merde. C'est inhumain avant tout pour l'enfant. Je parle juste pour l'enfant. On doit faire de notre mieux, mais par exemple, pour la nourriture, on était obligées de les faire manger seuls, même s'ils n'y arrivaient pas. On n'avait pas le temps de prendre le temps pour leur donner à manger", raconte avec quelques sanglots dans sa voix une des jeunes femmes qui témoignent.
Une autre professionnelle explique : "Moi aussi, j'ai été voir un psychologue, parce que cela me rendait malade. Nous, le personnel, on souffrait. Dès que l'on faisait des remarques, on était pris en grippe par la RH et la directrice du territoire. On subissait des pressions".
La Forêt enchantée a ainsi connu une vague d'arrêts maladie, avec huit arrêts la semaine du 13 janvier et cinq la semaine suivante.
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La direction se défend et invoque les "maladies hivernales"
La direction de La Maison Bleue reconnaît des difficultés liées à l'absence de personnel, mais les attribue principalement aux "maladies hivernales".
"On est encadré par un décret, et ce décret met en lien un taux d'encadrement à respecter et on le respecte chaque jour parce qu'il permet la sécurisation des enfants, le bien-être des équipes, la mise en place de projets pédagogiques et un accueil de qualité donc effectivement avec les absences en lien avec les maladies hivernales, on prend chaque jour une décision et parfois, on annule l'accueil de certains enfants", explique Nathalie Fabert, directrice du territoire pour la Maison Bleue.
Elle réfute les allégations de sous-effectif et assure que "en aucun cas, on ne mettra en difficulté les équipes et on ne mettra à mal la sécurité des enfants en ne les respectant pas, donc on a des outils de pilotage pour voir le nombre d'enfants accueillis par jour et le nombre de professionnels".
Nathalie Fabert insiste sur le fait que le taux d'encadrement est toujours respecté, avec une professionnelle pour "cinq enfants qui ne marchent pas" et une professionnelle "pour huit enfants qui marchent".
Surveillance accrue de la PMI
Malgré les dénégations de la direction, la Forêt enchantée fait l'objet d'une "vigilance accrue" de la part de la protection maternelle infantile (PMI) du département de la Moselle depuis plusieurs mois, suite aux signalements de plusieurs parents et d'anciennes salariées.
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Nathalie Fabert se dit "très surprise par le terme de maltraitance institutionnelle et de cette remontée". Elle assure que "la loi est respectée" et que des réunions d'équipe sont organisées régulièrement pour "entendre les équipes et les accompagner".
Elle précise également que "chaque salarié qui part de la société a un questionnaire sur les raisons de son départ et rien ne m'a été remonté à mon niveau".
Quant à la surveillance de la PMI, elle affirme qu'il "y a un contrôle renforcé" dans le cadre d'un dispositif "information détection accompagnement (IDA)" mis en place "bien avant nous et continue avec nous".
D'autres crèches du groupe pointées du doigt
Suite aux révélations sur la crèche d'Amnéville, d'autres crèches gérées par le groupe La Maison Bleue en Lorraine ont été pointées du doigt. Des parents et d'anciennes salariées dénoncent des problèmes similaires de sous-effectif chronique et de manque de moyens.
"Les enfants avaient encore faim en rentrant à la maison", témoigne une ancienne salariée d'une crèche du groupe en Moselle. "On avait 19 enfants et on n'avait que quinze repas. On allait voir la directrice pour savoir ce qu'il se passait et elle nous disait que c'était au cas où il y avait des absents. Des parents nous racontaient que leurs enfants avaient encore faim en rentrant à la maison. Il fallait leur mentir… On n'avait pas le droit de dire quoi que ce soit, sinon c'était directement la porte !"
La direction du groupe La Maison Bleue conteste ces témoignages. "Jamais, au sein de la Maison Bleue, on ne rationne ou on ne commande des repas en moins", assure Frankie Jourdaine, directeur régional du groupe dans le Grand Est. "D'ailleurs, je peux vous donner un chiffre : tous les jours, au sein de la Maison Bleue, on jette 12% des repas à la poubelle. On commande toujours les repas en nombre suffisant par rapport au nombre d'enfants inscrits, mais souvent le nombre d'inscrits est supérieur au nombre d'enfants présents le lendemain."
Un problème "systémique" selon un syndicat
Cyrille Godfroy, co-secrétaire général du Syndicat national des professionnels de la petite enfance, estime que ces dysfonctionnements révèlent un problème "systémique" au sein du groupe La Maison Bleue.
"Depuis quelques mois, la Maison Bleue c'est le groupe où l'on a le plus de dossiers en cours", affirme-t-il. "On constate de grosses difficultés sur la gestion des ressources humaines : les arrêts maladie, les fins de contrat… C'est aussi le management qui est mis en cause, avec un management par la peur. Il y a un vrai problème systémique dans cette entreprise, qu'on constate sur tout le territoire."
La CCPOM mise en cause
Trois des quatre crèches concernées par ces témoignages se situent dans la communauté de communes du Pays Orne-Moselle (CCPOM), qui a confié la gestion de ses cinq établissements d'accueil du jeune enfant au groupe La Maison Bleue sous la forme d'une délégation de service public.
Des élus de la CCPOM alertent depuis trois ans sur les dysfonctionnements constatés dans les crèches gérées par La Maison Bleue, mais estiment que leurs signalements n'ont pas été pris en compte.
"Ce sont des éléments qui devaient attirer l'attention de la direction de la CCPOM, et que j'essayais, en vain, de faire connaitre", raconte l'élu de Vitry-sur-Orne. "Dans une délégation de service public, il y a des exigences. Ces exigences ne sont même pas contrôlées par les élus de la CCPOM. Ce n'est pas normal que ces dysfonctionnements remontent à nous. Ils auraient dû les voir !"
Cyrille Godfroy estime que les élus locaux ont une "vraie responsabilité" dans cette affaire. "Quand ils lancent un marché public, ils reçoivent plusieurs candidats. Si c'est le critère prix qui prime, il faut se poser des questions. C'est compréhensible que certaines collectivités n'aient pas la technicité pour gérer en direct ces services et qu'elles fassent appel à des entreprises spécialisées là-dedans. Mais ça se contrôle ! On ne laisse pas les clés de services publics sans avoir un maximum de contrôles, surtout quand on s'occupe de bébés."
Le président de la communauté de communes du Pays Orne-Moselle assure qu'un "plan d'action est en cours" et que "la Maison Bleue sait ce qui lui reste à faire".
Mesures prises par la PMI
De son côté, la Protection maternelle et infantile a mis en place un "plan d'action" pour l'établissement d'Amnéville : le nombre de professionnels diplômés sera augmenté pour atteindre les 40 % exigés par la loi, des jouets et du matériel pédagogique seront commandés, un conseil de crèche sera créé pour associer les parents aux prises de décision et le processus de signalement des évènements graves et indésirables sera revu.
Par ailleurs, la PMI indique que trois signalements lui ont été transmis dans d'autres crèches gérées par la Maison Bleue en Moselle, sur les quatorze établissements chapeautés par le groupe privé dans le département.
Un rapport sur le groupe réalisé par l'Inspection générale des affaires sociales, commandé par le gouvernement, devrait être publié dans les prochaines semaines.
Les témoignages continuent à affluer
Suite au reportage sur les dysfonctionnements à la crèche d'Amnéville, d'autres parents ont contacté "ici Lorraine" pour apporter leur témoignage.
C'est le cas de Marc, dont le fils a fréquenté l'établissement Maison Bleue de Mondelange. Il n'a pas fallu longtemps pour constater "de vraies anomalies", explique le papa. Dans le cadre de l'adaptation du petit garçon à la crèche, Marc, sa compagne et les grands-parents du petit garçon l'ont accompagné une heure par jour pendant trois jours, c'est là que "de graves dysfonctionnements ont été observés".
Marc énumère : "dehors les enfants jouaient avec du grillage, après avoir joué sous la pluie ils n'étaient pas changés et restaient trempés et frigorifiés pendant des dizaines de minutes, le personnel était complètement dépassé". Une situation hors de contrôle, à tel point que c'est la mère de Marc qui intervient pour enlever des cailloux dans la bouche d'une enfant. Manque de personnels, mais aussi manque de moyens notamment pour occuper les enfants. "Il y avait une dizaine d'enfants qui se battaient pour 3 camions, on nous a dit 'on ne sort pas les livres ça les abimerait', c'est incompréhensible", poursuit Marc.
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