La crèche du Baron à Orléans, un établissement municipal, a récemment fait l'objet d'une fermeture abrupte le 14 juin, entraînant la suspension de plusieurs employés et le lancement d'une enquête administrative. Cet événement a suscité de vives inquiétudes et un sentiment d'incompréhension parmi les parents. Cet article se propose d'examiner en profondeur l'histoire de la crèche, les événements récents qui ont conduit à sa fermeture, et les enjeux plus larges qu'elle soulève concernant la qualité de l'accueil et la maltraitance dans les structures de la petite enfance. L'article abordera également l'évolution historique des crèches en France, en mettant en lumière les différentes fonctions sociales qui leur ont été attribuées au fil du temps, ainsi que les débats et controverses qui ont jalonné leur développement.

Fermeture et Enquête Administrative à la Crèche le Baron

Le 14 juin, des parents, inquiets et perplexes, ont tenté d'obtenir des explications concernant la fermeture soudaine de la crèche le Baron. Un courriel les avait informés de "difficultés dans l’accompagnement des enfants" au sein de la structure, proposant un autre lieu d'accueil pour la semaine suivante. Sur place, la directrice de l'établissement et son adjointe, ainsi que la directrice de la petite enfance de la mairie, ont eu du mal à répondre aux questions des parents.

Les parents ont été assurés qu'aucune violence physique n'avait été commise. Cependant, les réponses concernant d'éventuelles violences psychologiques étaient plus évasives. Nicolas et Elise, parents d'une enfant fréquentant la crèche, ont été conseillés d'observer si leur fille mangeait et dormait normalement, et si elle ne présentait pas de comportement anormal. Ils ont également été informés de la disponibilité d'une cellule d'écoute et d'une psychologue.

Gauthier Dabout, conseiller municipal en charge des solidarités et de la famille à la mairie d'Orléans, a confirmé qu'une enquête administrative était en cours et que des professionnels avaient été suspendus. Il a catégoriquement exclu tout problème de violence physique, mais n'a pas souhaité s'étendre sur la nature des faits reprochés, ni sur leur ampleur. Les conclusions de l'enquête étaient attendues pour la mi-juillet.

La crèche le Baron, qui ne fonctionne pas pendant la période estivale, a donc fermé avec trois semaines d'avance. 42 des 45 familles d'enfants qui y étaient accueillis ont accepté une place dans une autre structure municipale, tandis que trois familles ont préféré s'organiser par elles-mêmes. La crèche a rouvert ses portes le 2 septembre avec un effectif réduit à 25 enfants, dans le but de repartir sur des bases saines.

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Contexte National: Maltraitance et Crèches Low-Cost

La fermeture de la crèche le Baron à Orléans intervient dans un contexte national marqué par une prise de conscience accrue des problèmes de maltraitance dans les crèches. La sortie du livre-enquête de Victor Castanet, "Les Ogres", a fait grand bruit en dénonçant les agissements de certains grands groupes de crèches privées, accusés de rechercher le profit en réduisant drastiquement les coûts, au détriment de la qualité de l'accueil et du bien-être des enfants.

Victor Castanet met en cause les délégations de service public accordées à ces grands groupes privés, soulignant que certains proposent aux collectivités de réduire le prix de revient d'un berceau à près de 4 000 euros par an, alors que le coût réel est d'environ 12 000 euros. Ces révélations ont suscité une vive émotion et ont relancé le débat sur la nécessité d'un contrôle plus strict des établissements de la petite enfance.

Julie Fallon, ancienne directrice d'une micro-crèche privée, déplore le cas des crèches low-cost, comme celles du groupe People & Baby, où "l’enfant n’est plus une personne mais un numéro". Elle a elle-même dénoncé les agissements de deux de ses employés maltraitants les enfants de son établissement.

Réponse de la Mairie d'Orléans et Défis du Contrôle

À la mairie d'Orléans, Gauthier Dabout se dit "extrêmement choqué" par les révélations du livre-enquête de Victor Castanet. Il assure que la municipalité exerce un contrôle rigoureux sur les 29 structures d’accueil pour enfants que comporte la ville, dont 17 sont privées, dont une en délégation de service public. Il affirme que l'objectif n'est pas de faire des économies en faisant appel aux établissements privés, mais plutôt d'avoir une offre équitable sur tout le territoire, avec une proposition de garde dans tous les quartiers.

Cependant, Julie Fallon souligne les difficultés rencontrées par les organismes indépendants pour exercer un contrôle efficace. Elle déplore un manque de communication et de professionnalisme à la Protection maternelle et infantile (PMI) du Loiret, et met en doute la capacité de la municipalité d'Orléans à combler ces manques par des contrôles qui lui sont propres, en raison du manque de compétences spécifiques de ses agents en matière de petite enfance.

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Elle en appelle à la responsabilité de chacun et rappelle que le sujet de la maltraitance dans les crèches n'est pas nouveau. Elle réclame des moyens supplémentaires et une meilleure réglementation de la profession. En mars 2024, l’ex-ministre déléguée chargée de l’enfance et des familles, Sarah El Haïry annonçait lancer une "mission de contrôle des grands groupes de crèche".

Évolution Historique des Crèches: Fonctions Sociales et Controverses

Pour comprendre les enjeux actuels liés aux crèches, il est essentiel de retracer leur évolution historique et les différentes fonctions sociales qui leur ont été attribuées au fil du temps. Les propos historiques trouvés dans les travaux sociologiques sur la crèche collective mettent au jour une forme de périodicité des fonctions sociales de la crèche.

Schématiquement, une fonction de moralisation des classes indigentes domine depuis la naissance des crèches en 1844 jusqu’avant la fin du XIXe siècle et correspond à un curriculum basé sur la religion. À partir des années 1870, la lutte des républicains pour la laïcisation des institutions éducatives et charitables marque l’avènement de l’hygiène et des médecins jusqu’au milieu du XXe siècle, moment où ces fonctions sanitaire et médicale (qui conservent une application morale) sont à leur apogée. À cette période entrent en scène la psychologie puis la psychanalyse, lesquelles prennent progressivement l’ascendant sur les pratiques médicales et influencent le renouvèlement de la prise en charge éducative des jeunes enfants par les professionnels. La fonction pédagogique, d’éveil et d’épanouissement, s’affirme ainsi lors de la seconde partie du XXe siècle. On y ajoutera la culture et l’éveil culturel.

Plus ou moins appuyée, plus ou moins explicite, la disqualification des pratiques éducatives parentales - maternelles - traverse le temps. À cet égard, les événements politiques et sociaux de mai 1968 sont communément présentés comme une clé de lecture essentielle de l’évolution des pratiques professionnelles et des relations aux familles. Celles-ci, mises hors les murs de l’institution au cours de la période de l’hygiénisme selon les analyses précitées, suspectes de différents maux, et notamment de pratiques de puériculture défaillantes, voire de mœurs suspectes, refont leur apparition dans les locaux. Les guichets mis à bas, parents et professionnels apprennent à se parler… Mais ne s’agit-il pas là d’une vision idéalisée, sur des liens sociaux renoués ? Parallèlement, la structure sociale de la population des crèches a évolué, passant de la catégorie des indigents au XIXe siècle à celle des ouvriers depuis la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe, pour ensuite être dominée par les classes moyennes et supérieures.

C’est le 14 novembre 1844 qu’est ouverte la première crèche à Paris (crèche de Chaillot) nommée ainsi par son fondateur, Firmin Marbeau, homme politique et philanthrope appartenant au milieu du catholicisme social. Ce sont des hommes qui entrevoient la nécessité de la crèche à travers le problème de la garde et de l’éducation du jeune enfant des classes pauvres, et qui s’engagent sur le terrain de l’action. La reconnaissance des crèches comme un enjeu social a effectivement été l’objet de luttes, ce projet n’ayant jamais fait l’unanimité et ayant parfois déchaîné des passions.

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Les problèmes de mortalité infantile, d’industrie nourricière, de santé soulevés, notamment, avaient d’autres enjeux implicites ou explicites, comme celui de la place des femmes au sein de la famille et de la société - et la question de la légitimité du travail féminin y sera centrale - ou celui de la pacification d’une société qui vit au fil des soubresauts de l’instabilité politique et des émeutes. Aujourd’hui, les débats contemporains autour de la qualité éducative de la crèche et de son curriculum renouvèlent ces controverses. Leur explication réside dans le fait qu’à travers la crèche, il est question du corps social, politique et pédagogique des jeunes enfants et, par extension, de la famille et de la société. C’est cette tension dans l’histoire des crèches, entre des progrès, qu’ils soient sanitaires ou éducatifs, et la tentation normalisatrice des politiques - ce que des auteurs ont nommé le contrôle social - que nous développons dans cet article.

Firmin Marbeau considérait la crèche comme l’espace-temps idéal d’un renouveau éducatif. À travers le temps de l’enfance, plus précisément de la petite enfance, et de l’espace institutionnel de la crèche, une action éducative peut être menée en direction du corps et de l’âme de l’enfant et, à travers lui, atteindre la famille (indigente) et la société. Le projet des crèches se construit et se justifie en partie contre les nourrices, impropres à assurer la santé physique et psychique des enfants. Mais, ce projet se construit aussi contre les familles - comprendre ici les familles pauvres - décrites sur le même registre, désastreux, quant à l’éducation (hygiène, alimentation) offerte aux enfants. Dans ces constats et représentations, nourrices comme familles contribuent à la mortalité des enfants.

Hygiène et Santé: Une Préoccupation Constante

Dès le départ, des médecins sont associés à cette entreprise, dont ils cautionnent la légitimité (amélioration de la santé, lutte contre la mortalité). Et la crèche n’échappe pas à l’évolution, plus large, du rapport intime et social au propre et au sale, des pratiques d’hygiène et de santé, des technologies. Et du corps de l’enfant, au corps social, de la santé du corps à celle de l’âme, toutes les associations seront permises où la crèche apparaît investie d’un projet d’éducation holistique, des corps et des âmes. Ce projet passe par une réforme des pratiques de soins du corps et des mœurs. Une transmission orale, mais aussi écrite, des nouvelles techniques de soin à l’enfant s’opère.

La première crèche Saint-Pierre de Chaillot, à Paris, a été ouverte dans une maison possédant un « jardin vaste ouvert dans le voisinage de la campagne ». L’influence du bon air sur les enfants est une rhétorique du discours des promoteurs de la crèche. Le bon air du jardin est réputé avoir des effets bénéfiques sur le développement des enfants.

Dès lors, « le but principal de la Crèche est de procurer à l’enfant un air pur, des aliments sains, suffisants, appropriés à son âge, une température convenable, et des soins non interrompus », indiquent de nombreux comités d’organisation dans le règlement de leur crèche. Le bon air de la campagne ou du jardin de la crèche s’oppose à l’air putride de la ville. L’aération de la ville et des quartiers se propage aux institutions, puis aux maisons.

La crèche, pour un temps de la journée, arrache l’enfant pauvre des « puanteurs stagnantes » de son milieu familial et social. Elle donne à sa famille une autre représentation de ce que doivent être l’aération et le parfum d’une maison. La grande entreprise de réforme des pratiques de soins hygiéniques à l’égard des jeunes enfants est en route. À l’intérieur de la crèche, le trajet de l’air est pensé. Un poêle près de la porte d’entrée permet à l’air froid extérieur de se réchauffer avant de se répandre dans la salle.

Le règlement des berceuses indique la procédure à suivre quant à l’aération des salles : un ventilateur doit être en action permanente, l’ensemble du berceau doit être exposé à l’air durant la nuit et les locaux aérés tous les matins ou toute la nuit, selon les directives. À des locaux longuement aérés, devaient correspondre des enfants propres. La systématisation des principes généraux d’hygiène est engagée, ceux-ci sont affichés dans l’ensemble des crèches et doivent être appris par cœur par les berceuses.

Pourtant, ces nouvelles modalités de l’hygiène des tout-petits ne font pas l’unanimité. Certes, dans un premier temps, les consignes sont prescrites avec une certaine latitude : « Les berceuses doivent encore laver, peigner les enfants qui ne l’ont point été, tout en exhortant doucement les mères à prendre ce soin » précise le baron De Watteville. À quelque temps d’intervalle, le même type de consignes est rappelé, auquel s’ajoute la menace d’exclusion : « les gardiennes laveront et peigneront les enfants qui n’auraient pas reçu ces soins, en exhortant doucement les mères à les leur donner elles-mêmes à l’avenir. L’enfant tenu malproprement cessera d’être reçu à la Crèche ».

Le Tour d'Abandon d'Orléans: Un Dispositif Historique d'Accueil des Enfants Abandonnés

Dans un autre registre historique, il est intéressant de mentionner l'existence du tour d'abandon de l'hôpital d'Orléans, un dispositif qui a accueilli plus de 13 000 enfants entre l'an 3 et le 1er février 1857, date de sa fermeture. Le tour était un élément central du dispositif d’accueil des enfants abandonnés dans l’organisation prévue par le décret impérial du 19 janvier 1811.

L’origine des tours se trouve en Italie. C’est sous le pontificat de Sixte IV (1471-1484) que ce mode de recueillement des enfants trouvés et abandonnés commence à se développer. Le premier « ruote di trovatelli » (roue pour enfants trouvés) fut installé à Rome lorsque ce pape décida de rétablir l’hôpital chargé d’accueillir les enfants abandonnés créé à l’initiative d’Innocent III au Moyen-âge. Si le système du tour se répandit en Italie, pour Léon Lallemand, leur existence en France jusqu’au décret de 1811 fut exceptionnelle.

Le décret impérial du 19 janvier 1811 institua le système des tours. Leur création avait pour but d’éviter les infanticides et les dépôts sur la voie publique, aux portes des églises ou d’autres endroits fréquentés avec tous les risques que cela présentait pour les enfants. A partir de 1830, des débats eurent lieu, opposant les défenseurs de ce système qui y voyaient un acte de charité chrétienne et ses détracteurs qui, du fait de l’anonymat, pensaient favoriser le vice, les naissances illégitimes, la prostitution et inciter à l’abandon.

Le tour d’abandon était le plus souvent situé dans des lieux assez isolés, mais près des hospices. C’était un cylindre de bois dans lequel était déposé le bébé avec éventuellement des vêtements ou objets, qui tournait sur lui-même pour permettre le recueil de l’abandonné par la personne de garde prévenue par une clochette.

En 1837, la commission administrative faisait état d’un courrier du préfet du Loiret ordonnant « la translation du tour de l’hôpital général de l’endroit où il est actuellement à la porte principale de l’établissement ». Ce mouvement eut lieu en 1839, les bâtiments occupés par les enfants devant être dévolus au service des aliénés, la crèche fut transférée dans les magasins se trouvant dans la cour dite des passants permettant ainsi de placer le tour sur la rue Porte Madeleine en application de la décision de préfet de 1837.

Le 12 janvier 1857, le préfet Boselli prenait, suite à la délibération du Conseil général en date du 29 août 1856 un arrêté ordonnant la fermeture du tour. Dans la circulaire qu’il adressait aux sous-préfets et aux maires, il précisait les raisons ayant motivé cette décision. La première avait pour objet de réduire « dans de plus étroites limites des dépenses dont l’exagération dans le département appelait une réforme ».

La suppression du tour fut suivie d’une diminution spectaculaire du nombre des abandons. Après la fermeture du tour, le service des enfants trouvés, abandonnés continua de fonctionner dans les bâtiments qui lui avaient été alloués en 1839. La crèche des filles prit le nom de salle Sainte Anne, celle des garçons celui de l’Enfant-Jésus.

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