Introduction

Le concept de progrès, souvent associé à une trajectoire linéaire ascendante, est ici examiné à travers le prisme de la pensée de Paul Ricœur et confronté à l'idée de contraction. Cette exploration philosophique vise à déconstruire les notions simplistes du progrès et à embrasser la complexité de l'expérience humaine face au temps, à la mort et à l'avenir.

Le Temps et l'Avenir : Entre Visions et Prévisions

L'avenir est un mot clé de l'histoire, un champ de bataille entre visions et prévisions. Comment penser l'attente ? Le Pr Dario Mantovani a organisé un colloque interdisciplinaire au Collège de France, « Avenir : quel temps d’attente ? ». Entre-Temps, une revue d’histoire actuelle, collective et entièrement gratuite, attachée à la chaire de Patrick Boucheron, a décidé de publier le texte de la contribution de ce dernier.

Patrick Boucheron, dans son texte, évoque « l’horloge de l’Apocalypse, Doomsday Clock », image forte de l'urgence et de l'angoisse face à un avenir incertain. Cette horloge, créée par des scientifiques, mesure le temps restant avant la fin du monde, un concept repris par la culture populaire.

La métaphore de l'horloge est puissante car elle exprime une parole qui nous dépasse, qui se porte au-devant de notre capacité de conceptualisation. Face aux dangers imminents du changement climatique, il est nécessaire d'inventer des métaphores qui permettent de mobiliser efficacement des conjurations d'intelligence scientifique, d'énergie sociale et de volonté politique autour de la question cruciale d'un avenir commun et durable.

Selon Walter Benjamin, « Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir “comment les choses se sont réellement passées” ; cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger ».

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L'histoire, en tant qu'archéologie de la modernité, permet de mettre à jour, dans notre conception du temps, la strate apocalyptique, non pour la dénoncer ou la récuser, mais au contraire pour en reconnaître la puissance créatrice.

Les prophètes sont ces « sentinelles de l’immanence » qui représentent le futur comme s’il était déjà présent. Paul Ricœur parle de « répétition créatrice » pour décrire le nouveau régime chrétien de l'historicité, qui ménage la possibilité d'une issue, une forme de reprise après une interruption dans le cours du temps.

Giorgio Agamben, dans son commentaire de l’épitre aux Romains, intitulé Le temps qui reste, se place non pas à la fin des temps, mais dans le temps de la fin, en cette contraction où peut se contempler « le temps qui reste entre le temps et sa fin ».

La Mort et la Pensée : Marcel Conche et Paul Ricœur

La mort est une grande question, qui n’admet que deux réponses possibles, comme le remarque Marcel Conche. Soit il n’y a rien après la mort, soit quelque chose du sujet vivant subsiste. Ces deux attitudes opposent Marcel Conche et Paul Ricœur.

Paul Ricœur se définit comme « un chrétien d’expression philosophique ». Pour lui, le Jugement dernier peut être compris comme une récapitulation instantanée du sens de la vie. À partir de la mort, il devient possible d’envisager la trajectoire terrestre d’un homme « dans une temporalité non successive, dense, raccourcie dans l’instant totalisant ». Ainsi la mort dévoile-t-elle l’essence, elle est survenue de l’Essentiel.

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Selon Marcel Conche, il faut user de précaution dès que nous voulons réfléchir sur la mort, car si « nous savons que nous mourrons, nous ne savons pas ce que cela veut dire » et « personne ne le saura jamais ». Il s’inscrit dans le prolongement de la tradition matérialiste, pour laquelle « l’homme individuel n’est qu’une partie de l’humanité, et l’histoire humaine n’est qu’un accident de l’écorce terrestre ».

L'expérience du mourir nous est inconnue. Toute pensée de la mort est en forme d'asymptote : elle approche la limite sans l'atteindre.

Si les points de départ des deux hommes sont opposés, l’investigation philosophique les conduit souvent à des conclusions similaires. Tous deux voient dans l’œuvre et la postérité des victoires sur le caractère éphémère de la vie.

Marcel Conche s’est senti après-coup « hanté par la mort », au point d’être saisi d’une frénésie de création. De même, Paul Ricœur remarque : « Je participe encore aux tourments et aux joies de la création, comme dans une arrière-saison crépusculaire ; mais je ressens dans ma chair et dans mon esprit la scission entre le temps de l’œuvre et celui de la vie ; je m’éloigne du temps immortel de l’œuvre, et je me replie sur le temps mortel de la vie. »

Enfin, la pensée de la mort n’est pas elle-même négative, fautrice de désespoir ou de mélancolie. Chez Marcel Conche, elle déclenche une « urgence à vivre ». Quant à Paul Ricœur, il évoque « la gaieté jointe à la grâce espérée d’exister vivant jusqu’à la mort ».

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La Gratuité : Don et Intérêt

Qu’est-ce que la gratuité ? Quel lien entretient-elle avec cet acte fondamental qui consiste à donner ? Pour saint Bonaventure, le seul et vrai don consisterait à donner… le fait même de donner.

L’actuel phénomène de la gratuité (qui se manifeste par les journaux distribués le matin ou les millions de fichiers partagés quotidiennement sur Internet) relève d’une activité économique à part entière, et non d’un acte désintéressé.

Pour l’économiste Olivier Bomsel, « Le gratuit est banal : c’est un outil, un instrument économique, un appât. Il sert à amorcer, à réunir des clients initiant les marchés des innovations numériques, lesquelles tiennent une place grandissante dans nos économies. »

Denis Olivennes estime que « non seulement la Toile n’échappe pas au système marchand, mais l’usage débridé de la gratuité sur le réseau détruit les mécanismes mêmes qui permettent la diversité culturelle. »

Francine Pressel-Markovits s'interroge sur la viabilité, pour soi et les autres, d’une gratuité de fait.

Paul Ricœur : Deuil et Gaieté

Composé de « Fragments », l’ultime opus de Paul Ricœur s’ouvre sur un texte saisissant, intitulé « Du deuil et de la gaieté », vingt-cinq pages écrites en accompagnant la lente extinction de sa femme et interrompues par son décès en 1998.

Il s'agit d'une méditation sur la mort de l’autre, puis, dans les notes prises jusqu’en 2005, sur le « vœu de vivre », le souci de « devenir capable de mourir » à son tour en honorant la vie : détachement de soi, deuil à faire de l’existence après la fin - « j’accepte de n’être plus » -, sur le « temps unique » ou « l’instant totalisant » du Jugement dernier qui n’est que la récapitulation instantanée de la vie.

Transmission et Éducation : Fragments Philosophiques

Une philosophie de l’éducation pourrait se donner comme tâche d’interroger les difficultés liées à l’effectuation. Le discours de l’école est soumis à la double épreuve du bien-fondé des référents scientifiques dont il se réclame, et de l’authenticité de la mise en œuvre du projet annoncé.

La métaphore de la crise occupe une place de choix. Sa redondance s’inscrit comme l’assurance prise sur l’importance de l’échec.

La figure du désert forme un récit d’édification qui enserre un ensemble de paradoxes imbriqués comme en abyme : c’est le temps de l’exode, le passage obligé.

Le discours scolaire se déploie dans les trois zones de l’administration scolaire (gestion et encadrement managérial, disciplines, prévention sociale) de la parole instituée (porte-parole, doctrinal) et de l’interprétation.

La philosophie de l’école n’est pas indépendante de ce qui la fonde.

Le discours scolaire véhicule les tensions qui le fondent (indépendance/appartenance ; soumission/insoumission, respect/irrespect, discipline/indiscipline).

À l’intersection d’une visée critique, d’un existentialisme, et d’une philosophie de l’imaginaire, la pédagogie est situation, action, effectuation.

Paul Ricœur soulignait « l’idée naïve qu’il faille supprimer les sources du conflit ».

Forme de Vie et Sémiotique

La notion de forme de vie semble garantir des répercussions dans un certain nombre de concepts classiques, en promouvant un avancement théorique homogène et systématique. Par exemple, elle semble motiver une redéfinition de la notion d’acteur, instance sémiotique à laquelle on attribue une forme de vie.

La forme de vie expliquerait la vocation de la culture à se présenter comme une ressource d’émancipation, capable de soustraire l’individu aux liens doxiques figés pour en réélaborer d’autres.

La nécessité théorique de la notion de forme de vie court en parallèle avec la tension identitaire visant à se détacher des jeux de langage qui risquent de réduire les enjeux existentiels à l’économie des valences propre aux domaines sociaux.

La forme de vie renvoie à une écologie de l’interprétation des rôles sociaux qui fait référence au couplage entre une sémiosphère et une identité actorielle.

La forme de vie est le niveau de paradoxes générés par une narrativité qui recherche une cohérence actorielle et une résolution de l’hétérogénéité actantielle.

La forme de vie est le niveau d’élaboration du sens le plus individualisant et dans le même temps le plus indéterminé sur le plan de l’objectivation sémiotique.

La forme de vie semble être un niveau de gestion du sens qui permet une rétrocession des ambitions énonciatives pour protéger certaines valences de la contagion des commerces discursifs.

Technologies et Justice : Une Intrusion Croissante

Les remarquables progrès scientifiques de ces dernières années se sont traduits par l’apparition et le développement de nouvelles technologies dont bénéficient notre société dans son ensemble et plus spécifiquement certains secteurs d’activité tels que l’éducation, la santé et la justice.

Le déploiement de ces moyens techniques dans la justice, et plus spécifiquement dans le cadre de la procédure pénale, modifie inévitablement les pratiques policières, judiciaires et pénitentiaires.

Outre les indéniables avantages, notamment économiques (réduction des déplacements des intervenants) et environnementaux (diminution de la pollution liée à ces déplacements), de la visioconférence, les auteurs mettent en évidence plusieurs inconvénients qui lui sont associés.

La tenue d’audiences judiciaires à distance permettra-t-elle aux professionnels et aux auxiliaires de justice d’avoir accès aux regards, aux mimiques faciales, aux gestes et postures des justiciables, éléments particulièrement décisifs dans le cadre d’un procès pénal ?

Cette impression que la justice n’est pas rendue dans des conditions correctes est de nature à faire émerger, chez les professionnels judiciaires comme chez les justiciables, un sentiment d’injustice.

L’utilisation de l’imagerie cérébrale pour la détection du mensonge est aujourd’hui fortement contestée, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que la visualisation de l’activation de certaines régions du cerveau ne prouve pas en soi qu’un individu ment, les mêmes parties cérébrales fonctionnant pour d’autres activités cognitives.

En 1998, dans leur livre Ce qui nous fait penser, la Nature et la Règle, le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux et le philosophe Paul Ricœur évoquent ces « états mentaux » isolés par les neurosciences et le philosophe écrit « vous n’avez là qu’un psychisme de laboratoire de psychologie, qui n’est peut-être pas le psychisme riche de l’expérience intégrale ».

Toute la difficulté pour les experts psychiatres est de déterminer le rôle de la pathologie mentale détectée chez l’individu poursuivi dans le contrôle de ses actes.

Un crime peut tout à fait être commis de façon intentionnelle et même planifié par un individu mentalement déficient.

L’introduction du taser au sein des prisons ne risque-t-elle pas de perturber cet équilibre, déjà difficile à atteindre par le personnel de surveillance, entre coercition et négociation ?

Les personnels de surveillance interrogés indiquent que le port de cette arme en détention entraînerait d’emblée une accentuation de la distance entre eux et la population carcérale, le taser suscitant finalement de la peur tant chez le détenu, qui se sait cible potentielle, que chez le surveillant.

Les nouvelles pratiques professionnelles résultant des avancées technologiques impliquent une intrusion grandissante dans l’espace privé et intime.

Le développement scientifique et technologique ne s’accompagne-t-il pas finalement d’une « déshumanisation mécanistique » croissante, l’être humain se trouvant de plus en plus souvent réduit à une sorte de machine intelligente ou à un objet à étudier.

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