Introduction

L'histoire des corps en médecine révèle des perspectives fascinantes et parfois déconcertantes sur la manière dont les maladies étaient perçues et traitées. Parmi les affections qui ont suscité l'intérêt, la spasmophilie, avec son signe distinctif de contraction de la lèvre supérieure dite « en museau de tanche », offre un exemple éclairant des évolutions dans la compréhension des maladies et des corps. Cet article explore la définition de cette contraction et son contexte historique, en s'appuyant sur des observations médicales et des pratiques thérapeutiques du XVIIIe siècle, tout en établissant des parallèles avec des troubles contemporains.

Le Contexte Historique des Représentations du Corps

S'intéresser à l'histoire des corps permet de retrouver l’étrangeté qui convient à une approche historienne. Les récits et observations témoignant de l'expérience que les contemporains faisaient des corps et les représentations qu'ils en avaient nous déconcertent. Il est frappant de prendre conscience que les personnes que nous tentons de comprendre habitaient des corps que nous ne reconnaissons pas immédiatement.Dans l'Allemagne des années 1730, Barbara Duden a mis en lumière les représentations du corps féminin à travers les consultations de Johann Storch, médecin à Eisenach. Le corps féminin était perçu comme étant marqué par l'ouverture au monde extérieur et les relations avec son environnement. La féminité était associée à la périodicité et à la régularité des évacuations plus qu'à leur nature. L'importance des flux était capitale, et les fluides et leurs circuits apparaissaient mêlés.

L'Électricité et les Maladies des Femmes au XVIIIe Siècle

Durant les années 1750-1760, l'introduction de traitements électriques a marqué un tournant dans les représentations médicales du corps féminin. Mauduyt de La Varenne, Docteur Régent de la Faculté de Médecine de Paris, a participé à l'évaluation de ces traitements au sein de la Société royale de Médecine. Il a notamment observé le cas d'une jeune femme dont les règles s'étaient déviées vers l'oreille, et comment l'électricité avait permis de rétablir le flux menstruel par la voie naturelle.

L'observation de Mauduyt de La Varenne

Une fille âgée de 22 ans, d’une constitution très forte, entra à l’âge de 16 ans dans une petite rivière pour en retirer du chanvre. Ses règles s’arrêtèrent et, pendant six années, elles ne revinrent plus par la voie ordinaire. Elles s’ouvrirent une issue par l’oreille gauche, revenant périodiquement tous les mois et coulant pendant quatre jours. Cette évacuation était précédée de grands maux de tête, de mouvements convulsifs, de difficultés à respirer et de crachements de sang. Après un mois et six jours d’électrisation, les règles coulèrent pour la première fois par la voie naturelle pendant 24 heures. L’écoulement par l’oreille eut lieu en même temps et dura quatre jours comme par le passé. L’électricité ayant été continuée, les symptômes se dissipèrent.

Le rôle de l'électricité

L'électricité était utilisée pour réguler les écoulements corporels. Les premières applications thérapeutiques de l'électricité artificielle ont eu lieu vers 1750. L'électricité était alors produite par la friction d'un globe ou d'un disque de verre. Les bouteilles de Leyde permettaient d'administrer de violentes commotions. Bien que la technique ait connu des périodes de discrédit, elle est revenue sur le devant de la scène dans les années 1770, lorsque des médecins ont tenté de définir ses indications et ses dangers.

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Les fluides corporels et l'électricité

Mauduyt a traité vingt-deux femmes (27 %) durant l’année 1778. Deux catégories nosologiques concernaient spécifiquement les femmes : le « lait épanché » et les « suppressions » (aménorrhée). L'électricité était utilisée pour remédier à un défaut d'écoulement. Les effets généraux reconnus au fluide électrique étaient la mise en mouvement et l'évacuation des fluides : accélération des pulsations, augmentation de la transpiration, excitation de la sueur, trouble et dépôt dans les urines, libération du ventre, délivrance de douleurs, risque de métastases, échauffements.

La Spasmophilie et le Signe du « Museau de Tanche »

Le terme « spasmophilie » est apparu au milieu du XIXe siècle, mais ce n’est qu’à partir des années 1950 que cette affection est devenue une entité nosologique largement étudiée. La spasmophilie était caractérisée par une grande variété de symptômes, et le signe de Chvostek, le déclenchement d’une contraction de la lèvre supérieure dite « en museau de tanche » lors de la percussion du nerf facial, était considéré comme caractéristique.

Le signe de Chvostek et sa prévalence

Le signe de Chvostek est le déclenchement, lors de la percussion du nerf facial (entre le lobe de l’oreille et la commissure des lèvres), d’une contraction de la lèvre supérieure particulière dite « en museau de tanche ». Ce signe a un temps été considéré comme caractéristique de la spasmophilie. Cependant, une étude a montré qu'il est présent chez 48 à 31 % de la population générale (selon s’il est précédé ou non d’une hyperventilation provoquée) et chez 31 à 23 % des patients diagnostiqués comme ayant une maladie psychiatrique.

Les théories étiologiques de la spasmophilie

Les théories étiologiques de la spasmophilie étaient diverses :

  • La théorie d’un trouble du métabolisme du magnésium, suggéré par une hypomagnésémie érythrocytaire fréquemment mise en évidence.
  • La théorie « nerveuse » associant fatigue et anxiété.

Aujourd'hui, la spasmophilie est rattachée aux troubles paniques avec qui elle partage de nombreux symptômes, et donc aux troubles anxieux. Ce classement reflète la prépondérance progressive de la théorie dite « nerveuse » dans la compréhension de la spasmophilie, mais aussi l’observation de l’effet positif des anxiolytiques dans le traitement de cette affection.

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Parallèles avec les Troubles Contemporains

Le retrait progressif de la spasmophilie du paysage médical pourrait trouver son origine dans une sorte de transfert vers une autre « maladie de l’époque », en l’occurrence la fibromyalgie. Derrière ce glissement suggéré de la spasmophilie à la fibromyalgie, voire de l’hystérie à la spasmophilie et à la fibromyalgie, il y a l’idée que ce que l’on observe est la réincarnation périodique, sous forme d’entités cliniques plus ou moins bien définies (mais toujours médiatisées), des mêmes symptômes médicalement inexpliqués d’origine hystérique.

Les troubles neurologiques fonctionnels (TNF)

La saga de la spasmophilie évoque également ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les troubles neurologiques fonctionnels (TNF). Les TNF font partie des troubles somatiques fonctionnels (TSF, ou troubles somatoformes, ou troubles à symptomatologie somatique dans le DSM-5). Ils se traduisent par une grande variété de manifestations, en particulier motrices (tremblements, dystonie, notamment). Dans certains cas, il s'agit de crises, dites fonctionnelles dissociatives (appelées jusque récemment crises non épileptiques psychogènes) très similaires à celles des patients épileptiques, mais pour lesquelles on ne trouve pas d’anomalie électrique cérébrales.

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