L’histoire des mouvements anti-avortement en France est marquée par une évolution significative de leurs méthodes et de leur discours. Loin des actions violentes des « commandos anti-IVG » des années 1980, ces mouvements ont opéré un changement de stratégie. Ils ont aujourd'hui un discours lissé, font un usage habile d'internet et pratiquent un lobbying actif.
Les Premières Actions Directes des Commandos Anti-IVG
Dans les années 1980, des associations telles que "SOS Tout-Petits", fondée en 1986 par le Dr Xavier Dor, ont mené des actions directes et parfois violentes, notamment des intrusions en salles d'opération. L'association revendique "plus d'une centaine" d'actions dans les années 80. Ces actions visaient à perturber ou empêcher les interruptions volontaires de grossesse (IVG). La création du "délit d'entrave" à l'IVG en 1993 a marqué un tournant, obligeant ces groupes à reconsidérer leurs approches.
L'Évolution des Stratégies : Un Discours Lissé et une Présence en Ligne
Face à l'évolution de la société et à la pénalisation de leurs actions directes, les mouvements anti-avortement ont adapté leurs stratégies. "SOS Tout-Petits" ou "La Trêve de Dieu", associations de catholiques fondamentalistes, ont dû alors abandonner "les méthodes de pression directe", souligne la politologue Fiametta Venner. Ils ont délaissé les méthodes de pression directe pour adopter un discours plus mesuré, évitant une opposition frontale à l'avortement. Jean-Yves Le Naour, co-auteur de "L'Histoire de l'avortement" (Seuil), constate que "les +contre+ ont changé de discours car la société ne les entend plus".
Cette évolution se traduit notamment par une présence accrue sur internet. La gynécologue Marie-Laure Brival, de l'Ancic (centres d'interruption de grossesse), s'alarme de cette stratégie insidieuse, la jugeant "encore plus redoutable". Des sites comme "www.ivg.net", géré par l'association "SOS Détresse", se présentent comme des centres de documentation médicale sur l'avortement, mais diffusent en réalité un discours orienté, mettant en avant les "risques psycho-comportementaux après une IVG" et des témoignages à forte connotation négative. Marie Philippe, responsable du site, assure que le but est d'"informer les femmes, qui ne savent pas bien comment l'IVG va se passer", en leur présentant les conséquences possibles sur le couple, le psychisme et la vie sexuelle.
Le Lobbying et l'Action Politique
Au-delà de leur présence en ligne, les mouvements anti-avortement mènent un lobbying actif auprès des décideurs politiques, tant au niveau national qu'européen. Alliance Vita, association qui connaît une certaine notoriété depuis les premières manifs anti-mariage homo, en est un exemple. Son nom n’apparaît nulle part sur le site et à aucun endroit, il n'est pas explicitement déconseillé d'avorter. Bien qu'elle refuse d'être qualifiée d'"anti-avortement", elle défend une position "pour le respect de la vie" et intervient sur les questions d'euthanasie et de bioéthique. L'association prend également position sur l'euthanasie et la bioéthique, avec un credo consensuel: "pour le respect de la vie". Tugdual Derville, délégué général de l'association, explique que "par une écoute authentique des personnes, on les aide à trouver toutes les forces qu'il faut pour que, dans la mesure du possible, elles évitent cet acte".
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Alliance Vita dispose d'un budget annuel conséquent (1,6 million d'euros) et d'un réseau de donateurs important ("37.000 donateurs"), ce qui lui permet de mener des actions de communication, d'organiser des conférences et de rencontrer des décideurs. En 2010, sous la pression des anti-IVG, le Conseil de l'Europe a élargi la possibilité pour un soignant d'user de l'objection de conscience, qui lui permet de refuser de pratiquer un avortement. Venue à Strasbourg, Alliance Vita avait remis une pétition de 26.000 signataires attachés à la clause de conscience. Neil Datta, du Forum parlementaire européen sur la population, relève une "meilleure coordination dans la stratégie des anti-avortement".
La Désinformation et la Manipulation de l'Information
La désinformation en ligne reste une arme privilégiée des mouvements anti-avortement. Un rapport de la Fondation des femmes publié début 2024 dénonce la présence d'une galaxie de sites et de pages anti-avortement sur les réseaux sociaux, présentant des "témoignages non vérifiables, graphiques, études bidon, photos et vidéos culpabilisantes". Certains sites sont "extrêmement trompeurs", reconnaît la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Elle rencontrera début février les associations de défense du droit à l'avortement pour définir "une stratégie internet pour que chacun puisse trouver une information complète".
Ces sites, se présentant comme des plateformes d'information et d'aide aux femmes enceintes, usent d'un discours dissuasif, cherchant à influencer les femmes indécises. Enceinte fin octobre, Jennie, 29 ans, hésite à avorter. Après une recherche sur internet, elle compose le numéro d'"ivg.net". Au bout du fil, Aude, --"voix chaleureuse", "mots doux"--, lui demande "très vite si c'est une décision mûrement réfléchie". Puis : "il n'y a pas une petite voix au fond de vous qui vous dit que vous avez envie de le garder ?" Intriguée par ce discours, Jennie a eu finalement le sentiment qu'on lui avait "retourné la tête". Elle a écrit au ministère des Droits des Femmes pour réclamer un numéro national officiel d'information.
L'Inscription de l'IVG dans la Constitution : Une Victoire et un Nouveau Défi
Le 4 mars 2024, la France est devenue le premier pays à inscrire explicitement dans sa Constitution la "liberté garantie à la femme d'avoir recours à une interruption volontaire de grossesse". Ce vote historique, intervenant dans un contexte international marqué par des remises en question du droit à l'avortement, notamment aux États-Unis, constitue une victoire importante pour les défenseurs de ce droit.
Cependant, cette inscription ne signifie pas la fin des défis. La désinformation en ligne, le lobbying des mouvements anti-avortement et les tentatives de culpabilisation des femmes restent des obstacles à l'accès à l'IVG. Il est donc essentiel de maintenir une vigilance constante et de renforcer les actions d'information et de sensibilisation pour garantir le respect de ce droit fondamental.
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Le Droit à l'Avortement : Un Enjeu Féministe Fondamental
L’historienne Bibia Pavard est coautrice de l’ouvrage Les lois Veil. Un siècle d’histoire (La Découverte, 2024) et maîtresse de conférences à l’université Paris-Panthéon-Assas. A l’occasion des 50 ans de la loi qui dépénalisa l’avortement, défendue par Simone Veil, alors ministre de la santé, promulguée le 17 janvier 1975, elle revient sur les mobilisations qui ont conduit à la légalisation et explique en quoi l’acquisition de ce droit est fondamentale dans l’histoire des mouvements féministes. C’est vraiment à la fin des années 1960 et au début des années 1970 que l’avortement devient un enjeu féministe central, en France comme ailleurs. Il y a bien eu des pionnières qui ont évoqué la libre maternité dès le début du XXᵉ siècle, notamment Nelly Roussel ou Madeleine Pelletier, mais elles sont très minoritaires. Simone de Beauvoir souligne aussi l’hypocrisie concernant l’avortement dans Le Deuxième Sexe [publié en 1949], mais c’est véritablement avec l’émergence des mouvements de libération des femmes que l’accès à la contraception et à l’avortement est compris comme une condition nécessaire de la disposition de leur corps par les femmes. Le contrôle des hommes politiques, des juges, des policiers est rejeté. L’avortement clandestin est dénoncé comme une violence inadmissible par les féministes.
Chronologie des Étapes Clés de la Législation sur l'Avortement en France
- 5 avril 1971 : Le « manifeste des 343 », à l’origine de la lutte pour la légalisation de l'avortement.
- 11 octobre 1972 : Au procès de Bobigny, Gisèle Halimi défend le droit à l’avortement.
- 17 janvier 1975 : La loi Veil dépénalise l’avortement.
- 27 janvier 1993 : Entraver l’accès à l’avortement devient un délit.
- 17 décembre 2012 : L’avortement est remboursé à 100 %.
- 4 août 2014 : La notion de « détresse » est supprimée de la loi sur l’IVG.
- 2 mars 2022 : Le délai légal pour avorter est allongé.
- 4 mars 2024 : La liberté d’accès à l’IVG entre dans la Constitution.
La Violence Anti-Avortement aux États-Unis : Un Parallèle Inquiétant
Aux États-Unis, où le débat sur l'avortement est bien plus passionné qu'en France, les veillées de prières et les manifestations sont toujours d'actualité. Alors que la Cour suprême américaine ouvre la voie à une remise en cause historique du droit à l’avortement, les manifestations se multiplient dans le pays. Malgré leur caractère pacifique, la classe politique américaine n’a pas tari quant à ses inquiétudes concernant d’éventuels débordements violents. Ces derniers ont lieu, mais ils ne sont pas le fait des manifestants en faveur du droit à l’avortement. Ils sont le fait de militants anti-avortement, dont les plus radicaux ont reculé devant peu de moyens ces dernières années… Le sinistre bilan de ce mouvement s’élève à dix assassinats depuis les années 1990 et 13,500 attaques violentes depuis les années 1970. Et si en France les « commandos anti-IVG » appartiennent essentiellement au passé, ils possèdent au contraire le vent en poupe aux États-Unis…
Selon le Ministère de la Justice, dix médecins, employés de clinique et accompagnateurs de patients et de médecins ont été assassinés par des extrémistes anti-avortement depuis 1993. Cela peut sembler peu, mais l’effet d’intimidation qui en découle ne doit pas être sous-estimé. D’après les chiffres les plus récents de la Fédération Nationale de l’Avortement (FNA), la période de 1977 à 2020 recense 13 532 incidents violents à l’encontre des praticiens de l’avortement, en allant du kidnapping, du cambriolage et du harcèlement jusqu’au meurtre, à l’attentat à la bombe et à l’incendie volontaire.
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