Introduction
Le dictionnaire dirigé par Élisabeth Lusset et Isabelle Poutrin, Dictionnaire du fouet et de la fessée, publié aux Puf, ouvre une perspective inattendue sur un sujet souvent négligé : l'histoire des châtiments corporels. L'ouvrage explore l'univers complexe de la flagellation, des instruments utilisés aux contextes sociaux et culturels dans lesquels ils sont employés. Cet article s'appuie sur les réflexions des deux historiennes pour examiner l'évolution des pratiques de correction et de punition, leurs justifications, leurs victimes, ainsi que leurs dimensions érotiques et comiques.
Le Droit de Correction : Un Devoir d'Éducation
Isabelle Poutrin souligne que le "droit de correction" est intrinsèquement lié à un devoir d'éducation. L'idée sous-jacente est celle d'une gradation des sanctions pour ceux qui transgressent les règles établies par le chef de famille. La punition est perçue comme un moyen de prévenir des comportements déviants plus graves à l'âge adulte, justifiant ainsi la violence comme un outil éducatif. Une gravure du XVIIe siècle illustre cette conception : une mère fesse son enfant ("les verges pour l’enfant"), un homme est frappé par un sergent ("le bâton pour le grand"), et un homme est pendu au gibet. Cette image symbolise la complémentarité du pouvoir paternel et du pouvoir de l'État dans le maintien de l'ordre social.
La croyance dans les vertus éducatives de la violence est renforcée par l'association de récompenses pour l'obéissance. La correction est censée intervenir en cas de faute, et seuls les coups "injustifiés" sont contestés. Cette approche éducative était considérée comme normale, naturelle et nécessaire. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le législateur commence à intervenir pour interdire la violence envers les animaux domestiques, les élèves, dans le couple et, enfin, dans l'éducation des enfants, reflétant ainsi une évolution des sensibilités.
Les Victimes du Fouet : Entre Soumission et Résistance
Le dictionnaire met en lumière les expériences des victimes de châtiments corporels, qu'il s'agisse d'enfants, d'écoliers, de valets, d'esclaves ou d'Indiens colonisés. La littérature offre de nombreux témoignages de la violence parentale et scolaire, comme en témoignent les personnages de Folcoche ou les récits de Robert Musil sur le harcèlement scolaire.
Concernant les esclaves, les documents historiques montrent qu'ils ne restaient pas passifs face au "droit de correction" exercé par leurs maîtres. Bien que le but de ces châtiments fût de les soumettre et d'exploiter leur force de travail, des esclaves au Brésil colonial, aux XVIIe et XVIIIe siècles, n'hésitaient pas à se plaindre de la violence de leurs maîtres auprès du roi du Portugal ou des autorités de l'Église. Au XIXe siècle, les récits d'anciens esclaves aux États-Unis, tels que l'autobiographie de Frédérick Douglass ou Douze ans d'esclavage de Solomon Northup, ont contribué à sensibiliser l'opinion publique à la cause abolitionniste.
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L'Autoflagellation : Purification et Pénitence
Élisabeth Lusset explique que l'autoflagellation est, pour les chrétiens, un moyen de se purifier du péché et de faire pénitence. Cette pratique, qui s'est répandue en dehors des monastères à partir du XIIe siècle, a connu un essor particulier aux XVIe et XVIIe siècles, notamment lors de processions en France, en Italie et en Espagne.
L'autoflagellation ne sert pas seulement à punir le péché ; elle est également censée endurcir le corps et prévenir les tentations de la chair. Bien qu'elle ait été pratiquée jusqu'au milieu du XXe siècle, notamment par le pape Jean-Paul II, elle est progressivement tombée en désuétude, en raison de son association avec les excès sanglants du christianisme ou la recherche du plaisir sexuel sous couvert de dévotion.
L'Érotisation de la Correction : Entre Volupté et Pathologisation
Le Dictionnaire du fouet et de la fessée explore également la dimension érotique des châtiments corporels. Au XVIIe siècle, un médecin luthérien, Johann Heinrich Meibom, met en évidence les effets excitants des coups portés sur les reins et prétend ainsi guérir l'impuissance masculine. C'est également à cette époque que se développent, à Paris et à Londres, des bordels spécialisés dans la flagellation.
Au XIXe siècle, le regard porté sur la sexualité évolue, et les pratiques SM sont souvent considérées comme pathologiques. Il a fallu attendre 2013 pour que l'Association américaine de psychiatrie cesse de les considérer comme des troubles du comportement. Le dictionnaire met en lumière la complexité de l'érotisation de la correction, entre transgression, plaisir consenti et stigmatisation sociale.
La Bastonnade Satirique et le Comique du Slapstick : Rire de la Violence
Le dictionnaire consacre des notices à la bastonnade satirique et au comique du slapstick, soulignant ainsi la dimension humoristique de la violence. Qui n'a jamais ri des coups que reçoit Guignol et qu'il distribue au gendarme ? Le rire peut être une manière de rétablir l'ordre ou de se moquer de l'autorité.
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Depuis l'enfance, nous sommes exposés à des récits, des chansons et des images qui mettent en scène les violences "éducatives" de parents sévères, d'époux jaloux ou de maîtres intransigeants. L'imaginaire de la correction reste très ancré, et elle apparaît souvent, encore aujourd'hui, comme juste et nécessaire au bon ordre de la société. Le dictionnaire invite à une réflexion critique sur notre rapport à la violence, y compris dans ses formes les plus anodines.
La Fessée en Voie de Disparition ?
Isabelle Poutrin souligne que les lois qui interdisent la fessée visent à affirmer que la violence physique ou psychologique n'a aucune vertu éducative. Ces lois sont importantes, mais le dictionnaire montre que la violence s'inscrit dans une vision générale des relations sociales qui se fonde sur le "droit" du plus fort.
Aujourd'hui, les discours et les postures autoritaristes n'ont pas disparu. Les parents maltraitants ou les conjoints violents tendent encore à reporter sur leur victime la responsabilité des coups. Le système de pensée justifiant le "droit de correction" fonctionne aussi bien dans la sphère publique que dans la sphère privée. Le dictionnaire nous invite à déconstruire ces schémas de pensée et à promouvoir des relations sociales fondées sur le respect et l'égalité.
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