Introduction

La psychanalyse, avec ses concepts d'inconscient, de transfert et de castration, offre un cadre d'analyse riche pour comprendre la psychopathologie, même dans les cas de déficience mentale. Cet article explore comment les notions freudiennes de narcissisme et de castration, ainsi que les concepts lacaniens de Jouissance, de Phallus et de Chose, peuvent enrichir notre compréhension de la déficience mentale et de la souffrance qui y est associée, tant pour l'individu que pour sa famille. L'objectif est de démontrer la pertinence de l'affiliation de l'individu atteint de déficience profonde au monde symbolique du langage et de son accession au statut de "parlêtre".

Le statut épistémologique du terme "déficient mental"

La première interrogation porte sur le statut épistémologique et nosographique du terme même de "déficient mental". S'agit-il d'un concept, d'une catégorie au sens de Kant ou de Pierce ? Le terme de "déficience" ne se constitue pas en concept fondamental à partir duquel des notions subordonnées à lui pourraient s'articuler et s'ordonner en catégories. Peut-être se résume-t-il, à l'image de la notion d'état-limite par exemple, à une "idée générale" définissant une classe d'objets donnée ou construite, convenant d'une manière identique et totale à chacun des individus formant cette classe. Cette terminologie déficitaire colle, en tous les cas, à l'expérience sensible de la chose empirique qu'elle vise à extraire et à penser. Si elle se constitue en catégorie, c'est sur un registre purement descriptif et non formel, à l'inverse des concepts lacaniens que nous aborderons ci-après. Bref, la déficience correspond au mieux à un concept empirique, dont le statut épistémologique est marqué du sceau de l'expérience "tautologique" de la Chose observée, et pris au piège de la clinique du regard : l'altération biologique corporelle, physiologique, s'institue en une métaphore de la carence mentale. Le handicap qui "se voit", extériorisé, marqué par le corps, reflète le handicap mental interne.

Le modèle anatomo-pathologique de l'arriération

Le modèle historique prégnant de l'arriération est celui de l'anatomo-pathologie du système nerveux. Ce modèle simpliste stipule qu'une déficience grave, une cause organique, et un état d'incurabilité suffisent à rendre compte de la pathologie déficitaire. D'un point de vue théorique, le travail est alors taxinomique, aboutissant à une classification en niveau ("Crétinisme", "Imbécillité", "Idiotie") ou bien en type ("Crétinisme myxoedémateux", "Idiotie mongoloïde de Down", "Idiotie amaurotique de Tays-Sachs"…). En écho à R. Mises, l'auteur souligne l'avènement de réductions et d'illusions qui en découlent : la réduction organiciste, sociologisante et psychogénétique d'une part, l'illusion "psychométrique" d'autre part.

Structures cliniques et déficience

Névrose, psychose et perversion : telles sont les structures cliniques proposées par J. Lacan, dans la droite ligne de la pensée freudienne, afin de rendre compte du rapport au monde et à la castration du sujet, de la modalité du lien qui unit chacun au réel, à l'imaginaire et au symbolique. Le déficient, quant à lui, est désigné par un "trouble du développement", une "dysharmonie cognitive", soit une incapacité, un déficit, un défaut dans son rapport au monde symbolique. Dès lors, l'éducateur, le médecin, le psychologue et le psychanalyste qui se penchent vers lui dans cette attitude courbe qui caractérise la clinique, ne parlent pas de la même chose. N'y aurait-il pas matière (et enjeu) nosographique d'une part à le "traiter" autrement que par le terme de déficient, d'autre part à nous exercer à penser la prise en charge d'un sujet structuré sur un de ces trois modes ?

L'entêtement phallique et le processus de castration

Le Phallus, c'est (d'abord) le corps, en tant qu'il n'est pas barré par la castration. Le pré-sujet est donc dans un premier temps en position de Phallus, en tant qu’il incarne ce qui vient manquer à la mère dans le fantasme de complétude imaginaire qui les unit tous deux. Dans un second temps, sous l'égide du processus de la métaphore paternelle, le pré-sujet, comme la mère, subiront les effets de la castration. De Freud, pour qui seulement l’enfant était concerné par la coupure castratrice, elle concerne pour Lacan, les deux protagonistes. Le sujet sera alors débouté de sa position initiale, son désir sera orienté vers le père, (ou plutôt sera vectorisé vers la place signifiante qu'occupera "Un père") en tant que ce dernier est porteur du dit Phallus, vers lequel se tourne le désir de la mère. L'Autre, en tant que soumis à la Loi de la castration, est manquant ; il ne dispose pas de tous les signifiants pour désigner la vérité, la totalité du réel du sujet.

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En cas de handicap décelé - mais pas seulement, comme nous l'enseigne la clinique des psychoses-, le processus de la castration achoppe, la symbiose originelle demeure, le sujet accède difficilement à l'ordre symbolique du langage. La dialectique de l'être perdure au détriment de celle de l'avoir. Le sujet reste en place de Phallus, désarrimé de la castration, hors la Loi de l'interdit de l'inceste. Ni lui, ni l'Autre ne sont barrés, c'est à dire manquant. Le pré-sujet reste enkysté au premier temps de la castration (S A). Cette altération de la dimension du manque, désoriente le mouvement du désir lié à la condition de "parlêtre". Nous voyons là se dessiner une proximité structurelle entre la déficience et la psychose : le rapport spécifique à la Loi, compromettant l'instauration du manque indispensable au mouvement du désir, comme la relation symbiotique à l'Autre originaire, en découlent. Nous devons donc tenir compte du rapport fusionnel qui persiste, engendrant des troubles dans la relation au temps, liés au non-avènement de la fonction castratrice et de l’opération « Nom du Père ».

L'importance de la relation à l'Autre

Damien, adulte trisomique, s'est engagé sur la voie régressive qui l'a amené à la mort, déclin inéluctable amorcé à partir du décès de sa mère, survenu quelques années plus tôt. Au vu du lien établi au sein de l’histoire traumatophile du sujet, elles durent ensuite être mises au compte de cette séparation originelle impossible à l’Autre maternel. Si l'institution, de par le rôle pseudo-parental qu'elle joue auprès du déficient, peut se révéler en tant que rivale dans le fantasme éducatif et générer un état de tension conflictuel entre les professionnels et les parents, il n'en reste pas moins que cette modalité de rencontre se constitue en lien, susceptible d'être maintenu et travaillé transférentiellement auprès du sujet (et de ses parents). L'équipe est alors désignée à une certaine place (fusse celle de "mauvais éducateurs"), interpellée et mandatée par l'Autre parental à réaliser (ou pas) sa mission éducative et thérapeutique. Pour ce qui concerne Damien, justement parce que l'équipe n'a pu être investie (ou désinvestie) transférentiellement par la famille, disparue, elle n'a pu l'être non plus par Damien lui-même. Sa détérioration progressive n'a pu qu'être freinée.

La Chose et la Jouissance

La Chose est cette première expérience de satisfaction (S A) au noyau du Moi, inaccessible par voie de remémoration. Première expérience de l'Autrui, non-représentable, elle laisse des traces. Pour J. Lacan, elle participe à la compulsion de répétition dans le cadre de la pulsion de mort, qui fera son oeuvre comme tendance à vouloir rencontrer la Chose à travers « l'éternel retour du même ». Cette modélisation de la dynamique psychique n'est pas sans rapport avec le fantasme originaire de réintégration du sein maternel proposé par Freud. Ainsi, la Chose n'est pas un (simple) objet perdu, mais plutôt un trou, un vide empli par la vérité originaire du réel du sujet. C'est pourquoi la rencontre de la Chose est toujours ratée : le sujet qui, malencontreusement, s'en approche, alors que la Loi défaille, rompant les barrières du principe de plaisir, ne pourra que s'abîmer dans la Jouissance dont son vide regorge. Au mythe freudien de la pulsion, Lacan substitue donc celui de la Jouissance.

Définir brièvement le concept lacanien de la Jouissance n'est pas chose aisée. Malgré sa connotation sensualiste, elle n'équivaut pas à un affect ou une émotion vécue. A la différence du plaisir ou du déplaisir, elle demeure inconsciente. La Jouissance est autoérotique, dans la mesure où elle se suffit à elle-même. En termes freudiens, le but visé par la pulsion est la même chose que l'objet servant à y parvenir. Cependant, Lacan au cours de son cheminement conceptuel, va mettre un pluriel à la Jouissance. N. Braunstein établit un distinguo utile à notre démonstration entre la Jouissance de l'être (de la Chose, mythique), la Jouissance phallique (du signifiant, langagière) et la Jouissance de l'Autre (ineffable, de l'Autre-sexe, qui est toujours le féminin).

La Jouissance phallique, liée à la parole, au langage, et à ce titre hors-corps, est un effet de la castration. Elle sépare et oppose deux jouissances corporelles, hors-langage, la jouissance de l'être, perdue, antérieure à la signification phallique, et celle de l'Autre-sexe qui ne se perd pas par la castration, mais qui se situe au-delà, indicible et inexplicable, car liée à l'énigmatique jouissance féminine que le mythe de Tirésias véhicule. Il ne s'agit pas pour nous de distinguer une Jouissance pure, pré-langagière et une autre post langagière, située dans le corps et hors du champ du langage. Une telle conception de la Jouissance s'établirait à partir d'un clivage réalité interne/réalité externe ou plutôt d'un réel conçu uniquement en tant qu'extérieur originel du pré-sujet, et n'apporterait guère d'avantages à la théorie des stades du développement. Au contraire, nous mentionnerons que le rapport à l'Autre originaire, en se maintenant, confronte le sujet à un éprouvé "désubjectivant" et "déshumanisant" car annihilant toute parole. La Jouissance, classiquement est, par définition,"hors-corps", au sens où elle ne suit ni les fluctuations physiques de l'âge, ni celles des maladies ou des changements : la recherche de Jouissance persiste de façon constante. Cependant, si elle abolit le corps vivant et sexué, elle a néanmoins besoin de lui pour se réaliser, y prendre sa source. Tout en étant hors-corps, elle est dépendante de lui pour être générée. La Jouissance ne se limite pas à une expérience de satisfaction ou d'insatisfaction, elle est indifféremment l'une et l'autre, l'une ou l'autre. "Ce que j’appelle jouissance au sens où le corps s'expérimente est toujours de l'ordre de la tension, du forcement de la dépense, voire de l'exploit.

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La dimension du corps, d'un corps douloureux et malade, la prégnance de la corporéité en tant que caractéristique de la Jouissance, n'est pas sans nous interroger. Cependant, cette « corporéité » nous éclaire de façon hypothétique sur la détermination historique -inconsciente- du modèle organique, biologique, physiologique propre à l'arriération. À travers la Jouissance, nous saisissons l'importance de la mise en avant du corps par le déficient. La défaillance du procès de la castration et de l'entrée dans le monde symbolique de la parole et du désir, oblige celui-ci à "dire" à travers le corps. Si ce dernier parle tant, ce n’est pas au nom du désir, mais en tant qu’expression de la Jouissance. Le rapport à la Chose, à son vide empli de Jouissance, rompt le fonctionnement du principe de plaisir, régulateur de la psyché. Bref, La jouissance est ineffable, hors la loi (du langage), traumatique. Et ce trou marque le lieu de l'insupportable. L’hypertonie de l’Eros, extrêmement fréquente chez toutes les catégories de malades mentaux, s’origine également, pour ce qui nous concerne, dans cette Jouissance de l’être qui emprunte le corps dans son expression. Qu’elle soit névrotique, psychotique ou perverse, la solution pulsionnelle choisie répond à la nécessité de se débarrasser du malaise insupportable que détermine la tension libidinale. Au lieu des mots s’actent les maux du corps, ou de la violence agie. Puisque le désir est du côté de l'Autre et la Jouissance du côté de la Chose, alors le rôle du clinicien, comme de l'éducateur, consiste à réinjecter du désir, du langage.

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