Longtemps négligés et mal compris, de petits récipients antiques, catalogués par défaut comme "biberons", suscitent aujourd'hui un regain d'intérêt. Ces objets modestes, faits de céramique ou de verre, ont révélé des secrets sur la maternité et la petite enfance dans l'Antiquité romaine. Cet article explore l'histoire de ces artefacts énigmatiques, leur fonction réelle et les découvertes récentes qui ont permis de lever le voile sur leur mystère.

L'Énigme des Petits Pichets Antiques

Les archéologues avaient pris l'habitude de cataloguer comme "biberon", faute de mieux, un petit pichet modeste du col, au bec atrophié, à la panse généreuse mais au pied plat et à l'anse bizarrement fichée comme une oreille au milieu de la figure. Faites de céramique pour les plus âgées - vers le Ier siècle -, puis en verre, au IIe siècle, ces reliques du Haut Empire restaient mystérieuses. L'exposition "Maternité et petite enfance dans l'Antiquité romaine", qui se tient au Muséum d'histoire naturelle de Bourges, donne la clé de l'énigme de ces ustensiles romains. Les experts les ont longtemps ignorés, ne cherchant même pas ce que ces objets faisaient au fond de certaines sépultures d'enfants. Au milieu de jouets et de pièces de monnaie - l'obole pour Charon -, non loin d'une fibule, de perles ou parfois d'un hochet. On savait simplement que c'étaient des éléments inadaptés à la cuisson, sans même la moindre fonction symbolique… Leur forme hésitait entre celles d'une lampe à huile, d'une pipette ou d'un barolet, un outil de décoration utilisé par les céramistes pour poser des filets de barbotine en relief. Finalement, on les soupçonna de servir de biberons. De mémoire d'archéologue, on n'en connaissait - comme encore aujourd'hui - pas de représentation. Même Soranos d'Ephèse, médecin sous les règnes de Trajan et d'Hadrien, auteur d'un traité attestant de la tétine artificielle, n'en avait pas fait état. Il a fallu une série de circonstances et de rencontres pour lever une partie du mystère.

De l'Hypothèse du Biberon à Celle du Tire-Lait

L'archéologue est un peu seule à s'intéresser à ce petit vase fermé jusqu'à ce qu'elle apprenne que des chercheurs allemands ont décelé, sur les parois internes de ces objets, des dépôts acides appartenant exclusivement au lait humain ou animal. L'hypothèse théorique du tire-lait - "un instrument médical encore utilisé aujourd'hui pour dégorger un sein" - se conforte. Présentée à Libourne en 2000, l'idée d'une aspiration du lait par la mère elle-même est "plutôt bien accueillie". Reste à l'expérimenter. "Une amie venait d'accoucher. Autour de ces tire-lait - dits "atmosphériques" -, qui ont reçu en 2003 la bénédiction de la Société française des études de la céramique antique en Gaule, Nadine Rouquet a mobilisé des scientifiques de disciplines différentes - historiens de la médecine, médecins légistes, paléoanthropologues, botanistes…

L'Enfance dans la Société Gallo-Romaine

Le sujet avait été peu ou pas exploré jusqu'à il y a une vingtaine d'années. Il est propice au débat, reconnaît Gérard Coulon, spécialiste de cette époque, qui rappelle que le sentiment de l'enfance a été ignoré voire nié par certains historiens. Pourtant, si l'enfant n'est pas roi dans la société gallo-romaine, il occupe une place singulière en Gaule, province qui a particulièrement développé le culte de la déesse mère. On l'enterre avec soin et avec du mobilier pour qu'il ne revienne pas hanter les vivants. Le père l'élève au-dessus du berceau en gage de reconnaissance. En revanche, il serait faux d'attribuer au nom de César la césarienne. Cædere (couper) est plus judicieux en l'occurrence, et Danielle Gourevitch, historienne de la médecine, ne connaît pas de cas datant de l'époque. Des détails de ce type servent de fil conducteur à l'exposition, composée de 120 objets, de textes et d'illustrations offrant au public un univers généralement - et partiellement - réservé aux spécialistes.

Maternité et Allaitement : Pratiques Antiques

Bien que le lait maternel soit recommandé depuis l’Antiquité par la médecine comme l’aliment le mieux adapté à l’enfant, les impératifs du travail des femmes poussent à recourir à la nourrice. Voici quelques éclairages historiques. Paradoxalement, la mise en nourrice trouve en partie son origine dans la tradition médicale antique qui reste une source des médecine savante et populaire au XVIIIe siècle. Ces prescriptions laissent la mère avec les douleurs de la montée de lait et, en réalité, poussent les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie à se décharger complètement de l’allaitement. Dionis est ainsi le premier médecin à s’élever contre ces pratiques en 1718 dans son Traité général des accouchements. Le recours à la nourrice est très fréquent dans l’Empire romain où l’allaitement n’est plus considéré comme un devoir. Ensuite, la mise en nourrice pour l’allaitement, à la campagne, et donc la séparation de la mère et de l’enfant, se répand au XVIIe siècle dans la bourgeoisie et, au siècle suivant, dans l’ensemble de la société urbaine, représentant environ 20 % de la population au XVIIIe siècle. Un quart environ sont placés directement par leurs parents, de milieux aisés, à la campagne dans des zones proches de Paris et donc vite accessibles. Près de 10 000, soit plus de la moitié, sont placés à la campagne par les « bureaux des recommanderesses » qui se sont fait une spécialité de cette activité. C’est parmi les artisans et commerçants que l’on trouve les taux les plus élevés de mise en nourrice. Le reste concerne des professions variées : charretiers, soldats, etc. Le travail est donc bien la cause première. On peut y ajouter la séduction exercée par la campagne sur des populations qui en sont issues la plupart du temps : le bon air est supposé profiter aux petits et les paysannes être dotées d’une belle santé. « Presque tous les nouveau-nés sont placés en nourrice dans les départements voisins car les mères gagnent plus d’argent à travailler dans les ateliers de soie plutôt qu’à élever leurs enfants. Elles récupèrent le bébé quand il est sevré ou généralement quand il marche.

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Mortalité Infantile et Critique de la Mise en Nourrice

Dans la France du XVIIIe siècle, 25 % des enfants meurent avant l’âge d’un an contre 19 % seulement chez ceux allaités par leur mère. Au milieu du siècle, la mortalité infantile des nourrissons mis en nourrice à la campagne est sans doute deux fois supérieure à la moyenne. George D. Sussman a étudié les taux de mortalité infantile au XIXe siècle en les reliant à la mise en nourrice et aboutit à un certain parallélisme. Ainsi, il constate que les départements industrialisés de l’Eure et de la Seine-inférieure ont le plus haut niveau de mortalité infantile car on y trouve combiné la mise en nourrices rurales et l’alimentation au biberon. Les départements ruraux proches des grandes villes, et qui par conséquent accueillent des nourrissons comme l’Eure-et-Loire ou l’Yonne, présentent eux aussi des taux élevés. Le siècle de l’apogée de la mise en nourrice voit aussi l’émergence de sa critique. La réflexion de certains philosophes des Lumières, l’évolution de la pensée médicale - et sans doute du regard sur les enfants davantage considérés comme des personnes à part entière et psychologiquement distinctes (ce « sentiment de l’enfance » évoqué par Philippe Ariès) -, se conjuguent pour faire émerger une remise en question. Rousseau défend l’allaitement maternel, Joseph Raulin écrit De la conservation des enfants en 1768 et des médecins lancent une campagne contre les nourrices et pour l’allaitement maternel.

Description d'un Biberon Antique Spécifique

Ce biberon a la forme d'une petite aiguière montée sur un pied circulaire avec une panse globulaire ceinturée dans sa partie la plus large d'une moulure ornée de filets. Le bec est un long tuyau en forme de S, l'anse courbe et creuse présente une longue nervure centrale entourée de l'inscription relative à l'infirmerie. provient des Augustines de l'Hôtel-Dieu de Reims ; collection Montagu (1er Lord Swaythling) ; collection Swaithling, Londres (vente Londres, Christie's, 6 mai 1924, catalogue n° 70, illustration - attribué 780 livres à Crichton) ; collection Jacques Helft (1891-1980), Paris (antiquaire) ; collection David David-Weill (1871-1952) (n° D.W. Montagu, 1er Lord Swaythling, Collectionneur (vente Londres, Christie's, 6 mai 1924, cat. n° 70, ill. M. M. Bimbenet-Privat, Michèle ; Doux, Florian ; Gougeon, Catherine, Orfèvrerie de la Renaissance et des Temps Modernes XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. La collection du Musée du Louvre, 3 vol., [Paris, musée du Louvre, département des Objets d'art], Plérin, éditions Faton, 2022, p. 92-94, fig. p. 92-94, n° 16 (vol. Trésors enfouis de la Renaissance : autour de Pouilly-sur-Meuse, cat. exp. (Nancy, Musée Lorrain, 17 décembre 2011- 11 mars 2012, Musée national de la Renaissance, château d’Ecouen, 3 avril-2 juillet 2012), Paris, RMN-Grand Palais, 2011, p. 40-42, fig. Balace, Sophie ; de Poorter, Alexandra (dir.), Entre paradis et enfer : mourir au Moyen Âge, cat. exp. Parrot, André (comm. gal) ; Adhemar, Hélène (comm.) (dir.), Vingt ans d'acquisitions au Musée du Louvre, 1947-1967, cat. exp. (Paris, Orangerie des Tuileries, 1967-1968 (16 déc. Donations de D. David-Weill aux musées français, cat. exp. Verlet, Pierre, « Une nouvelle donation de M. et Mme D. David-Weill. Musée du Louvre », Bulletin des Musées de France = BMF, février 1947, p. 3-5, p. Les Chefs d'oeuvre des collections privées françaises retrouvés en Allemagne par la commission de récupération artistique et les services alliés, cat. exp. - Trésors enfouis.

Autres Types de Récipients Utilisés

Il existait également des biberons en étain, en bois ou en verre, ressemblant à des burettes ou des théières. L'allaitement artificiel reste marginal jusqu'à la deuxième moitié du XVIIIe siècle. On utilisait des éponges fines qu’on couvrait d’un linge très propre pour la santé de l’enfant, permettant à l’enfant de sucer le lait peu à peu sans courir le risque d’être suffoqués. L'utilisation de l’éponge impliquait une obligation de succion réelle pour l’enfant. Un système d'allaitement artificiel de masse consistait en l’utilisation de l’éponge.

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