Introduction
Henri Bergson, philosophe français influent, a exploré en profondeur la nature de la mémoire, de la conscience et de l'évolution. Son œuvre, marquée par une approche intuitive et une critique des limitations de l'intelligence conceptuelle, offre des perspectives originales sur la technique et son rapport à la vie. Cet article se propose d'examiner la conception bergsonienne de l'intelligence, en particulier son aspect fécond, et son lien avec la technique, en s'appuyant sur ses principaux ouvrages tels que Matière et Mémoire, L'Évolution Créatrice et Les Deux Sources de la Morale et de la Religion.
L'Architecture de la Mémoire selon Bergson
Dans le troisième chapitre de Matière et mémoire, intitulé « De la survivance des images », Bergson propose une architecture de la mémoire, peut-être sous-estimée, sans doute originale. Cette architecture a pour fondement le concept bergsonien de durée, laquelle se distingue radicalement de l’espace. Cette distinction entre temps et espace revêt une importance capitale notamment lorsqu’il s’agit de dénouer des problèmes aux dimensions esthétiques. C’est d’ailleurs à partir de son concept de durée que Bergson construit une esthétique, disséminée dans l’ensemble de son œuvre, radicalement indépendante des philosophies de l’art existantes qui s’étaient jusqu’ici particulièrement concentrées sur le seul problème du beau.
La Durée Bergsonienne : Une Expérience Singulière
Le concept de durée chez Bergson désigne une expérience singulière de la conscience durant laquelle elle éprouve une succession de changements qualitatifs qui se fondent, qui se pénètrent mutuellement, sans aucune tendance à s’extérioriser les uns par rapport aux autres, sans aucun rapport avec le nombre, indépendamment de tout espace. La durée est une pure hétérogénéité au cours de laquelle les instants qui la composent fusionnent tout en conservant leur qualité respective tandis que l’espace est une étendue homogène dont les parties ne peuvent se pénétrer mutuellement.
Le Cône de la Mémoire : Une Schématisation de la Mécanique des Mémoires
La durée n’intervient pas explicitement dans l’architecture de la mémoire conçue par Bergson, mais elle serait comme la toile de fond théorique, ce qui constitue son origine et lui donne son sens ultime. Cette architecture s’avère simple dans sa présentation puisqu’il s’agit d’un cône inversé dans un plan, schématisant la mécanique des mémoires chez un sujet sain. Mais, comme toujours chez Bergson, on part du simple pour mieux penser le complexe, la complication. Voici quelques problèmes auxquels le cône de la mémoire répond en leur donnant du sens : comment le passé, qui par définition a cessé d’être, se conserve-t-il dans ma mémoire ? Notre mémoire se souvient-elle de toutes les informations, tous les événements et phénomènes que nous avons pu vivre, y compris les plus insignifiants ? Pourquoi l’oubli est-il nécessaire ? Comment et pour quelles raisons des souvenirs que nous pensions définitivement oubliés reviennent-ils à notre conscience ? À quel(s) moment(s) ces souvenirs cachés reviennent-ils à notre mémoire ?
Le Cerveau : Organe de l'Attention à la Vie
À contrario de nos habitudes de pensée, le cône de la mémoire propose une nouvelle conception du cerveau, peut-être plus difficile à concevoir, mais beaucoup plus proche de la réalité. Il faut donc penser le cerveau non plus comme un contenant spatial, mais comme l’organe de « l’attention à la vie », un organe dynamique qui ne cesse de trier toutes les informations qui lui arrivent, de les choisir en fonction de l’instant présent que nous sommes en train de vivre. Ce présent, Bergson ne le conçoit pas comme ce qui est, mais « le présent est simplement ce qui se fait ».
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Les Deux Formes de Mémoire
Afin de comprendre ce passage qui fait lien, il nous faut présenter les deux formes de la mémoire qui se jouent dans le cône de Bergson. D’abord, la mémoire par habitude qui est celle que nous utilisons au quotidien, pour chaque geste utile et pratique que nous effectuons. Cette mémoire est nécessaire pour nous adapter, réagir, voire anticiper sur nos actes les plus éveillés, mais lorsque nous nous en servons, nous n’en avons pas conscience. La mémoire par habitude permet d’effectuer l’ensemble des mécanismes intelligemment montés qui assurent une réplique appropriée aux diverses sollicitations possibles venant de notre réalité immédiate. Dès que nous effectuons un geste utile, elle (re)joue notre expérience passée sans en évoquer l’image originelle. Tous nos gestes du quotidien sont rendus possibles par cette mémoire ; ainsi, lorsque nous cliquons avec notre souris, lorsque nous glissons notre doigt sur un écran tactile, nous accomplissons un geste des plus mécaniques, sans penser à ce que nous sommes en train d’effectuer.
Ensuite, la mémoire par excellence ou mémoire vraie qui retient et aligne à la suite les uns des autres tous nos états du passé, sous forme d’images, au fur et à mesure qu’ils se produisent (exemple A’ B’ - A’’ B’’). Chaque fait de notre passé, avec tous ses détails, occupe dans ce cône la place qui correspond à la date où il fut effectué. La mémoire par excellence se meut dans ce passé définitif, mais d’une manière plastique, élastique tandis que la mémoire par habitude évolue dans un présent qui recommence sans cesse.
Ce qui fait lien entre les deux mémoires, c’est notre corps, plus particulièrement notre cerveau.
L'Intuition et l'Intelligence : Deux Modes de Connaissance
Bergson distingue deux modes fondamentaux de connaissance : l'intelligence et l'intuition. L'intelligence, orientée vers l'action et la manipulation du monde matériel, est caractérisée par sa capacité à analyser, à conceptualiser et à abstraire. Elle est particulièrement adaptée à la compréhension des objets inertes et des relations spatiales. Cependant, elle se révèle impuissante à saisir la réalité vivante et le flux continu de la durée.
L'intuition, en revanche, est une forme de connaissance immédiate et non conceptuelle qui permet d'appréhender la réalité dans sa singularité et son devenir. Elle est une "sympathie" avec le réel, une capacité à se placer à l'intérieur de l'objet pour en saisir l'essence. Bergson considère l'intuition comme supérieure à l'intelligence pour la connaissance de la vie et de la conscience.
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L'Élan Vital et la Créativité de la Vie
Dans L'Évolution Créatrice, Bergson introduit le concept d'élan vital pour rendre compte de la dynamique de l'évolution. L'élan vital est une force créatrice qui anime la vie et la pousse à se diversifier et à se complexifier sans cesse. Il ne s'agit pas d'une forceFinalisée, mais plutôt d'une impulsion qui se manifeste de manière imprévisible et inventive.
L'élan vital se heurte à la résistance de la matière, ce qui explique les bifurcations et les impasses de l'évolution. L'intelligence et l'instinct sont deux solutions adoptées par la vie pour surmonter cette résistance. L'intelligence, propre à l'homme, se caractérise par sa capacité à fabriquer des outils et à modifier son environnement. L'instinct, présent chez les animaux, est une forme de connaissance innée qui permet d'agir de manière appropriée dans des situations spécifiques.
La Technique : Prolongement de l'Intelligence et de l'Action
Pour Bergson, la technique est intimement liée à l'intelligence et à son orientation vers l'action. Elle est un prolongement de nos organes et de nos facultés, un moyen d'accroître notre pouvoir sur le monde. La technique n'est pas intrinsèquement mauvaise, mais elle peut devenir dangereuse si elle est coupée de l'intuition et de la conscience des valeurs.
Bergson critique la tendance de la technique à transformer la vie en un mécanisme et à réduire l'individu à un simple rouage dans un système. Il met en garde contre les dangers d'une civilisation dominée par la technique, où l'homme risque de perdre sa liberté et sa créativité.
L'Intelligence Féconde : Une Alliance de l'Intuition et de l'Intelligence
Bergson ne rejette pas l'intelligence, mais il insiste sur la nécessité de la compléter par l'intuition. L'intelligence féconde est celle qui est capable de s'ouvrir à l'intuition, de dépasser les limitations de la pensée conceptuelle et d'appréhender la réalité dans sa richesse et sa complexité.
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L'intelligence féconde est créatrice, inventive et capable de s'adapter aux situations nouvelles. Elle est à l'œuvre dans l'art, la science et la philosophie, où elle permet de découvrir des vérités nouvelles et de créer des œuvres originales.
La Morale Ouverte et la Religion Dynamique : Dépasser les Limites de la Société Close
Dans Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, Bergson distingue deux types de morale : la morale close et la morale ouverte. La morale close est celle de la société, basée sur la conformité aux règles et aux obligations sociales. Elle est nécessaire pour assurer la cohésion et la survie du groupe, mais elle peut conduire à l'exclusion et à l'intolérance.
La morale ouverte, en revanche, est celle des grands mystiques et des saints, basée sur l'amour universel et le dépassement de soi. Elle est une force créatrice qui pousse l'humanité vers un idéal de fraternité et de justice.
De même, Bergson distingue deux types de religion : la religion statique et la religion dynamique. La religion statique est celle des dogmes et des rites, qui vise à rassurer l'homme face à l'inconnu et à renforcer les liens sociaux. La religion dynamique est celle de l'expérience mystique, qui permet à l'homme de se mettre en contact direct avec le divin et de transformer sa vie.
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