Introduction

L'album "When Night Falls…" d'Elīna Garanča est une invitation à explorer le moment magique de la transition entre le jour et la nuit, entre la veille et le sommeil. Cet album thématique, éclectique et personnel, met en lumière la voix exceptionnelle de la mezzo-soprano lettone à travers un répertoire varié, allant des classiques aux découvertes de compositeurs lettons, notamment Raimonds Pauls.

Un programme éclectique et personnel

Le CD rassemble des pièces musicales destinées à évoquer ce moment magique de notre journée où s'opère la transition entre le jour et la nuit, entre nos moments de veille et de sommeil. On y retrouve quelques grands classiques souvent donnés en bis par nos grandes divas soucieuses de renvoyer dans leur pénates leur public qui ne cesse d'en redemander : les berceuses de Brahms et de Strauss en sont des grands classiques, celle de Montsalvatge était autrefois prisée de Victoria de Los Angeles. Elīna Garanča fait preuve du plus grand éclectisme et nous régale d'extraits des répertoires allemand, espagnol et italien, en faisant la part belle également à certains compositeurs lettons qu'elle affectionne tout particulièrement.

Garanča, sous contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon depuis 2006, publie des albums extrêmement variés, laissant entendre les multiples facettes de sa voix : bel canto, airs lyriques, personnages verdiens, chansons populaires espagnoles et lieder de Brahms, Schumann et Mahler. Elle nous emmène à chaque fois dans un nouvel univers : « Chacun de mes albums est en fait le reflet de ma situation personnelle, de mon état intérieur », explique-t-elle.

La place de Raimonds Pauls

Alfreds Kalniņš et Jānis Zālīts, plus ou moins contemporains de Richard Strauss, appartiennent résolument au passé ; on découvre avec intérêt les très belles mélodies de Raimonds Pauls, ancien ministre letton de la Culture, qui accompagne lui-même au piano notre mezzo. De la musique lettone, mais pas n’importe laquelle. Raimonds Pauls est « un grand de la musique et une légende vivante » en Lettonie. Non seulement la cantatrice a grandi avec ses chansons, mais il fait aujourd’hui partie de ses amis. Elle interprète également des mises en musique de textes d’Aspazija, « notre poétesse nationale. Elle s’est beaucoup inspirée de la mythologie et des histoires populaires lettones », explique Elīna Garanča.

Une équipe de musiciens talentueux

Autre compositeur appelé à la rescousse, l'Espagnol José María Gallardo Del Rey qui interprète non seulement l'accompagnement de ses propres mélodies, mais également celle de Montsalvatge ainsi qu'un extrait d'une comédie musicale de Raimonds Pauls, Le comte de Monte-Cristo. Que du beau monde, auquel se rajoutent encore Malcolm Martineau au piano et Raphaël Feuillâtre à la guitare ! Les pièces de Berio sont accompagnées d'un ensemble de musique de chambre, Strauss, Humperdinck et De Falla le sont par un orchestre symphonique dirigé par Karel Mark Chichon, à la ville l'époux de la diva.

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Un fil conducteur ténu

On aura du mal, dans cet assemblage musical, à trouver une quelconque unité, et l'on pourra s'étonner du choix de certains arrangements, comme par exemple celui de la berceuse de Brahms donnée avec accompagnement de hautbois et de piano. Mais peu importe ! Ce disque est de toute évidence conçu pour les inconditionnels de la diva lettone, et ils sont nombreux de par le monde. Ils y retrouveront le chic et l'élégance d'une voix toujours parfaitement conduite, lisse, égale et homogène sur tous les registres, capable des nuances les plus raffinées, mais à laquelle il manque la chaleur vocale qui pourrait faire de ses interprétations des moments marquants. Il est vrai, certes, que le thème de l'album ne se prête pas aux embrasements vocaux, mais il ne faudrait tout de même pas confondre rêve et endormissement, crépuscule et assoupissement, tant il sera difficile de d'échapper à l'ennui qui se dégage de certaines de ces pages.

Les moments de grâce

La plus belle réussite provient incontestablement des mélodies accompagnées de Raimonds Pauls, où enfin le temps paraît véritablement suspendu.

L'importance de la langue maternelle

Contrairement à ses albums précédents, When Night Falls… met au premier plan sa propre langue maternelle. La chanteuse a gardé des souvenirs très vifs des chansons populaires qu’on lui chantait et des histoires qu’on lui racontait le soir. Cet album ne pouvait donc faire l’impasse sur le répertoire letton. Elīna Garanča insiste sur l’importance de cet aspect : « Le moment de faire entendre de la musique lettone est largement venu, non ? Je ne peux pas chanter indéfiniment du Brahms et du Schumann… ».

Un album polyglotte

Letton, allemand, espagnol, italien, anglais : un album en cinq langues, et à chaque fois une diction presque parfaite, marque de fabrique de cette chanteuse polyglotte. Des compositeurs italiens comme Luciano Berio ou Francesco Paolo Tosti aux pièces latino-américaines et espagnoles de Manuel de Falla ou du musicien contemporain José María Gallardo del Rey, Elīna Garanča nous entraîne à travers les cultures et les époques, tout en créant une œuvre pleinement cohérente.

L'émotion au premier plan

Sur le thème de la nuit, les compositeurs romantiques ne pouvaient manquer à l’appel. L’album s’ouvre sur le Wiegenlied de Strauss, dans une version pour orchestre et chant. En plus de l’Abendsegen de Humperdinck, Elīna Garanča interprète avec une merveilleuse douceur l’une des berceuses les plus connues au monde : celle de Brahms (Guten Abend, gut’ Nacht…). « Il y a des mélodies qui sont connues partout, indépendamment des pays ou de la langue. Douce nuit, par exemple », remarque la cantatrice. « C’est la même chose avec la berceuse de Brahms. Tout le monde ne sait pas qu’elle est de Brahms ou qu’elle s’intitule Wiegenlied, mais on connaît la mélodie. Ce sont comme de petites étoiles connues, placées dans la constellation des pièces plus confidentielles. Des étoiles qui rappellent le thème principal de l’album. »

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Sur le plan de la structure de l’album et des orchestrations, la transition évoquée par le titre - celle d’un quotidien bien rempli vers le calme du soir - se reflète dans le choix des morceaux. À partir d’un riche son d’orchestre, sur Strauss, on progresse vers des effectifs de plus en plus réduits : musique de chambre, accompagnement de piano, jusqu’à une berceuse à une voix a cappella. « S’il fallait représenter visuellement l’album, je proposerais l’image du pont : on traverse un pont pour entrer au pays des rêves. » De ce point de vue, la chanteuse accorde davantage d’importance à l’émotion qu’à la maîtrise technique : « Sur ce type d’albums à thème, je pense que la transmission des émotions compte beaucoup plus que la technique vocale. C’est le contraire de ce qui se passe avec les opéras de Verdi, Bizet ou Wagner, où l’on a tout un orchestre en face de soi et où l’on doit mobiliser beaucoup de puissance et de théâtralité. Ce disque m’a donné davantage de liberté. J’ai pu improviser, j’ai pu adapter le timbre, l’atmosphère ou le rythme à chaque morceau et me lancer dans des variations sans trop réfléchir à la technique. L’important, c’était les sentiments. »

Une artiste en constante évolution

Cette liberté, la chanteuse n’a cessé de la développer. Elīna Garanča est connue depuis le début de sa carrière pour sa technique excellente, son timbre profond et son sens de la dramaturgie. Mais son approche artistique a évolué au fil des ans. « Avec le temps, on prend plus de risques. On m’a toujours présentée comme une perfectionniste, et bien sûr, on dit toujours aux jeunes chanteuses qu’elles doivent absolument maîtriser la technique, notamment pour préserver leurs cordes vocales. Cela pousse à rechercher la perfection, en particulier en studio, parce qu’on peut toujours réécouter les prises et refaire l’enregistrement. Mais aujourd’hui, je me laisse beaucoup plus de liberté et je me permets d’expérimenter. Parfois, il y a une note un peu trop grave ou une attaque un peu trop aiguë, mais si la phrase et la ligne sont belles, toutes les notes individuelles n’ont pas besoin d’être parfaites. Ça ne signifie pas renoncer complètement au perfectionnisme.

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