L'avortement est une question complexe et profondément émotionnelle, particulièrement au sein de la communauté chrétienne. Les opinions varient considérablement, allant de la condamnation ferme à l'acceptation conditionnelle. Cet article explore les différentes perspectives chrétiennes sur l'avortement, en tenant compte des positions officielles des Églises, des témoignages de femmes chrétiennes confrontées à cette réalité, et des débats théologiques qui ont façonné les attitudes contemporaines.
La Position Officielle de l'Église Catholique
L'Église catholique condamne fermement l'avortement, le considérant comme un acte immoral contre la vie humaine qui doit être respectée depuis la conception jusqu'à la mort naturelle. Elle considère le fœtus comme un « être humain déjà » dès la conception. Cette position a été réaffirmée à plusieurs reprises par les papes, notamment Jean-Paul II dans son encyclique Evangelium Vitae en 1995, et plus récemment par le pape François, qui a désigné les médecins pratiquant l'avortement comme des « tueurs à gages » en septembre 2024.
L'Église catholique considère l'avortement comme un infanticide et menace d'excommunication les personnes impliquées dans un avortement si elles sont catholiques, conscientes de la gravité de cet acte et agissent librement. L'excommunication prive de la possibilité de recevoir les sacrements.
Malgré cette condamnation, l'Eglise souhaite que les femmes qui ont avorté, même en étant conscientes de la gravité de cet acte, puissent se sentir accueillies et aimées. Les chrétiens ne doivent pas condamner ces femmes ou les personnes qui ont réalisé ces avortements, mais plutôt les encourager à s'ouvrir à la vie et à accueillir le pardon de Dieu. Pour cela, il faut prendre conscience du mal et du fait que l’avortement est le meurtre d’un être humain.
Témoignages et Tabous : Le Silence des Femmes Chrétiennes
Pour les chrétiennes confrontées à l'interruption volontaire de grossesse, le tabou est très présent. Confrontées au jugement de leur Église et de leurs proches, les femmes chrétiennes qui avortent sont souvent contraintes au silence sur cet acte tabou. Plusieurs d’entre elles ont accepté de témoigner sur leur parcours et le rôle de leur foi dans cet événement.
Lire aussi: L'avortement aux États-Unis : une analyse juridique
Laure, 27 ans, a subi une interruption volontaire de grossesse (IVG) il y a quelques mois. Elle n’a pas pu en parler avec sa famille, dont elle est pourtant très proche : « J’aimerais partager avec eux ce moment important pour moi, mais je ne peux pas, et ça me fait mal. » Laure est catholique, et sa famille opposée à l’avortement. « J’ai un frère qui est en colère de devoir passer devant les services d’IVG pour les fausses couches de sa femme. S’ils n’avaient pas ces difficultés à avoir des enfants, je serais plus à l’aise pour répondre à leurs remarques et leur dire que j’ai eu recours à l’avortement », pense-t-elle.
Cette condamnation conduit souvent les femmes chrétiennes à garder leur avortement secret et à le vivre dans la solitude. Agathe a vécu un premier avortement à 20 ans, en 2013. Pendant six ans, elle n’en a parlé à personne, à part à son copain de l’époque. Pourtant, alors étudiante sage-femme, elle avait constaté « la détresse et la solitude des femmes » face à l’IVG. Son avortement par aspiration a été très difficile, tant physiquement qu’émotionnellement.
Diversité des Opinions au Sein du Christianisme
Bien que l'Église catholique ait une position claire, le christianisme n'est pas unanime sur la question de l'avortement. Les Églises orthodoxes condamnent l'avortement qu'elles considèrent comme un meurtre d'une même gravité que celui d'une personne déjà née. Les églises évangéliques sont également opposées à l'avortement qu'elles considèrent comme une atteinte au droit à la vie.
À l’heure actuelle, les Églises luthérienne et réformée ont un point de vue beaucoup plus favorable à l’avortement que les autres confessions chrétiennes. Certains membres de ces Églises ont même été très actifs pour obtenir la légalisation de l’IVG en France. La Communion Protestante Luthéro-Réformée, qui réunit les quatre Églises luthériennes et réformées de France, s’est exprimée en faveur de la constitutionnalisation de l’avortement en France, se plaignant que « les religions [aient] été présentées comme un bloc ‘‘contre’’ cette démarche ».
La Fédération protestante de France, insistant sur une « morale de la responsabilité » appelée à remplacer « la morale du respect de la nature », affirmait que « dans certains cas, il y a plus de courage et d’amour à prendre la responsabilité d’un avortement qu’à laisser venir au monde des vies qui seraient soit menaçantes pour la santé physique et psychique de la mère, soit menacées dans leur propre viabilité future. » Ainsi, pouvait-on être chrétien et accepter l’avortement.
Lire aussi: Tout savoir sur les caillots après une interruption de grossesse
Le Débat Théologique et l'Évolution des Positions
Historiquement, la condamnation de l’avortement semblait bien établie dans l’Église. Dès la fin du ier siècle, la Didachè affirmait : « Tu ne tueras pas d’enfants, par avortement ou après la naissance. » La condamnation était reprise par Tertullien qui avait une formule frappante : « Il est déjà un homme celui qui doit le devenir », puis par Irénée de Lyon et Clément d’Alexandrie. Si bien que le Synode d’Elvire (313-314) prévoyait, en cas d’avortement ou d’infanticide, la privation de communion jusqu’à la fin de la vie.
Pourtant, des débats théologiques ont émergé, remettant en question la position traditionnelle. À la fin de 1969, des membres du Mouvement français pour la planification familiale (MFPF) créaient l’Association nationale pour l’étude de l’avortement (ANEA). Présidée par le docteur Raoul Palmer, l’association se dota de trois vice-présidents dont deux étaient chrétiens : le pasteur André Dumas et René Simon.
Dès 1970, une commission éthique fonctionnait activement au sein de l’ANEA car l’urgence d’une telle réflexion était évidente pour tous. Sur une vingtaine de membres, on relève les noms de sept personnalités chrétiennes : deux pasteurs (André Dumas et Michel Viot) et cinq religieux : le jésuite Philippe Julien, le salésien René Simon et trois dominicains : Jacques Pohier, Bernard Quelquejeu, Albert Plé.
Ces théologiens ont exploré des questions complexes, telles que le moment où l'embryon peut être considéré comme un être humain, et la place de la conscience individuelle dans la prise de décision. Jacques Pohier écrivait que s’il n’existe pas de critères biologiques suffisants à eux seuls pour décider que tout ovule fertilisé est déjà un être humain et si la foi n’a pas de compétence pour en fournir, alors il revient aux hommes d’en juger à partir de leur connaissance des facteurs indispensables pour que le fœtus puisse devenir un être humain. Pour qu’un embryon soit déclaré humain, il faut qu’il soit accepté et qu’on décide de l’introduire un jour dans la communauté humaine : « Toute expulsion volontaire d’un foetus n’est pas forcément l’élimination d’un être humain », écrit-il. « Que l’avortement soit par nature et par principe, une faute de l’homme contre Dieu parce que l’homme s’y arrogerait une responsabilité que Dieu ne lui aurait pas confié, c’est ce que la vocation de l’homme comme procréateur oblige à remettre en cause », conclut-il.
Le jésuite et psychanalyste Louis Beirnaert affirmait de même par une courte note : « il semble qu’on ne puisse parler du fruit de la conception sans inclure la relation que soutiennent avec lui les hommes, et en premier lieu les parents (…). À aucun moment le fruit de la conception n’est une existence purement biologique (…) Il faut faire droit, dans une théorie cohérente, aux perspectives nouvelles ouvertes par la conscience que, dans certains cas précis, l’interruption de grossesse puisse ne plus être interdite. »
Lire aussi: Front Uni pour l'Avortement
Ces débats ont conduit à une diversité d'opinions au sein du christianisme, avec certains théologiens et Églises adoptant une position plus nuancée sur l'avortement, en tenant compte des circonstances individuelles et des impératifs de la conscience.
L'Avortement et la Loi : Un Débat Continu
La question de l'avortement est également un enjeu politique et juridique. En France, la loi Veil de 1975 a légalisé l'interruption volontaire de grossesse, mais le débat reste vif, notamment avec la récente inscription du droit à l'IVG dans la Constitution.
Les évêques de France ont exprimé leur tristesse et redit que "l’avortement, demeure une atteinte à la vie en son commencement". Ils plaident depuis toujours pour la mise en place d’une politique de soutien aux femmes enceintes.
Le théologien moraliste, spécialiste des questions de bioéthique l'affirme : "Nous ne baisserons pas les bras devant cette liberté qui mène à des comportements que nous reprouvons. Les chrétiens continueront de s’engager pour prendre soin des personnes, pour éduquer, responsabiliser et prévenir. L’avortement engendre des souffrances, même s’il est volontaire."
Accompagner et Soutenir : Le Rôle des Chrétiens
Face au drame de l’avortement, les chrétiens ont compassion des enfants à qui l’on ne permet pas de naître, mais aussi des femmes qui ont avorté, et des personnes qui ont commis des avortements. Les chrétiens ne condamnent pas les femmes qui ont avorté ou les personnes qui ont réalisé ces avortements. Ils veulent que ces personnes puissent s’ouvrir à la vie et accueillir le pardon de Dieu.
Les chrétiens sont appelés à faire découvrir à tout être humain qu’il est aimé. Si une femme ayant avorté se sent rejetée par des chrétiens, c’est que ceux-ci n’ont pas été fidèles à leur vocation. La miséricorde est l’amour que Dieu porte à ceux qui sont faibles et pécheurs. Elle ne consiste pas seulement dans le pardon des péchés. La miséricorde propose aussi une espérance, un chemin de vie. La personne qui a avorté peut se relever et vivre, être source de vie pour ceux qui l’entourent, même si elle a un jour choisi la mort.
Les chrétiens sont appelés à s'engager pour prendre soin des personnes, pour éduquer, responsabiliser et prévenir. Ils doivent également soutenir ceux qui donnent aux familles les moyens d’assumer leurs responsabilités devant une vie humaine commencée.
tags: #avortement #point #de #vue #chrétien
