Cet article explore les origines et les évolutions culturelles de la berceuse italienne, communément appelée "ninna nanna". Les berceuses, au-delà de leur fonction première d'endormir les enfants, sont des vecteurs de mémoire, de transmission culturelle et d'expression des émotions profondes.
Genèse d'une Recherche : L'Émotion et la Mémoire
L'intérêt pour les berceuses émerge souvent d'une expérience émotionnelle intense. L'écoute d'une "nana flamenca" chantée a cappella par Antonio Campos, interprétée comme un chant profond du cante jondo, peut susciter une émotion extrême. Cette émotion peut rappeler celle provoquée par une berceuse congolaise en kikongo, langue pourtant inconnue, mais dont la traduction révèle une demande de soutien aux enfants orphelins, exprimant les massacres et les violences de la guerre. La force et l'expressivité de ces chants sont transmises par la voix, indépendamment des signifiés.
La rencontre avec la musicologue Élise Petit, lors d'un colloque intitulé « Traduire la chanson », a permis d'explorer les berceuses dans les camps de concentration nazis, un corpus rassemblé dans le cadre de sa thèse de Doctorat. Malgré l'apparente incongruité entre berceuses et mémoire traumatique, ces chants ont constitué des moyens de transmission d'une mémoire traumatique liée à des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse. Au-delà de l'aspect mémoriel et testimonial, ces répertoires s'adressent aux enfants et aux adultes d'une communauté, révélant les difficultés existentielles des individus. L'étude de ces répertoires interroge sur l'aspect initiatique de chansons dont la violence du texte contraste parfois avec l'esthétique musicale.
Berceuses : Fonction et Traumatisme Originel
La berceuse n'est pas définie lexicalement comme un type de musique ou de texte, mais par une fonction (celle d'endormir) et par un public (les enfants). Cette fonction est puissante et complexe, allant bien au-delà de l'endormissement. Elle est liée à un traumatisme originel : la séparation du corps maternel. La naissance et les séparations successives sont à la fois "guéries" et réactivées par le chant et le mouvement de la berceuse.
Aux origines de la berceuse, il y a une mémoire du bercement prénatal, intra-utérin, des sons et des mouvements perçus avant la naissance. Anne Dufourmantelle souligne que, même à l'état fœtal, l'enfant est bercé dans les mots et l'imaginaire des parents. Avant même de naître, son désir se constitue dans ce "berceau" de mots, d'attentes, de promesses et d'images qui l'accompagnent comme une mémoire générative. Les travaux menés à l’Université d’Helsinki montrent que les bébés peuvent apprendre leurs premières berceuses dans le ventre de leur mère.
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Dufourmantelle explore la façon dont la berceuse relève d'un espace maternel archaïque, "la sauvagerie maternelle", un espace "littéralement pré-historique" qui rend possible la pensée, l'imaginaire et les représentations. Elle précise qu'il ne faut pas confondre cet "espace-temps pré-œdipien" avec "l'inconscient collectif". Au commencement de toute existence, il y a une peau, une voix, un visage, à jamais uniques. De cette première mémoire, il ne reste qu'une sensation de chaleur, un chuchotement, une sensation qui fait comme une peau sur la peau, une voix contre la voix. Lorsque le nouveau-né est enveloppé, caressé et bercé par sa mère, cet amour constitue une enveloppe psychique et physique qui lui donne accès à une véritable puissance.
Thèmes et Évolutions des Berceuses Italiennes
L'article de Valentina Avanzini « “Ninna nanna che tu crepi”. Female Fears and Struggle in Italian Lullabies Between the 19th and 20th Century » analyse les berceuses collectées dans toute la péninsule italienne entre la fin du xixe et la fin du xxe siècle. Ces berceuses se révèlent être une forme de contre-narration, un espace de liberté et de libre expression de la parole féminine et de son point de vue, exutoire de ses peurs et de ses difficultés quotidiennes face au rôle de mère et d’épouse.
Si l'objectif premier de la berceuse reste l'endormissement de l'enfant, certaines berceuses évoquent cet enfant comme un fardeau et s'en prennent au père absent. La berceuse acquiert alors un rôle d'exutoire, formulant un mal-être qui contredit l'esthétique du genre musical. Les enjeux d'apaisement s'appliquent parfois en premier lieu à la mère elle-même. La berceuse de tradition orale offre un espace de liberté pour l'interprète, qui chante pour un enfant dont elle suppose qu'il ne comprend pas le sens de ses récriminations.
La question des genres qui se croisent dans la berceuse interpelle également. Les berceuses "savantes", destinées à l'exécution dans le cadre du concert, ont souvent été le fait de compositeurs et non de compositrices, alors que l'interprète est le plus souvent féminine et s'adresse souvent à un garçon.
Berceuses Instrumentales et Représentations de l'Enfance
Matthew Roy s’intéresse aux berceuses instrumentales au xixe siècle dans son article intitulé « Instrumental Lullabies and Nineteenth-Century Representations of Childhood, Girlhood, and Motherhood ». Composées en majorité par des hommes, ces berceuses constituent un instrument de socialisation patriarcale à destination des jeunes pianistes de la classe moyenne - en particulier des filles - cherchant à définir et à contrôler l’enfance, la jeunesse et la maternité. Cependant, certaines compositrices rejettent dans leurs compositions et à travers l’iconographie des illustrations l’idéalisation de la mère parfaite et de l’enfance, qui perdure pourtant jusqu’à nos jours dans les répertoires de berceuses à destination de la jeunesse.
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Berceuses dans la Musique Instrumentale du XXe Siècle
Plusieurs articles s’intéressent aux compositions de berceuses dans la musique instrumentale au xxe siècle. Marinu Leccia montre comment les berceuses dans l’œuvre de Benjamin Britten renvoient à l’esthétique ludique de Britten, qui place l’enfant au centre d’un grand nombre de ses œuvres. Damien Bonnec analyse la place des berceuses dans l’univers poétique de Gérard Pesson, où l’intime et le rapport à l’enfance ont toujours été prisés et recherchés.
Berceuses et Littérature Latino-Américaine : Une Potentialité Subversive
Deux articles mettent en évidence la potentialité « subversive » de la berceuse dans la littérature latino-américaine contemporaine. Carola Vesely Avaria renvoie aux berceuses traditionnelles de la culture mapuche et afro-antillaise et dégage les principales caractéristiques des berceuses d’auteurs hispano-américains, au rang desquelles se trouve la dénonciation des conditions d’existence précaires. Zoé Saunier approfondit la réflexion sur « La potentialité subversive de la berceuse » à partir de l’analyse de trois textes latino-américains se présentant comme des berceuses : « Duerme negrito » (chant traditionnel caribéen), « Canción de cuna para dormir a un negrito » (poème d’lldefonso Pereda Valdès, 1936), et « Canción de cuna para despertar a un negrito » (poème de Nicolás Guillén, 1958). Ces textes, tout en s’inscrivant dans le genre de la berceuse, en subvertissent parfois les modalités (formelles et thématiques). La berceuse a pour vocation non pas d’endormir l’enfant mais plutôt de réveiller les consciences pour subvertir l’ordre établi, pour dénoncer, remettre en question, voire appeler à la révolte.
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