L'œuvre de Daniel Delisle, riche et complexe, invite à une exploration profonde des thèmes de l'enfance, de la mémoire et de la création artistique. Au cœur de cette exploration se trouve un mythe individuel récurrent, une "icône" comme la nomme Delisle lui-même, qui se manifeste à travers différents motifs et figures dans ses romans et poèmes. Cet article se propose d'analyser ce mythe, en s'appuyant sur les réflexions de Delisle et les concepts de la psychanalyse et de l'anthropologie structurale.

Le Chant-Cri Originel: Sauver de l'Abandon

Dans son recueil L’extase neutre, Delisle évoque ses débuts au piano et la tentative de la musique de le sauver. Mais de quoi ? C'est de cet "abandon" que le chant-cri sauve le sujet, selon Tiroir no 24 et Le feu de mon père. Dans Le feu de mon père, ce chant-cri est présenté comme un outil utilisé par l’enfant avant l’acquisition du langage, pour éviter l’anéantissement, pour éviter de se voir infliger une « Plaie vive ». Delisle assimile ce premier cri à un chant et son œuvre ne cesse d’articuler cette rencontre première. Delisle écrit dans Le feu de mon père, « On comprend le sens d’une vie en s’attardant aux répétitions », avant d’ajouter à propos de la scène du cri-chant : « Ma première expérience de la répétition remonte à l’hiver 1959. Je parle ici d’une répétition au regard du rythme ». Ainsi, le récit autobiographique présente une scène « mythique » déjà mise en question depuis des années au sein de l’œuvre ; il « indiqu[e] cette fraction de la scène qui supporterait l’impression générale », pour citer un vers des Mémoires artificielles.

Mythe Individuel et Vérité Névrotique

Delisle écrit en note de son recueil Chose vocale, « Il arrive qu’à l’origine de l’écriture poétique, il y ait une expérience innommable dont le poème est une vague mesure ». Le feu de mon père met une image sur un trou auquel l’œuvre revient en toute phrase, trou qui est « la béance accueillante de son départ », pour citer un autre poème de Delisle. Cet événement de l’enfant en bouclier « se montrait » avant d’être « raconté », et c’est la raison pour laquelle il est érigé au rang de mythe de son œuvre.

La notion de "mythe individuel" est centrale pour comprendre l'œuvre de Delisle. S'inspirant des travaux de Freud et de Lacan, on peut définir le mythe individuel comme une structure narrative inconsciente, un récit que chaque sujet construit pour répondre à des questions fondamentales sur son origine, son identité et sa place dans le monde. Ce mythe n'est pas une simple transposition de la réalité, mais une élaboration symbolique qui permet de donner un sens à des expériences innommables, à des traumatismes ou à des désirs refoulés.

Dans Drame privé, le narrateur confesse que « Deux années de recherche qui n’ont amené que deux découvertes : qu’il y a des choses qui se “montrent” parce qu’elles ne peuvent advenir autrement et que ces choses-là, innommables, font de plates phrases » : cette confession pourrait désigner le travail « mythique » inhérent à l’écriture. Il y a dans l’écriture de l’innommable qui se montre.

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Claude Lévi-Strauss offre cet éclaircissement à la question « Qu’est-ce qu’un mythe ? » : C’est une histoire qui cherche à rendre compte, à la fois de l’origine des choses, des êtres et du monde, du présent et de l’avenir, et qui cherche en même temps, simultanément, à traiter des problèmes qui nous apparaîtraient aujourd’hui, à la lumière de notre pensée scientifique, comme tout à fait hétérogènes, différents des uns par rapport aux autres, à les traiter comme s’ils étaient un seul problème et qui admettait une seule réponse. Un mythe, c’est par exemple une histoire qui essaierait d’expliquer à la fois pourquoi il se trouve que le Soleil est à bonne distance de la Terre, alors qu’il pourrait être beaucoup plus loin et ce pourrait être la nuit éternelle, ou beaucoup plus près, et le monde entrerait en conflagration ; et pourquoi un homme doit aller chercher son épouse à bonne distance, pas trop loin parce qu’alors ça pourrait être une étrangère, ou une ennemie et une sorcière, pas trop près, parce qu’il se rendrait coupable du péché d’inceste ; et pourquoi également les saisons et les jours ne se succèdent pas à toute vitesse, mais selon un rythme régulier ; enfin, pourquoi il existe une certaine bonne mesure à la fois dans l’ordre cosmologique, dans l’ordre météorologique, dans l’ordre saisonnier et dans l’ordre social. Nous, avec nos préoccupations scientifiques et qui avons appris avec des cartes qu’il faut diviser les difficultés en autant de parties […] pour leur répondre, nous considérons que ce sont des problèmes complètement différents et qui doivent être posés chacun dans ses propres termes. Le mythe, au contraire, essaie de mettre tout ça ensemble, et de trouver une réponse à des problèmes différents. Ainsi, le mythe est donc une histoire qui met en forme un ensemble de questions. C’est une réponse à des questions qui concernent la place du sujet dans le monde.

Dans sa conférence de 1953 intitulée Le mythe individuel du névrosé, ou Poésie et vérité dans la névrose, Lacan pense le statut de la parole analytique à partir de la question du mythe. Pour chacun, le mythe donne une forme à ce qui ne peut être dit. L’apport de Lacan consiste à mettre en lumière l’idée que le mythe n’agit pas seulement sur le plan de la collectivité : chaque sujet utilise la solution mythique pour répondre à des questions insolubles sur ses origines et sa place dans l’ordre symbolique. Le mythe et sa mise en récit ne sont pas indépendants ; en cela, se pencher sur le mythe individuel d’un sujet ne consiste pas seulement à chercher de quel élément de la réalité le mythe est la transposition fictionnelle. Repérer un mythe et sa construction apparaît comme le seul moyen à la portée du sujet pour approcher une vérité qui le concerne. Dans cette perspective, la recherche s’attache à mettre au jour les signifiants du mythe de l’enfant en bouclier et ses différents agencements dans l’œuvre poétique et narrative de Delisle afin de dégager le sens qui s’y construit.

L'Enfant en Bouclier: Une Scène Fondatrice

Dans Le feu de mon père, Delisle offre aux lecteurs une scène que l'on peut qualifier de « mythique », non pas en tant qu’elle constitue une scène clé de l’enfance de l’auteur qui éclairerait son devenir dans une perspective biographique, mais en tant qu’elle se construit directement au sein des termes de l’œuvre et qu’elle interroge l’origine du sujet de l’écriture, sa place dans l’ordre symbolique à l’égard de sa relation au père. La scène en question est celle d'un enfant utilisé comme bouclier par sa mère face à un père menaçant. Delisle présente lui-même la scène en question non comme un souvenir, mais comme un mythe. La raison en est que Delisle n’a pas souvenir de l’avoir vécue, puisqu’elle précède son entrée dans le langage. Dès lors, il est conscient qu’elle constitue une construction et une reconstruction qui s’appuie en partie - on le devine - sur le discours de sa mère. Il présente cette scène comme l’épisode le plus ancien de son histoire.

Delisle évoque plusieurs versions de la scène : C’est l’épisode le plus ancien de mon histoire. Je ne sais rien d’avant ces chants de onze heures et quart qui ont duré un an. Cette nuit est la nuit de mon histoire. / Au fil des ans, il y a eu diverses versions : / une où ma mère est agenouillée, nue, et supplie qu’on l’épargne en expliquant qu’elle était avec sa sœur Flo tout le temps ; / une où ma mère en robe cocktail empeste le parfum, le dessous de bras et le gin collins (dans cette version, elle garde la tête haute et envoie paître mon père) ; / une autre où la porte s’ouvre magiquement pour laisser entrer un courant d’air glacial qui tire mon père de sa transe meurtrière. / Au fil des ans, j’ai fini par me fabriquer une version zéro : / ma mère, dont la grande beauté à l’adolescence lui avait permis d’espérer mieux que mon frère et moi comme avenir, a appelé une gardienne pour aller montrer au monde son allure de star dans un bar-motel du boulevard Taschereau. Mon père est rentré plus tôt que prévu, étonné de trouver une gardienne. Quand ma mère est rentrée pompette, mon père l’a visée avec une arme de chasse en la sommant de lui dire avec qui elle avait couché. Devant le fusil armé, elle est allée me chercher pour servir de bouclier. Ce n’est pas tant le sceau autobiographique qui motive ce choix - même si je dois admettre que c’est lui qui aura attiré mon attention sur la valeur de la scène - que la portée iconique de celle-ci.

Cette scène, bien que potentiellement ancrée dans une réalité biographique, prend une dimension symbolique particulière dans l'œuvre de Delisle. Elle représente une tentative de donner une forme à un événement traumatique, de le maîtriser à travers la narration et la création artistique. L'enfant, placé entre la mère et le père, devient le témoin et l'otage d'une relation conflictuelle. Il est à la fois protégé et exposé, innocent et impliqué.

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L'Icône comme Secret d'Écriture

Dans un entretien accordé à Voix et images quelques mois avant la publication du Feu de mon père, Delisle affirme d’ailleurs qu’il s’agit pour lui d’un secret d’écriture de réduire son histoire au plus petit dénominateur commun. Ce que l'on appelle un « mythe » correspond à ce que Delisle qualifie d’« icône ». À la question de savoir si l’icône est un thème de son œuvre, il répond : « Non. Je ne veux pas en faire un thème. C’est plutôt un secret d’écriture. C’est lié à ma vie intime, à mon besoin de faire de mon histoire un objet qui soit de la nature d’une icône de bois. Je cherche à lui donner un format carré afin qu’elle ne soit plus un monstre, mais une image de monstre. Avec un petit lampion. » Cette "icône" n'est pas un simple motif décoratif, mais un élément central de son processus créatif. Elle est une manière de condenser son histoire personnelle en une image forte et significative, de la transformer en un objet d'art qui peut être contemplé et interprété.

Mythe et Incomplétude: La Question du Feu

Pour le dire avec Lacan, « le mythe serait là pour nous montrer la mise en équation sous une forme signifiante d’une problématique qui doit par elle-même laisser nécessairement quelque chose d’ouvert, qui répond à l’insoluble en signifiant l’insolubilité, et sa saillie retrouvée dans ses équivalences, qui fournit (ce serait là la fonction du mythe) le signifiant de l’impossible ». Autrement dit, la richesse du mythe est peut-être justement de donner à voir son incomplétude en voulant la résoudre. Le feu de mon père a ceci d’intéressant que le discours qui entoure le mythe et s’exprime par la voix du narrateur pose la même question que le mythe, avec les mêmes termes, sans pouvoir y répondre. « La question qui revient éternellement est celle-ci : où va le feu ? », se demande Delisle, à la suite d’une interrogation sur la performativité du langage. Delisle ne dit pas dans Le feu de mon père que cet événement explique la teneur de son écriture, mais plutôt que son écriture a figé cet événement en icône pour penser « sa place » entre la mère et le père.

La question du "feu" est une autre manière d'aborder l'énigme du mythe individuel. Le feu peut symboliser la passion, la destruction, la transformation, mais aussi l'origine et la filiation. En se demandant "où va le feu", Delisle interroge le sens de son héritage familial, la transmission des traumatismes et des désirs, et la manière dont il se positionne par rapport à ses parents.

Psychanalyse et Paternité

La psychanalyse avance que le mythe individuel concerne en premier lieu le père et son rôle dans l’avènement du sujet, que le mythe cherche à donner une réponse à la question de la paternité. Ainsi, le père, structurellement, est l’objet d’une…

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