Les berceuses, ces mélodies douces et apaisantes, sont universellement associées à l'enfance et à la tranquillité. Elles sont chantées aux enfants pour les endormir, les rassurer et créer un lien affectif. Cependant, derrière leur façade innocente, certaines berceuses recèlent des significations cachées, des histoires sombres et des allusions grivoises qui contrastent fortement avec leur mélodie enfantine. Cet article explore l'origine et l'évolution de ces berceuses, en mettant en lumière les sens cachés et les contextes historiques qui les sous-tendent.
Berceuses : Plus que de Simples Chansonnettes
La berceuse, relevant des "petits genres" de la littérature orale, est bien plus qu'une simple chansonnette. Elle est une musique chantée, intimement liée à l'action de bercer. Chant d'attente, elle vise à apprivoiser un sommeil qui tarde parfois à venir. Son rythme régulier, souvent construit sur deux notes alternatives, imite les oscillations du berceau, censées favoriser l'endormissement. Transmises oralement et par écrit, les berceuses subissent des transformations lorsqu'elles passent à la forme écrite, perdant une partie de leur essence originelle.
Les Sens Cachés des Comptines Populaires
Depuis des générations, des comptines telles que "Une souris verte", "À la claire fontaine" et "Au clair de la Lune" sont transmises sans arrière-pensée. Pourtant, une lecture attentive et des connaissances historiques révèlent des secrets insoupçonnés. Métaphores et contrepèteries transforment ces chansons parfois violentes en berceuses.
"Une Souris Verte" : Torture et Guerre de Vendée
Dans cette chansonnette, une souris verte finit ébouillantée. En réalité, ce n’est pas un animal qui fait les frais de la cruauté humaine mais un soldat vendéen. À l’époque de la Guerre de Vendée (1793-1795), les souris désignaient les soldats. Traqué puis torturé par les Républicains, le malheureux « escargot tout chaud » de la comptine a été plongé dans l’eau et l’huile bouillante.
"Il Était un Petit Navire" et "Dansons la Capucine" : Famine et Cannibalisme
Sans nommer explicitement le cannibalisme, la chanson « Il était un petit navire » laisse peu planer le doute. À bord du bateau, la famine menace les marins qui décident de tirer à la courte paille pour savoir qui sera mangé. Plus soft, la comptine « Dansons la Capucine » cache bien son jeu avec sa mélodie entraînante. En réalité, elle évoque de pauvres enfants qui meurent de faim et qui envient leur voisine, rassasiée.
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"Au Clair de la Lune", "Il Court, il Court, le Furet" : Coquineries et Allusions Sexuelles
Les lauriers sont coupés dans la comptine « Nous n’irons plus au bois ». Dans cette chansonnette du XVIIème siècle, il est question de maisons closes dont les façades sont ornées de lauriers. Face à la propagation de maladies chez les ouvriers qui travaillent dans le jardin de Versailles, Louis XIV décide de les fermer. Dans la chanson traditionnelle du XVIIIème siècle « À la claire fontaine », celle-ci représente métaphoriquement la femme qui invite aux plaisirs de la chair. On retrouve cette même préoccupation dans « Au clair de la Lune ». La « chandelle morte » fait référence aux problèmes d’érections masculins. Et lorsque Pierrot répond à la Lune que chez sa voisine « on bat le briquet », en réalité « on fait l’amour ». Dans la comptine « Il court, il court, le furet », la contrepèterie anticléricale repose sur le mélange des lettres. Il suffit de remettre dans l’ordre pour comprendre qu’« il fourre, il fourre, le curé ».
"Il Était une Bergère" et "Il Pleut, il Pleut Bergère" : Double Sens et Révolution
Ces deux chansons ne sont pas si innocentes. Dans « Il était une bergère », l’expression « laisser le chat aller au fromage » signifie en ancien français « perdre sa virginité avant le mariage ». Comme l’explique le magazine Ça m’intéresse (nouvelle fenêtre), la comptine « Il pleut, il pleut bergère » est un chant révolutionnaire écrit en 1780 par le poète Fabre d’Églantine qui finira sur l’échafaud en 1794.
La Transformation de l'Oral à l'Écrit : Perte et Standardisation
Le passage de la berceuse de l'oral à l'écrit entraîne une perte de malléabilité et de spontanéité. La berceuse orale est un échange ouvert, une interaction liée à une situation de communication paradoxale où aucune réponse articulée n'est attendue. L'adulte qui berce adapte son chant à l'état de l'enfant, improvisant et modifiant les paroles au gré de l'endormissement. En revanche, la berceuse écrite est figée, standardisée et soumise aux normes typographiques. Elle perd sa dimension performative et sa capacité à s'adapter à l'instant présent.
Berceuses et Mémoire Traumatique
Certaines berceuses constituent des moyens de transmission d’une mémoire traumatique liée à des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse. Au-delà de l’aspect mémoriel et testimonial d’un tel répertoire, s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes d’une communauté politique, religieuse ou culturelle, c’est aussi ce qu’il dit des difficultés existentielles des individus qui interpelle et intéresse. L’étude de ces répertoires interroge en outre sur l’aspect initiatique de chansons dont la violence du texte contraste parfois de manière frappante avec l’esthétique musicale. Le composant musical de la berceuse est à explorer dans cette perspective.
Berceuses Personnalisées : Une Nouvelle Approche
Face à la perte de spontanéité et d'émotion dans les berceuses traditionnelles, une nouvelle approche émerge : la création de berceuses personnalisées. Des start-ups proposent de co-créer avec les parents des chansons uniques pour leur enfant, en tenant compte de sa personnalité et de ses goûts. Cette approche permet de réintroduire l'émotion et la spontanéité dans le rituel du coucher, en créant un lien affectif encore plus fort entre l'enfant et ses parents.
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