Introduction
La berceuse arabo-andalouse est un genre musical riche et complexe, imprégné d'histoire et de culture. Ses racines plongent dans l'Espagne médiévale, où les cultures juive, musulmane et chrétienne se sont entrelacées pour créer un patrimoine unique. Cet article explore les origines de cette tradition musicale, son évolution à travers les siècles et son influence sur les communautés séfarades et nord-africaines.
L'Espagne médiévale: Un creuset culturel
Pour comprendre l'origine de la berceuse arabo-andalouse, il est essentiel de se pencher sur l'histoire de la péninsule ibérique. Pendant plusieurs siècles, Al-Andalus, l'Espagne musulmane, a été un centre de savoir et de culture où les arts et les sciences ont prospéré. Les Juifs, en contact étroit avec la culture arabe, ont joué un rôle important dans la société médiévale, développant leurs activités dans des domaines variés tels que l'économie, la science et les arts. Ils occupaient souvent des postes importants en tant que médecins, philosophes (comme Maïmonide) ou poètes (comme Salomon Ibn Gabirol et Judah Halévi).
Durant tout le Moyen Âge et jusqu'au XVe siècle, des musiciens juifs étaient employés dans différentes cours de dignitaires chrétiens ou arabes. Cette interaction culturelle a favorisé un échange musical riche, où les mélodies et les rythmes se sont mélangés et transformés.
L'expulsion et la diaspora séfarade
En 1492, un événement tragique a bouleversé l'histoire des Juifs d'Espagne: le décret d'expulsion promulgué par la reine Isabelle la Catholique. Cette mesure, suivie en 1497 par une expulsion similaire du Portugal, a contraint des milliers de Juifs à quitter leur foyer ancestral. Ces Juifs, appelés Séfarades (du mot hébreu "Sefarad" désignant l'Espagne), se sont dispersés dans tout le bassin méditerranéen, emportant avec eux leur langue, leurs traditions et leur musique.
Ils se sont installés principalement dans l'Empire ottoman, alors en pleine expansion, et dans le nord du Maroc, où ils ont maintenu leur langue, notamment dans le nord du Maroc et dans l'Empire ottoman qui était alors en pleine expansion. Ils emportent avec eux une riche tradition de chants, de contes et de proverbes. Ils vont notamment conserver au long des siècles un répertoire de romances qui pendant ce temps disparaît définitivement de la péninsule et préservent ainsi tout un pan de la culture espagnole du XVe siècle. Leur patrimoine comprend aussi un large répertoire de chants profanes, historiques, lyriques, ainsi que des chants liturgiques et paraliturgiques. Selon les régions où les communautés de Sefardim s'établissent, ils vont s'imprégner profondément des traditions musicales de leur nouvelle terre d'accueil. Les communautés juives de l'empire ottoman vont adopter le langage musical turc fondé sur le système modal du makam, tandis que celles d'Afrique du nord reprendront à leur compte le langage musical arabo-andalou et contribueront ainsi à sa préservation tout en lui apportant un style d'interprétation original et ouvert aux influences extérieures.
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La préservation et l'évolution du patrimoine musical
Malgré l'exil, les Séfarades ont conservé et transmis leur patrimoine musical, notamment les romances, des ballades épiques et lyriques qui avaient disparu de la péninsule ibérique. Ils ont également préservé un large répertoire de chants profanes, historiques, lyriques, ainsi que des chants liturgiques et paraliturgiques.
Au fil des siècles, ce répertoire s'est enrichi des influences des cultures locales. Dans l'Empire ottoman, les communautés juives ont adopté le langage musical turc basé sur le système modal du makam. En Afrique du Nord, elles ont intégré le langage musical arabo-andalou, contribuant ainsi à sa préservation tout en lui apportant un style d'interprétation original et ouvert aux influences extérieures.
Les genres populaires judéo-arabes
Outre les chants liturgiques et paraliturgiques, un répertoire de chants populaires judéo-arabes s'est développé dans les grands centres urbains du Maroc et dans les régions plus reculées comme l'Atlas ou le sud. Ces genres populaires sont au nombre de quatre : melhûn et qasîda chantés par les hommes (on les retrouve également dans les milieux musulmans), et 'arubî et mawwâl chantés par les femmes. Le 'arubî est celui qui a la plus grande faveur. Les femmes le chantent lors des réunions, des mariages, des circoncisions. Ce sont des poèmes de cinq décasyllabes qui sont adaptés à un corpus de mélodies. Les thèmes en sont l'amour, la beauté de la nature, la solitude, des chroniques. Des trois, le romance est considéré comme le plus ancien. C'est une ballade comprenant des éléments lyriques et épiques. La musique s'appuie sur quatre phrases comprenant chacune deux vers de seize syllabes. Les coplas sont des chants strophiques traitant de sujets propres à la communauté juive tels que les fêtes ou des événements historiques. Dans les chants lyriques, on voit apparaître l'influence du dialecte judéo-espagnol marocain, haketia, et celle des coutumes locales. Ils sont généralement chantés lors des fêtes familiales, notamment les mariages. Ce répertoire est celui qui témoigne de la plus grande richesse mélodique. La mélodie se compose généralement de deux ou quatre phrases qui se combinent de manière variable et alternent parfois avec un refrain. Ces chants révèlent encore aujourd'hui des traits communs avec nombre de chants populaires espagnols. Il ne faut cependant souligner que, par un curieux effet de retour, lorsque les Espagnols conquirent Tétouan en 1860, puis pendant toute la période du protectorat (1912-1956) où les Juifs fréquentaient les écoles espagnoles, le chant judéo-espagnol subit une nouvelle influence espagnole.
La Nouba: Une forme musicale emblématique
La nouba est une suite de pièces instrumentales et vocales chantées sur des mélodies appartenant à des modes caractéristiques. Elle est exécutée sur des rythmes d'allures différentes se succédant avec une accélération progressive du tempo. Chaque nouba repose sur un mode appelé tab', qui lui donne généralement son nom. Dans l'école algérienne, ils sont au nombre de douze : dîl, m'djanba, h'sîn, raml al-mâya, raml, ghrîb, zîdân, rasd, mazmûm, sîka, rasd ad-dîl, mâya.
La légende raconte que le répertoire de Ziryâb comportait 24 noubas, sur 24 modes conçus pour chaque heure de la journée. Cependant, même si certaines noubas comportent des allusions au crépuscule ou au lever du jour, rien ne permet de confirmer cette hypothèse. Les instruments d'origine comptent le luth (ûd) et ses dérivés (luth arbî, kwîtra), le qânûn (cithare), la flûte-nây et les percussions : t'biblât et târ. D'autres instruments sont venus se greffer au fil des siècles : derbouka, violon, alto, mandoline, voire piano.
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Beihdja Rahal: Une figure contemporaine
Françoise Atlan est reconnue depuis une quinzaine d'années comme une des plus grandes interprètes des patrimoines vocaux de la Méditerranée. Sa voix de soprano très malléable et de solides études musicales classiques lui ont aussi permis de travailler le registre contemporain avec l'ensemble Musicatreize de R. Hayrabedian. En 1989 son enregistrement des Cantiguas de Maurice Ohana obtient le Grand Prix de l'Académie Charles Cros. En 1998, elle obtient le Prix de la Villa Médicis Hors les Murs, pour ses recherches sur la tradition poétique et musicale judéo-marocaine. Au cours de longs séjours à Fès, elle rencontre les derniers représentants de la tradition juive du Maroc, s'imprégnant de l'esprit particulier de cette communauté profondément ancrée dans son histoire spirituelle. "Shalom Alekhem" chant liturgique matrouz en hébreu, en arabe et en judéo-espagnol, tradition de Turquie.
Rarement interprète du répertoire arabo-andalou, maîtrisant également l''aroubi et le hawzi, n'aura mis autant de passion dans l'exercice de son art. Pourtant, initialement, Beihdja Rahal, née en 1962 à Alger, au sein d'une famille de mélomanes, n'avait pas envisagé une carrière artistique. À l'instar de ses frères et surs (ils sont neuf au total), elle s'est retrouvée inscrite au conservatoire d'El-Biar, en 1974, à l'initiative de sa mère. Certains ont choisi le piano comme instrument, car il y en avait un à la maison, Beihdja a préféré la mandoline pour des raisons pratiques. Au conservatoire, elle choisit l'arabo-andalou comme discipline et elle côtoie le maître Mohamed Khaznadji qui lui fournit les armes nécessaires pour fourbir un répertoire aux bases des plus consistantes. Le tout en menant à bien son cursus scolaire, couronné par l'obtention, en 1989, d'une licence en biologie, spécialité parasitologie, qui lui permettra d'enseigner les sciences naturelles, successivement aux lycées Bouattoura et Emir Abdelkader de la capitale algérienne.
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