La France, autrefois considérée comme un modèle en matière de santé périnatale, fait face à une augmentation préoccupante de la mortalité infantile. Ce phénomène, mis en lumière par des études récentes et des enquêtes journalistiques, suscite de vives inquiétudes quant à l'état du système de santé et aux inégalités territoriales et sociales. Une proposition de loi visant à geler la fermeture des petites maternités est actuellement examinée au Sénat, dans l'espoir de lutter contre cette tendance alarmante.
Un Chiffre Alarmant : L'Augmentation de la Mortalité Infantile
En 2024, 2 700 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire en France, soit un taux de 4,1 décès pour 1 000 naissances vivantes, selon les chiffres publiés par l'Insee. Cette augmentation, observée depuis 2011, place la France parmi les pays européens où la mortalité infantile est la plus élevée, contrastant avec la baisse continue constatée dans la plupart des autres pays de l'Union européenne. Une étude de l'Institut national d'études démographiques démontre que la France est le seul pays européen où la mortalité infantile a augmenté ces dernières années.
Fermetures de Maternités : Un Facteur Controverse
Face à cette dégradation inquiétante, les parlementaires voient dans le moratoire contre les fermetures des petites maternités une solution. Entre 1975 et 2022, le nombre de maternités a été divisé par trois en France, chutant de 1 369 à 446, selon une note de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees). En parallèle, selon cette même source, la part des femmes en âge de procréer résidant à plus de quarante-cinq minutes d'une maternité a augmenté d'environ 40% entre 2000 et 2017. "A plus de quarante-cinq minutes, on augmente le risque de mortalité infantile", s'alarmait en avril Paul-André Colombani auprès de Corse Matin. Le député s'appuie sur une étude de 2014 menée en Bourgogne sur le temps d'accès aux maternités, citée dans l'ouvrage 4,1 Le scandale des accouchements en France, publié en mars par les journalistes Sébastien Leurquin et Anthony Cortes.
Une proposition de loi transpartisane a été déposée au Sénat, visant à geler pendant trois ans la fermeture des petites maternités, accusées, selon les défenseurs du texte, de contribuer à cette hausse. Dans l'exposé des motifs, la cessation d'activité envisagée de la maternité de Porto-Vecchio (Corse-du-Sud) est citée en exemple. Celle-ci "aurait contraint les femmes de la région à parcourir plus de deux heures de route pour accoucher à Bastia, soit trois fois le seuil de quarante-cinq minutes au‑delà duquel les risques néonatals sont considérés comme critiques". "Un tel éloignement fait peser des dangers réels sur la sécurité des mères et des nouveaux‑nés", soutiennent les auteurs.
Les journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin, auteurs d'une enquête approfondie sur le sujet, soulignent également l'impact des fermetures de maternités sur la santé publique. Ils mettent en lumière le fait que la France a perdu 75 % de ses maternités depuis les années 1970, principalement les petites structures, sous prétexte de rationalisation et d'amélioration des soins. Ils alertent sur l'explosion des distances à parcourir pour accoucher et la surcharge des grands hôpitaux, où les services de maternité sont débordés et les séjours post-accouchement de plus en plus courts.
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Des Opinions Divergentes au Sein de la Communauté Médicale
Toutefois, certains professionnels de santé interrogent la pertinence du moratoire. La Société française de néonatalogie (SFN) soutient que le poids réel de la distance entre le domicile et la maternité dans la mortalité néonatale est "négligeable". Elle s'appuie notamment sur une étude menée sur des données françaises allant de 2001 à 2008, période pendant laquelle la mortalité infantile était en recul. Selon les chercheurs, "vivre loin d'une maternité n'augmente pas le risque de décès des nouveau-nés ou des fœtus". Paradoxalement, "les taux de mortalité fœtale et néonatale étaient les plus élevés chez les femmes vivant à moins de 5 km d'une maternité", détaillent les chercheurs. Dans les zones urbaines où sont implantées les maternités, certaines conditions sociales défavorables (taux de chômage élevé, forte proportion de résidents nés à l'étranger, familles monoparentales…) l'emportent sur les avantages d'une proximité géographique, selon eux. "Il est illusoire de penser que la sécurité, c'est la proximité", assure auprès de franceinfo Elsa Kermorvant, chef de service ajointe à l'hôpital Necker-Enfants Malades, et vice-présidente de la SFN.
Pour la SFN, l'hypothèse d'une "dégradation" du système de soins est à privilégier. Elle dénonce des "dysfonctionnements profonds" dans l'organisation des unités de soins intensifs ou de réanimation néonatales. Selon l'Insee, la hausse de la mortalité infantile de la dernière décennie "s'explique uniquement par celle de la mortalité de 1 à 27 jours de vie", soit la tranche d'âge où les bébés sont susceptibles d'être admis dans les services de soins critiques. Cette hausse "semble être concentrée en zone urbaine", constate Magali Barbieri, démographe, chercheuse à l'Ined. "C'est un argument supplémentaire pour dire que ce n'est peut-être pas la fermeture des petites maternités" qui constitue la principale cause du problème, avance-t-elle.
Inégalités Territoriales et Sociales : Un Facteur Aggravant
De fortes disparités sont d'ailleurs observées sur l'ensemble du territoire : de 2004 à 2022, la mortalité infantile était deux fois plus élevée dans les départements d'outre-mer (8 décès pour 1 000) qu'en France métropolitaine (3,5), selon l'Insee. Les territoires de grande précarité sont également plus impactés, puisque la pauvreté multiplie de 5 à 7 le risque de mortalité infantile pour un enfant au cours de ses trois premières années. Cette hausse de la mortalité infantile se trouve donc directement liée aux inégalités territoriales et sociales dans l'accès aux soins.
Les journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin soulignent que ce phénomène touche principalement deux types de territoires : les banlieues populaires et les zones rurales. Ils citent l'exemple du département du Lot, où la part des femmes en âge de procréer vivant à plus de 45 minutes d'une maternité est passée de 6 % à 24 % en quinze ans, en raison de la fermeture de trois des quatre maternités du département.
L'Importance d'un Registre National des Naissances
Pour mieux déterminer les causes de la mortalité infantile, la ministre de la Santé Catherine Vautrin a annoncé la mise en place d'un "registre de naissances et de décès". "On sait compter les morts grâce à l'Insee, mais on ne sait pas les relier à une histoire médicale", regrette Jean-Christophe Rozé. "En France, plus que dans certains autres pays européens, l'information est éparpillée entre différentes sources", déplore de son côté la démographe Magali Barbieri.
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Une récente étude de l'Institut national d'études démographiques démontre que la France est le seul pays européen où la mortalité infantile a augmenté ces dernières années. Ainsi, depuis 2020, 70 % des bébés qui décèdent avant l'âge d'un an meurent à la maternité, et 70 % de ces décès concernent les enfants prématurés.
L'étude préconise la mise en place rapide d'un registre des naissances, qui permettrait d'établir avec précision les causes des cas de mortalité observés et d'envisager par la suite des politiques publiques adaptées. Le développement d'un réseau de maisons de naissance, comme suggéré par une proposition de loi des sénateurs socialistes, serait notamment une piste à envisager pour pallier au déficit de maternités sur le territoire national.
Des Solutions pour Inverser la Tendance
Face à cette situation préoccupante, plusieurs solutions sont envisagées pour inverser la tendance. Les journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin proposent trois priorités : rétablir un dialogue entre les médecins et les élus, réinvestir massivement dans la prévention (notamment dans les services de Protection Maternelle et Infantile), et encadrer plus strictement les groupes privés.
Ils soulignent également l'importance de s'inspirer des modèles étrangers, notamment des pays nordiques, où la qualité des soins périnatals est élevée et où l'organisation des services compense les distances entre les maternités et les domiciles. Ils mettent en avant l'exemple de la Suède, où les routes sont sûres, les axes bien dégagés et les ambulances adaptées, assurant ainsi un transport sécurisé des femmes enceintes.
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