Avec plus de 70 000 reprises officielles, "Summertime" pourrait bien être le plus grand tube du 20e siècle, et sans doute l'un des premiers de l'histoire de l'humanité. Son empreinte dans l'histoire de la musique populaire est indéniable. Cet article explore comment une berceuse d'opéra, "Summertime", a transcendé les genres et les générations, influençant des artistes aussi divers que Gene Vincent avec son "Be Bop A Lula", Janis Joplin, Nina Simone et bien d'autres.

De l'Opéra au Jazz : La naissance d'un standard

Trente ans avant l'éclosion de Janis Joplin, en décembre 1933, George Gershwin, alors âgé de 35 ans, commence l'adaptation d'un poème co-écrit par son frère Ira et l'auteur DuBose Heyward, destiné à un opéra en trois actes intitulé Porgy and Bess. Compositeur de jazz symphonique, Gershwin opte alors pour des sonorités venues du blues et du gospel. Summertime est une berceuse, une perception sans doute faussée par leur condition privilégiée et un certain goût pour l'exotisme, et qui serait sans doute assimilée à un énorme cliché de nos jours. Durant la représentation, la chanteuse Abbie Mitchell qui incarne le personnage de Clara, l'interprète à quatre reprises pour bercer son enfant.

Billie Holiday et son sublime désespoir s'en emparent dès l'année suivante. Une reprise fondamentale dans l'avenir glorieux de Summertime. Le jazz a récupéré le titre, au point d'en faire un fleuron du genre. Sidney Bechet (1939), Chet Baker (1955), Duke Ellington et John Coltrane (1961), ou encore Stan Getz (1964), tous l'ont intégré à leur répertoire. Quant au maestro de la trompette, Mile Davis, il délivre tout un album adapté de l'opéra Porgy and Bess. En 1958, Ella Fitzgerald et Louis Armstrong constituent le duo vocal le plus attractif des Etats-Unis.

L'appropriation par la Soul et le Rock'n'Roll

À l'instar d'Elvis Presley, il n'existait aucun standard que Sam Cooke ne puisse reprendre. Le père spirituel de la soul possédait une aisance, une pratique du gospel et une sensualité à même de révolutionner une œuvre de manière subtile. La dose de sensualité injectée par Sam Cooke ouvre la porte à une autre musique trublionne.

Gene Vincent, premier rocker ayant osé se l'approprier, marque une étape importante. La voix du rocker est alors célèbre pour avoir entonné les prémices de la révolution sexuelle avec le sulfureux "Be Bop A Lula". "Be Bop A Lula", bien que différent de "Summertime", partage cette capacité à transcender les genres.

Lire aussi: Signification de la Berceuse

Sans doute inspiré, voir décomplexé, par la version de Gene Vincent, Ricky Nelson en offre une fabuleuse version, très rock’n’roll, et teintée de rhythm & blues. Après le proto-hard de Ricky Nelson, le proto punk aux accents ska de Vince Taylor. Paradoxalement, si The Zombies sont bien plus dans la tendance que Vince Taylor en cette année 1965, ils optent pour une reprise plus sage.

Nina Simone et la réappropriation féminine

Éduquée au classique, déflorée au jazz, et adepte des melting-pot musicaux, la grande Nina Simone ne pouvait passer à côté de ce standard. Son interprétation apporte une profondeur émotionnelle et une complexité qui lui sont propres.

Les Beatles et l'anecdote d'Hambourg

Pour l’anecdote, en 1960, les jeunes et encore méconnus John Lennon, Paul McCartney et George Harrison tentent de se faire un nom à Hambourg (Allemagne). Ils font la connaissance d’un bassiste membre du groupe Rory Storm & The Hurricanes, nommé Lu Walters. Ce dernier rêve d’être chanteur et invite les trois gars de Liverpool à venir enregistrer une version de Summertime chez Akustik, un studio où la clientèle vient généralement graver des messages sur 78 tours. Lu Walters emmène avec lui le batteur de son propre groupe. Un certain… Ringo Starr. Il existait six copies de cet enregistrement réunissant pour la première fois les Beatles au complet.

Le Blues, le Reggae et au-delà

En 1966, Big Mama Thornton en délivre une grande version strictement blues. On ne présente plus le blues-flamenco-électrique de Janis Joplin & Big Brother and The Holding Company. Il faut dire que supplanter d’immenses chanteuses comme Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Nina Simone sur leur propre terrain n’est pas donné à tout le monde. Le succès de la version Joplin redonne au titre une seconde jeunesse, et parvient du même coup à toucher celle qui défile dans les rues. Le groupe Ten Years After en livre une très belle version bluesy.

Dés ses débuts, Al Green avait le don de tout rendre érotique et divin. En 1972, Doc Watson ramène le titre Summertime aux origines du folk américain. En 1973, le reggae vit peut-être son apothéose dans la mouvance roots. BB Seaton, prince du ska jamaïcain, se laisse tenter par les influences soul et les crépitements de guitares électriques popularisés par les Wailers.

Lire aussi: Un chef-d'œuvre de tendresse

Les interprétations modernes et l'héritage cinématographique

La version publiée par Peter Gabriel au milieu des années 90, fait partie d’un album hommage à l’harmoniciste Larry Adler. A l’opposé, les Dum Dum Boys n’y vont pas avec le dos de la cuillère. A ce stade, il est bon aussi de redécouvrir le titre dans toute sa pureté. Enfin, le titre figure dans une légion de films.

Lire aussi: "La Berceuse du Petit Diable": un conte musical

tags: #be #bop #a #lula #paroles #berceuse

Articles populaires: