Introduction
La Pologne, pays profondément marqué par le catholicisme, se trouve au cœur de tensions entre les valeurs traditionnelles prônées par l'Église catholique et les aspirations d'une société en évolution. La question de l'avortement, en particulier, cristallise ces divergences, exacerbées par le contexte des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) et les positions parfois divergentes du clergé local et du Vatican. Cet article explore les complexités de cette situation, en tenant compte des nuances de l'opinion publique polonaise et des enjeux politiques sous-jacents.
Le Contexte Polonais : Foi, Tradition et Changement
Le catholicisme est consubstantiel à l'identité polonaise. La Pologne est toujours fortement identifiée à sa religion. Quelle que soit la profondeur de la foi des Polonais, qui baptisent leurs enfants par tradition parfois davantage que par forte conviction, le catholicisme, c’est leur Histoire avec un grand H. « Le lien en Pologne est beaucoup plus fort qu’en Espagne », estime Jedrzej Bielecki, journaliste à tendance libérale à Rzeczpospolita et protestant. Le christianisme s’est introduit au Moyen Âge de façon pacifique au milieu d’autres religions et sans les horreurs qu’ont connues des États comme la Hongrie, où Étienne Ier faisait couler du plomb dans les oreilles des chefs rebelles païens. Ce sont les périodes de souffrances que la Pologne a traversées - du premier partage du pays entre la Russie, la Prusse et l’Autriche au XVIIIe siècle jusqu’aux cinquante ans de communisme - qui ont forgé sa forte identification au catholicisme. Les églises ont été dans la clandestinité le foyer du développement de la culture nationale et le refuge des aspirations à l’indépendance.
Mais depuis la chute du mur, le pays a connu des changements qui sont un défi majeur pour l'Eglise. « Les jeunes trouveront certainement une société beaucoup plus traditionnelle qu’en France, répond sans hésiter Marcin Zyla, du journal catholique libéral Tygodnik Powszechny. Elle est toujours fortement imprégnée des principes catholiques. »Une sorte de consensus moral diversifié traverse la société, tous courants politiques confondus, car un “libéral” en Pologne au sens moral ne répond pas exactement à la même définition qu’en France. L’avortement est très largement considéré comme un meurtre : 76 % des Polonais sont contre l’IVG pour raison économique ou pour convenance personnelle. Rares sont ceux qui voudraient libéraliser la loi de 1993, qui est très restrictive sur l’avortement.
Pourtant, les Polonais n’ont pas tout à fait un comportement dans la droite ligne traditionnelle de l’Église. La contraception est entrée dans les moeurs. Les Polonais approuvent largement la fécondation in vitro. Et l’occidentalisation progresse de plus en plus. L’abstinence avant le mariage n’est pas toujours observée. Le clergé s’en désole : « Les gens s’écartent des principes religieux ! »Qui plus est, les fidèles désertent les paroisses, surtout dans les campagnes. De quoi effrayer l’Église polonaise, qui sait ce qui se passe à l’Ouest. Ce n’est certes pas une hémorragie car, après vingt-cinq ans d’une immersion dans le monde libéral, 41 % des Polonais vont toujours à la messe tous les dimanches, 80 % y vont de façon irrégulière et 92 % se font toujours baptiser.
L’influence de l’Église sur la société est telle qu’elle semble aussi peser sur l’État. Les relations des deux institutions sont basées sur le principe de la séparation et de l’autonomie dans un rapport non agressif. « Mais les hommes politiques polonais ne sont pas indépendants. Ils font en sorte de ne pas s’opposer aux attentes de l’Église », explique Miroslawa Grabowska, directrice de l’institut de sondage CBOS. Et pour cause : les catholiques représentent un électorat considérable qu’aucun parti politique même libéral ne peut négliger.
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Mais, de son côté, la hiérarchie catholique a du mal à s’adapter au monde de l’après-1989. Pendant le communisme, elle avait pris des habitudes de pouvoir. Elle s’était érigée en forteresse pour soutenir les Polonais dans leur résistance au régime. L’entrée du pays dans le monde démocratique libéral l’a déstabilisée. Elle eut la surprise de constater qu’une partie des Polonais s’opposait à elle. Pour résister, elle a eu tendance à s’engager dans toutes les batailles, comme si elle évoluait dans un environnement hostile. « Nous sommes toujours imprégnés du mode opératoire de la société d’avant 1989. Ce n’est pas facile de changer d’attitude. Comme tout le monde, nous continuons d’apprendre ! », explique Mgr Grzegorz Rys, évêque auxiliaire de Cracovie.
Depuis son immixtion très forte dans l’élection présidentielle de 1990 et devant le tollé qu’elle a suscité dans la société, l’Église a progressivement pris ses distances à l’égard de la politique. Aucun évêque ne donne sa position avant les élections. Néanmoins, il arrive que des prêtres donnent en chaire des éléments de vote plus ou moins voilés.
L'Église Catholique en Pologne : Une Position Conservatrice sur l'Avortement
L'Église catholique en Pologne maintient une position ferme contre l'avortement, conformément à la doctrine catholique. Cette position est ancrée dans l'encyclique "Evangelium Vitae" de Jean-Paul II, qui dénonce l'avortement, l'euthanasie et la contraception, mettant en cause la responsabilité collective des sociétés libérales et des États démocratiques.
L’avortement est illégal en Pologne. La loi de 1993 est très restrictive sur l’avortement. L'avortement est actuellement autorisé en Pologne en cas de danger pour la vie ou la santé de la mère ou lorsque la grossesse est le résultat d’un viol ou d’un inceste.
La hiérarchie catholique a du mal à s’adapter au monde de l’après-1989. Pendant le communisme, elle avait pris des habitudes de pouvoir. Elle s’était érigée en forteresse pour soutenir les Polonais dans leur résistance au régime. L’entrée du pays dans le monde démocratique libéral l’a déstabilisée. Elle eut la surprise de constater qu’une partie des Polonais s’opposait à elle. Pour résister, elle a eu tendance à s’engager dans toutes les batailles, comme si elle évoluait dans un environnement hostile.
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Les JMJ : Un Enjeu pour l'Église Polonaise
Les Journées Mondiales de la Jeunesse représentent un moment crucial pour l'Église catholique en Pologne. Elles offrent une opportunité de réaffirmer son influence auprès des jeunes, tout en étant confrontée aux défis posés par une société en mutation.
Dans ce pays où 95% de la population se déclare catholique, une partie importante du clergé n'apprécie guère ce pape jésuite, venu du Nouveau Monde, qui bouscule les traditions et séduit les jeunes comme les médias. "Nombre d'évêques polonais ont une trouille bleue de François, résume un chercheur membre d'une université catholique. Eux sont traditionalistes. Ils restent attachés à tout ce qui a longtemps fondé le pouvoir de l'Eglise: la richesse matérielle, l'influence politique, le rôle du prêtre comme berger et non comme serviteur. A leurs yeux, l'Eglise catholique est entre les mains d'un gauchiste un peu fou. François entend composer avec la société. Il revendique la tolérance et l'empathie envers les minorités. Il prétend faire de l'Eglise une institution pauvre et pastorale. Vu depuis la Pologne, un pays bousculé par la chute du régime communiste et par des mutations économiques et sociales rapides, François incarne le monde contemporain, dans tout ce qui déplaît le plus aux conservateurs."
L’Eglise tient au pouvoir. Malgré l'avènement du pluralisme, nombre d'ecclésiastiques entendent continuer à guider les lois et les moeurs. Or l'émancipation des esprits suscite des aspirations nouvelles. La Pologne reste l'un des pays les plus pratiquants d'Europe, mais la fréquentation de la messe est en baisse, surtout parmi les jeunes des grandes villes. La société a évolué à l'égard de la procréation médicalement assistée ou du sexe avant le mariage, notamment. Résultat: un clergé divisé entre modérés, partisans du dialogue, et conservateurs inflexibles, qui considèrent l'union européenne comme une nouvelle Babylone, adepte de la théorie du genre et favorable au mariage entre homosexuels et à l'avortement. Or le deuxième camp semble réduire au silence le premier.
Les Tensions Politiques et Sociétales
La question de l'avortement est étroitement liée aux tensions politiques et sociétales en Pologne. Le gouvernement actuel, issu d'une coalition de gauche, cherche à introduire plusieurs mesures sociétales, au premier rang desquelles figurera l’annulation de l’arrêt du Tribunal Constitutionnel du 22 octobre 2020 qui avait déclarée inconstitutionnelle la disposition de la loi de 1993 autorisant l’avortement eugénique.
Plusieurs personnalités de ce nouveau gouvernement se distinguent aussi par leur anticléricalisme.
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Toutefois, l’article 18 de la Constitution polonaise protège « le mariage en tant qu’union entre une femme et un homme », ce qui pose la question de la constitutionnalité d’un tel projet.
Mais un autre sujet occupe ces derniers mois le devant de la scène : l’avortement et la contraception. Sur ce second point d’abord, le Parlement polonais a adopté début mars 2024 une loi modifiant le droit pharmaceutique et prévoyant l’accès à la pilule du lendemain sans ordonnance à partir de 15 ans. Le 29 mars, le Président Andrzej Duda a ainsi refusé de signer cette loi, la renvoyant devant le Parlement.
L’élargissement de l’accès à l’avortement est l’un des projets-phares de la nouvelle coalition au pouvoir. Le 8 mars dernier, le Premier Ministre l’évoquait comme « un débat concernant - nous le croyons - les droits des femmes, ou plutôt je dirais les droits de l’homme, les droits civils fondamentaux, les droits humains, y compris le droit d’une femme à décider de son corps, de sa maternité ».
D’autre part, la liberté de conscience en matière d’avortement pourrait également être menacée.
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