L'avortement est une question complexe et émotionnelle, profondément enracinée dans des considérations éthiques, morales et religieuses. Les différentes religions du monde ont des perspectives variées sur l'avortement, allant de l'interdiction stricte à l'acceptation conditionnelle. Cet article explore les points de vue spirituels de différentes religions sur l'avortement, en mettant en évidence les nuances et les complexités de chaque perspective.
La conception de l’homme et l'avortement
La conception de l’homme issue de la pensée « chrétienne-humaniste » doit être remplacée par une autre conception, issue de la pensée « athée-évolutionniste ». Cette nouvelle conception est fondée sur un dualisme, sur une séparation entre le corps et l‘esprit. Le corps est considéré comme une chose, comme un objet juridique, de sorte que l’homme ne devient un sujet de droit que lorsqu’il possède un esprit - alors seulement l’homme devient un sujet de droit et peut disposer de droits, en particulier des droits de l’homme. Cette scission de l’être humain en un objet juridique et un sujet juridique a des conséquences sur le droit à la vie, ces conséquences devant être considérées comme un changement de paradigme dans la vision de la vie humaine. Ce n’est plus l’être humain en tant que tel qui est protégé par la loi, mais seulement l’esprit humain, qui se manifeste dans l’autoréflexion et l’autodétermination formelle.
Selon la conception de l’homme qui tend maintenant à prévaloir, la grossesse est vue comme une maladie, sinon le terme « santé reproductive » comme synonyme d’avortement ne saurait être compris. La grossesse n’est rien d’autre que la symbiose charnelle d’un enfant conçu par un père et une mère, celle-ci étant - et appelée à le demeurer - sa mère jusqu’à la mort. La grossesse offre à l’enfant le berceau de la vie et de la croissance jusqu’à ce que l’enfant voie le jour lors de l’accouchement. La maladie, en revanche, est une restriction et une menace pour la vie, pour les fonctions corporelles ou pour l’intégrité mentale et spirituelle.
La sexualité est souvent découplée de la procréation d’un être humain et apparaît donc au service non pas de la continuité de la société mais de la recherche par l’homme de son propre plaisir. Dans ce contexte, la grossesse est alors vécue comme faisant justement obstacle à cette quête du plaisir. Toutes les unions sexuelles entre un homme et une femme ne débouchent pas sur une grossesse. Mais il ne doit pas y avoir séparation fondamentale entre l’union sexuelle et la fécondation.
Selon la conception de l’homme qui prévaut désormais, l’être humain à naître est vu comme une chose. Une chose est un être inanimé comme l’est un livre, une voiture, un ordinateur. En revanche, l’être humain à l’état embryonnaire est déjà un être vivant, avec des organes qui lui permettent de penser et d’agir d’une manière vraiment humaine. Une femme ne donne pas naissance à une chose, mais à un enfant qu’elle espère embrasser sain et vivant.
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Judaïsme et Avortement
Alors que le débat sur l'avortement est relancé aux États-Unis, on a vu des rabbins de tendance libérale affirmer que le judaïsme est pro choice, c'est-à-dire pour le droit à l'IVG. Qu'en est-il vraiment ? Que disent la Bible hébraïque et le droit rabbinique au sujet de l'avortement ?
Il n’y a pas d’interdit biblique explicite de l’avortement. Il y a bien un interdit d’avorter pour les rabbins, mais cet interdit est-il de source biblique ou rabbinique ?
Il est écrit dans la Torah. « Il n'y aura dans ton pays ni femme qui avorte, ni femme stérile. Je remplirai le nombre de tes jours » (Exode 23;26) Cependant, certaines de ses dispositions concernent la vie fœtale, directement ou non. La disposition la plus sévère est liée à l'interdiction de tuer. Cette interdiction est directe dans le cas où la Halakhah considère que le fœtus est un être vivant, mais les sources Talmudiques ne sont pas univoques ni même claires à ce sujet (par exemple, Rachi semble indiquer qu'un fœtus n'est pas nécessairement un être humain). Pour ce qui est des autres dispositions, le respect généralement dû à la vie humaine (manifeste dans l'interdiction de blesser ou de détruire la semence humaine) conduit également à argumenter contre l'avortement. De ce fait, cet acte est généralement considéré comme « contraire à la loi », et réprouvé en conséquence.
La loi juive autorise l'avortement si le fœtus constitue une menace directe pour l'intégrité de la femme enceinte. Les limites de cette menace sont cependant très discutées. La Mishna dit explicitement que l'on doit sacrifier le fœtus pour sauver la mère, parce que la vie de la mère a priorité sur celle de l'enfant qui n'est pas né. Dans leur immense majorité (on peut citer l'exception du rabbin Eliezer Waldenberg), les autorités juives ne reconnaissent pas les infirmités du fœtus comme une indication de l'interruption de la grossesse. Le rabbin et posseq Moshe Feinstein interdisait ainsi les diagnostics prénataux qui entraînent les parents à demander une action abortive. Il allait même plus loin en écrivant : « Ces dernières années on a observé un nombre croissant d'avortements réalisés. Il est interdit aux médecins qui respectent la Torah de participer à un avortement de quelque manière que ce soit, que la patiente soit juive ou non.
Christianisme et Avortement
La perspective catholique
L’Église catholique condamne toute forme d’interruption de grossesse volontairement provoquée. Il s’agit pour elle d’un acte immoral contre la vie humaine qui doit être respectée depuis le moment de la conception jusqu’à la mort naturelle, considérant que dès la conception, le fœtus est un « être humain déjà ». Le pape Jean-Paul II a réaffirmé cette position en 1995 dans son encyclique Evangelium Vitae. Telle est aujourd’hui la position officielle de l’Église romaine.
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En 1762, en France, paraît un des rares ouvrages consacrés entièrement aux enjeux spirituels de la grossesse et de l’accouchement : l’Abrégé de l’embryologie sacrée du jésuite sicilien Francesco-Emmanuele Cangiamila. À l’époque moderne, la doctrine catholique est claire : l’avortement volontaire doit être considéré comme un homicide. Seul l’avortement d’un fœtus de plus de 40 jours est alors considéré comme un homicide à proprement parler. Toutefois, même avant ce stade, l’avortement et la contraception restent interdits et considérés comme des péchés très graves.
Un important débat s’ouvre à l’époque moderne autour de la question de savoir s’il est possible de donner un remède pour soigner une femme enceinte quand bien-même celui-ci pourrait la faire avorter. C’est un débat qui émerge au cœur de la controverse entre les casuistes et leurs détracteurs au xviie siècle. Certains auteurs laissent penser que quelques théologiens autoriseraient justement l’avortement dans un but thérapeutique, s’il permet de sauver la mère, et donc autoriseraient l’avortement sous condition. Effectivement, certains jésuites, comme Martin Fornari, admettent qu’on peut donner un remède pour soigner une femme enceinte s’il est probable que le fœtus n’est pas animé. L’avortement est donc un dommage collatéral envisageable, mais jamais défendu en tant que tel, bien que certains y aient vu une brèche dans la condamnation absolue de l’avortement par l’Église.
Comme beaucoup de théologiens ayant écrit sur l’avortement, la question de l’animation du fœtus occupe une place importante dans l’Abrégé de l’Embryologie Sacrée. D’un point de vue théorique, la notion d’animation, construction intellectuelle initiée par les penseurs antiques, pose la question du commencement de l’humanité.
À partir de la seconde moitié du xviie siècle, on assiste à une remise en cause de ce modèle théorique fixant l’animation à 40 jours et hérité d’Aristote : c’est le parti que choisit de prendre Francesco-Emmanuele Cangiamila dans son traité.
En revanche, l’auteur va plus loin dans sa remise en cause, puisque, selon lui, elle empêche le baptême de certains avortons jugés comme de simples résidus de fausse-couche, alors qu’ils sont vivants, privant ainsi certaines âmes innocentes du salut, puisque, comme il est établi lors du concile de Trente, « les enfants n’ont aucun autre moyen de salut que le baptême ».
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Positions protestantes
Autant les protestations catholiques contre la condamnation de la contraception (Humanae vitae) a été forte, y compris chez les évêques, autant les débats précédant la promulgation de la « loi Veil » le 16 janvier 1975 sont aujourd’hui oubliés. La question fut ouverte dès 1969 par un article paru dans la revue Esprit puis par les membres du Planning familial qui créèrent l’Association pour l’étude de l’avortement (ANEA) dont deux de ses vice-présidents étaient chrétiens : le théologien et pasteur André Dumas et un religieux salésien, René Simon.
Être chrétien et accepter l’avortement. Telle est aussi la position adoptée, le 29 mars, par la Fédération protestante de France. Insistant sur une « morale de la responsabilité » appelée à remplacer « la morale du respect de la nature », la Fédération protestante affirmait que « dans certains cas, il y a plus de courage et d’amour à prendre la responsabilité d’un avortement qu’à laisser venir au monde des vies qui seraient soit menaçantes pour la santé physique et psychique de la mère, soit menacées dans leur propre viabilité future. » Ainsi, pouvait-on être chrétien et accepter l’avortement.
Islam et Avortement
L'islam de manière générale prohibe l'avortement au nom du respect de la vie humaine. Le verset du Coran suivant : « Et ne tuez pas vos enfants par crainte de pauvreté ; c’est Nous qui attribuons leur subsistance ; tout comme à vous. Les tuer, c’est vraiment, un énorme pêché. » est utilisé par les exégètes pour soutenir l'interdiction de l'avortement de manière générale.
En sunnisme, l'interdiction - dans la plupart des cas - est de rigueur après 120 jours de grossesse, c'est-à-dire lorsque le fœtus est entièrement formé et que, selon la tradition, une âme lui a été insufflée. Hormis pour l'école malékite, l'avortement peut être admis aprés les 120 jours en cas de grande nécessité reconnue (malformation du fœtus, danger vital pour la femme enceinte, viol, femme handicapée ne pouvant assurer l'éducation de l'enfant). Par ailleurs, si de la grossesse il devait résulter la mort de la mère, l'avortement est autorisé après ce délai de 120 jours.
En chiisme, l'avortement est interdit à part des circonstances très strictes. « L'avortement est haram, et ce, dès le commencement de la conception. Tant qu'il y existe un potentiel pour avoir un être humain, alors l'avortement est haram, qu'il s'agisse d'une semaine ou d'un jour. La vie embryonnaire ne doit pas être détruite quelle que soit l'étape de développement. Si la poursuite de la grossesse constitue une menace pour la mère, alors l'avortement est autorisé. Dans le cas où le fœtus est extrêmement déformé de telle sorte qu'il rendrait ses soins exceptionnellement difficiles pour les parents, quelques fuqahas ont décrété à la licéité de l'avortement dans des circonstances aussi extrêmes. Selon la fatwa, la licéité de l'avortement concerne seulement les déformations extrêmes.
Bouddhisme et Avortement
Le bouddhisme fixe le début de la vie humaine, bhava, aux premiers signes de conscience : capacité de ressentir le plaisir ou la douleur et d'y réagir. Dans le bouddhisme tibétain, le Dalai Lama reconnaît qu'il existe des situations justifiant l'avortement (interruption médicale de grossesse). La délimitation précise des situations concernées est généralement reconnue comme un problème social dépassant le cadre de la philosophie bouddhiste.
Complexités et considérations éthiques
L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est chez l'être humain, au-delà d'un phénomène physiologique concernant la femme enceinte, un phénomène social. Dans les pays où l'interruption volontaire de grossesse n'est pas légalisée, des mobilisations ont lieu pour l'obtention de ce droit. Les partisans du droit à l'avortement considèrent souvent que sa condamnation légale est immorale dans la mesure où elle conduit à des avortements clandestins, causes de fortes souffrances humaines, tant psychologiques que biologiques. « Être favorable à la légalisation de l’IVG, c’est, tout simplement, être sensible à un problème de santé publique (et donc, économique) : car une femme qui veut avorter le fera, dans n’importe quelle condition, quitte à mettre sa santé ou sa vie en danger, et quoi qu’en dise la loi. Ainsi, dans les pays où l’IVG est pénalisée, les femmes avortent autant que dans les pays où elle est légale : interdire l’IVG n’a jamais fait baisser le taux d’avortement. En revanche, interdire l’IVG fait augmenter de manière dramatique le taux de décès des suites d’avortements clandestins : où l’IVG est illégale, le taux de mortalité est de 330, en moyenne, pour 100 000 avortements. Où l’IVG est légale, en revanche, le taux de mortalité oscille entre 0,2 et 1,2 pour 100 000 avortements.
Cependant, pour les adversaires de l'avortement qui veulent revenir sur les lois actuelles concernant l'avortement, ou le supprimer, que ce soit en se fondant sur une approche religieuse ou non, il s'agit avant tout d'un problème éthique concernant la défense de la dignité de la personne dès l'instant de la conception. Cela soulève d'importants débats philosophiques concernant le statut de la personne humaine et le moment où l'on peut parler d'un tel statut: est-ce dès la conception? dès la formation d'un embryon développé? dès la naissance? En effet, pour le droit français, seul l'enfant né a le statut juridique d'une personne. Cependant certaines positions philosophiques, métaphysiques ou théologiques font remonter l'existence d'un être bien en deçà de sa naissance.
La difficulté du législateur sera de trancher parmi toutes les positions possibles pour fixer un délai légal d'IVG, délai qui fait nécessairement des mécontents de part et d'autre. D'un point de vue légal, on considère que le statut juridique de la personne est lié à celui d'un développement suffisant de l'embryon (cette limite étant variable), autorisant l'avortement en deçà, et en condamnant éventuellement l'illégalité au-delà.
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