L'avortement, un sujet complexe et profondément personnel, se situe à l'intersection de la philosophie, de la psychologie et de divers points de vue sociétaux. Cet article vise à explorer ces dimensions, en s'appuyant sur des recherches et des témoignages pour offrir une perspective nuancée sur cette question délicate.

Le Corps Féminin : Un Enjeu Social et Culturel

Le corps féminin, placé au carrefour de l’individuel et du collectif, nécessite une approche interdisciplinaire et transculturelle qui convoque les sciences sociales, la psychanalyse et la médecine. Il est constamment soumis à des actions normatives de nature politique, culturelle, religieuse ou médicale, et il est entré dans la pleine lumière de la modernité grâce à la libération sexuelle. Le corps féminin apparaît comme une question qui éclaire certains enjeux psychiques et culturels de la subjectivité moderne, jusque-là confinés à l’ombre. D’où l’intérêt de croiser les regards pluridisciplinaires et les différentes sources culturelles dans toute tentative d’appréhender des problématiques touchant au corps des femmes, comme celle de l’avortement.

L'Émergence du Droit à la Maîtrise du Corps

Le slogan « Notre corps nous appartient ! » a incarné le mouvement d’émancipation féminine des années 1960 et 1970. Les femmes revendiquaient le droit à la libre disposition de leur corps, notamment en ce qui concerne la maîtrise de la fécondité (contraception et avortement) et la libération sexuelle. Cette revendication s’inscrivait dans les mouvements individualistes et égalitaristes de protestation organisés autour de la question du corps, instrument crucial de libération.

En France, la libéralisation de la contraception médicalisée (loi Neuwirth de 1967) et la dépénalisation de l’avortement (loi Veil de 1975) ont marqué cette conquête féministe. L’interruption volontaire de grossesse (IVG) est devenue un droit encadré par des dispositifs juridiques respectant la liberté de procréer des femmes et assurant la protection de leur santé physique et psychique.

L'Avortement : Un Droit Toujours Débattu

Aujourd’hui, plus de quarante ans après la légalisation de l’IVG, l’idée reçue « Un enfant si je veux, quand je veux » est courante. La législation continue d’évoluer pour mieux garantir le droit des femmes de disposer de leur corps. L’avortement continue de faire l’objet de débats publics et de controverses en raison de facteurs religieux, culturels, médicaux, sociaux, économiques et politiques. L’avortement est un « objet conflictuel » placé au cœur de tensions autour de la conception de la vie, des rapports entre le droit et la morale, de l’éthique sexuelle, du statut de la femme, de la rationalité des décisions procréatives et du rôle de l’institution médicale.

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Bien qu'il ne soit plus un sujet tabou, il s’avère que les langues se délient moins aisément quand il s’agit de le penser en termes d’expériences subjectives. La majorité des femmes interrogées sur leur expérience de l’avortement est loin de présenter son vécu comme la jouissance d’un droit plein et entier. Elles évoquent souvent leur décision comme une solution moralement problématique, voire critiquable, ou comme un mal nécessaire.

Les Normes Morales et la Stigmatisation

La crainte de la stigmatisation morale reste une explication partielle de la difficulté des femmes à porter leur vécu à la pleine lumière. Ce que les récits des femmes peuvent laisser entendre de dramatique et d’indicible dans l’expérience de l’avortement convoque ce qu’il y a de plus intime et même de plus profondément enfoui, là où les voix des femmes se font cris et chuchotements. Il est important de se dégager des positions catégoriques normatives ou idéologiques pour rendre audible ce qui se joue dans le for intérieur de cette expérience féminine par-delà le traitement juridique et les représentations sociales de l’avortement.

L'Expérience Psychosomatique de l'Avortement

Le texte de Yang Hyunah aborde la question de l’avortement du point de vue des femmes ayant avorté. Les réponses et les récits recueillis auprès des femmes montrent que l’avortement est pour elles une expérience psychosomatique comportant une grande souffrance, d’autant plus durable qu’elle reste confinée dans le silence. Cette expérience est corporellement douloureuse, lourde sur le plan psychique, source de sentiments de culpabilité et de honte, d’angoisse troublante et de dispositions défensives pour la vie sexuelle et l’identité féminine.

Ce constat sert à contrer l’argument des partisans de la loi répressive concernant le risque de banalisation de la pratique du fait de sa légalisation. La pénalisation juridique s’avère inefficace et généralement inappliquée : illégale sauf exception, l’IVG est de fait répandue chez les femmes coréennes célibataires et mariées.

La Conflictualité Inhérente à l'Avortement

L’avortement est perçu comme une nécessité indépendamment de sa légalité ou de son illégalité. Lorsqu’il est légalement interdit, il n’en est pas moins perçu comme une solution qui en vient à s’imposer ; lorsque le droit est reconnu, il se vit malgré tout comme un choix qui ne va pas de soi. L’avortement en tant qu’expérience vécue serait d’essence conflictuelle, qui, tout en nécessitant d’être pensée et considérée par la loi, déborde le traitement juridique. Cette conflictualité est inhérente à l’ambivalence des désirs et des affects que mobilisent les expériences de grossesse et de maternité, pourtant bien désirées et assumées.

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Réflexions Psychanalytiques sur l'Avortement

La situation psychique de la femme qui vit un avortement peut être définie comme un paradoxe. L’expression interruption volontaire de grossesse suggère que quelque chose lui est arrivé puis s’est arrêté, ou que quelque chose était présent en elle avant d’être laissé-tomber, perdu. Or avorter, c’est « non-naître », c’est un « non-advenu » qui a eu lieu. À moins d’adopter la position radicale, mutilante sur le plan psychique : « rien (ne) s’est passé ».

L’expérience d’avortement ne semble être pensée et mise en mots qu’à la faveur d’un événement qui, lorsqu’il survient, est comme interdit de représentation et d’investissement : l’expérience de grossesse. Les femmes ne la vivent-elles pas après coup, comme une sorte de maternité posthume ? Les vécus corporels liés à l’avortement mettent en exergue la douleur en la comparant à celle de l’accouchement, et les sentiments de culpabilité et de honte témoignent de la présence d’un lien au fœtus empreint d’une identification maternelle.

Les Enjeux Psychiques de l'Avortement

La mise en représentation de l’expérience d’avortement confronte les femmes à la nécessité de poursuivre, par mots interposés, l’événement interrompu et le cortège d’enjeux psychiques qui en découle : expérience de la perte, lien mère-fille, figure maternelle archaïque, toute-puissante et détentrice de vie et de mort, corps féminin dans la sexualité et la maternité, et enfin, opacité inquiétante de la jouissance féminine. La menace de confusion entre deux représentations du corps maternel (porter la vie et donner la mort) est un véritable défi psychique.

La Crainte de la Banalisation

La crainte récurrente des conséquences de l’abandon de la loi punitive de l’avortement révèle la profondeur de la conflictualité sous-jacente au pouvoir de procréation féminin. La banalisation de la pratique, au risque de provoquer son augmentation incontrôlée, continue d’être brandie comme une menace.

Le Désaccord Moral : Un Phénomène Complexe

Le désaccord moral est au centre d’innombrables polémiques, dissensions et controverses qui enflamment les sociétés contemporaines. Il demeure une énigme, dès lors qu’il s’agit d’en déterminer les sources, les ramifications et les modalités de régulation.

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La psychologie sociale permet de prolonger la réflexion philosophique, en soulignant le fait que les jugements moraux dérivent de certains besoins sociaux, partagés par tous les êtres humains :

  1. Appartenir à un groupe.
  2. Comprendre le monde.
  3. Contrôler les comportements et les événements.
  4. Se mettre en valeur.
  5. Faire confiance aux autres.

Les motivations sociales constituent la source d’une dynamique qui permet d’organiser en pratique les relations sociales. Toutefois, les motivations sociales ne suffisent pas à expliquer le désaccord moral. Ce dernier ne peut faire son apparition qu’à l’aune d’une certaine situation sociale dans laquelle sont immergés les individus.

La Modulation Situationnelle des Motivations

Les désaccords moraux émergent à partir d’une modulation situationnelle des motivations. Selon les situations, le besoin d’appartenir à un groupe est susceptible de s’incarner dans une multiplicité de communautés morales et politiques pouvant s’affronter mutuellement. La modulation situationnelle a pour conséquence l’émergence d’une hiérarchisation différentielle des motivations sociales.

Le Poids des Situations et des Représentations

Les situations influent non seulement sur les jugements, mais aussi sur les comportements moraux. Toutefois, il ne faut pas tomber dans le piège du situationnisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les comportements seraient strictement déterminés par les situations. Les sociétés et les individus forment des représentations divergentes, notamment au sujet de l’autorité, de la liberté ou de la science. Le poids de ces représentations socialement partagées peut contrebalancer celui des situations.

Les Schémas et les Réseaux de Représentations

Les schémas permettent à chaque individu de constituer un univers moral, à l’issue de la multiplication et de la répétition de certaines situations. Nos représentations morales ne sont pas isolées, mais organisées sous la forme d’un réseau. Toute connaissance sociale ne peut être appréhendée qu’au sein d’un réseau de représentations qui lui confère une signification.

Une conception réticulaire du désaccord moral souligne le fait que les jugements formulés par les protagonistes d’un désaccord moral ne portent pas simplement sur un thème isolé (l’avortement, l’euthanasie, les mères porteuses…) mais plutôt sur un ensemble de représentations préexistantes.

L'Idéologie et le Désaccord Moral

L’idéologie peut être définie comme un ensemble organisé de représentations faisant sens pour une communauté, et revêtent une fonction polémique. La raison d’être d’une idéologie est le désaccord. Toute idéologie n’existe que parce qu’elle permet de s’opposer à d’autres idéologies concurrentes. En facilitant l’élaboration de clivages moraux, l’idéologie répond aux besoins sociaux fondamentaux. Dans un réseau idéologique, chaque nouvelle représentation ne fait sens que parce qu’elle se rapporte à d’autres représentations qui la précèdent.

Le Témoignage de Simone Veil et les Réalités Contemporaines

Simone Veil a souligné que l’IVG n’était pas une décision facile à prendre pour une femme, ni facile à vivre. La loi de 1975 constitue un tournant, reconnaissant à la jeune fille enceinte la possibilité d’aller jusqu’au terme de sa grossesse si elle le souhaitait.

Aujourd’hui, 1 femme sur 3 a recours à l’avortement au moins une fois dans sa vie, mais les témoignages restent rares. Des témoignages de femmes ayant eu recours à l’IVG depuis sa légalisation révèlent des récits d’émancipation, de soulagement, mais aussi de violences médicales, d’humiliation et de solitude.

La Décision d'Avorter : Un Choix Complexe

La décision d’avorter se présente parfois comme une évidence absolue, sans faire systématiquement l’objet de longs débats intérieurs. C’est d’ailleurs l’une des victoires de la loi Veil : faire de l’avortement une possibilité réelle, concrète, immédiate - non un dilemme moral, familial ou social. Cependant, le choix peut parfois prendre un peu plus de temps et être perçu comme un processus.

L'Accompagnement : Un Soutien Nécessaire

Il ne suffit pas de prendre la décision, il faut aussi se sentir guidée, accompagnée dans la démarche. Ce qui n’est pas toujours le cas. La question des délais peut augmenter le sentiment de vulnérabilité et d’anxiété. Le secret vis-à-vis des proches implique parfois une prise de distance géographique avec l’environnement immédiat.

Face au Corps Médical : Des Expériences Variées

Des femmes rapportent des interactions difficiles avec le corps médical, allant de remarques intrusives à une volonté de dissuader d’avorter. La violence de la prise en charge peut également passer par une forme de distance, voire de mépris. Certaines mauvaises expériences vécues lors de l’IVG peuvent être réactivées plus tard, notamment au cours des grossesses. Pour d’autres, le corps médical s’avère très aidant.

La Douleur : Une Sensation Intime et Multifactorielle

La douleur étant une sensation intime et multifactorielle, chaque récit est unique et ne saurait servir de référent. Certaines femmes rapportent des douleurs physiques très fortes, tandis que d’autres n’en ressentent pas. Certaines expériences de douleurs physiques se vivent loin de toute intimité.

Les Clichés et la Parole Rare

La parole sur ce sujet reste encore rare. L’avortement est associé à un ensemble de clichés, parfois intériorisés par les femmes elles-mêmes, comme l’expression « avortement de confort ».

Arguments Contre l'Avortement

Certains s'opposent à l'avortement, estimant qu'il s'agit de mettre fin aux jours de l'enfant à naître qu'elle porte en son sein, et il faut un motif sérieux pour le faire. Supprimer ce motif, c’est nier la réalité existentielle de l’IVG et le drame qu’elle représente ; c’est nier aussi le chemin que la femme aura à accomplir pour » accepter » l’acte qu’elle a posé, car cet acte, qu’on le veuille ou non, engage la vie d’autrui.L’interruption volontaire de grossesse (IVG) est toujours une solution d’échec. Elle est en elle-même le signe d’une détresse, et c’est d’ailleurs aussi pour cette raison qu’il faut que la loi conserve cette notion.

La Vision Théologique de Claude Tresmontant

Claude Tresmontant souligne que l'Église est absolument opposée à la pratique de l'avortement, qu'elle considère comme abominable. L’analyse objective d'un embryon dans le ventre de sa mère montre que cet embryon est organisé, informé. Dès le commencement, l'embryon est un psychisme, un psychisme inconscient, non éveillé, mais un psychisme authentique.

Tuer un embryon d'homme dans le ventre de sa mère, c'est tuer un enfant d'homme, inachevé, au même titre que le bébé qui vient de naître et qui dort dans son berceau. Il n'y a pas une différence de nature entre l'enfant qui vient de naître et l'enfant qui était un jour ou un mois plus tôt dans la matrice. Si tuer un enfant dans son berceau est un meurtre, un crime, un assassinat, alors tuer le même enfant dans la matrice, un mois, deux mois, six mois plus tôt, c'est toujours et exactement le même crime, le même assassinat.

L'enfant qui se développe dans la matrice d'une femme n'est pas sa propriété. C'est un hôte. La femme a communiqué un message génétique. L'homme a communiqué un message génétique. A partir de ces deux messages, un enfant d'homme se forme, une personne est conçue. Mais ni l'homme ni la femme ne sont au sens propre créateurs de cet enfant. Ils ont coopéré à une création. Ils ont fourni chacun un message génétique. Et la création s'opère dans le sein de la femme. Mais la femme n'est pas créatrice de cet enfant nouveau qui est en effet créé. L'enfant n'est pas sa propriété, au sens où l'artisan peut être propriétaire de l'objet qu'il a fabriqué.

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