L'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France a connu une évolution significative depuis sa dépénalisation en 1975, marquée par des avancées législatives et des débats sociétaux passionnés. De la loi Veil à la constitutionnalisation récente, cet article explore les étapes clés de l'histoire de l'avortement en France, les enjeux actuels et les perspectives d'avenir.

Un Aperçu Historique : De la Répression à la Légalisation

La Prohibition Durcie (Avant 1955)

Avant la légalisation de l'avortement, la France a connu une période de répression sévère. Au Moyen Âge, l'avortement était assimilé à un homicide, basé sur le droit romain et les prescriptions de l'Église catholique. La Révolution française n'a pas immédiatement adouci cette position.

  • 1791 : Le code pénal incrimine l’auteur de l’avortement, puni de « vingt années de fers », mais non les femmes qui y ont recours.
  • 1810 : Refonte de l’article 317 du Code pénal, rendant l’avortement passible de la Cour d’assises.
  • 1920 : La loi du 1er août réprime la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle.
  • 1939 : Un décret-loi double les peines pour « l’avorteur d’habitude » et crée un délit d’intention contre la femme en état de grossesse « supposé ».
  • 1942 (Régime de Vichy) : L’avortement devient un « crime contre la société, l’Etat et la « race », passible de la peine de mort. Marie-Louise Giraud, une « faiseuse d’anges », est guillotinée en juillet 1943. Ce texte sera abrogé à la Libération.

Le Long Chemin vers la Légalisation (1955-1975)

Le chemin vers la légalisation de l'avortement fut long et ardu, marqué par des avancées progressives et des mobilisations sociales importantes.

  • 1955 : Un décret autorise l’avortement thérapeutique lorsque « la sauvegarde de la vie de la mère [est] gravement menacée ».
  • 1960 : Création du Planning familial.
  • 1967 : La loi « Neuwirth » autorise la contraception.
  • 1970 : Création du MLF (Mouvement de libération des femmes) qui revendique la liberté et la gratuité de l’avortement. Trois ans plus tard, il est rejoint par le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception).
  • 1971 : Publication du « Manifeste des 343 », signé par 343 femmes déclarant avoir eu recours à l’avortement. Aucune poursuite n’est engagée. Deux ans plus tard, Le Nouvel Observateur publie le « Manifeste des 331 », signé par 331 médecins revendiquant avoir pratiqué des avortements.
  • 1972 : Le procès de Bobigny, où Gisèle Halimi défend une mineure accusée d’avortement après un viol, ainsi que sa mère et trois autres adultes majeures, fait considérablement avancer la cause de la dépénalisation de l’IVG.

La Loi Veil : Une Étape Décisive (1974-1975)

La loi Veil, adoptée en 1975, a marqué un tournant majeur dans l'histoire de l'avortement en France, dépénalisant l'IVG et ouvrant la voie à un accès plus sûr et légal.

  • 1970 à 1973 : Cinq propositions de loi sur l’avortement sont déposées à l’Assemblée nationale.
  • 1973 : Dépôt d’un premier projet de loi en juin. Bien que le texte n'aboutisse pas, il donne lieu à un rapport de 500 pages sur l’avortement de la commission des affaires sociales.
  • 1974 : Le projet de loi « relatif à l’interruption volontaire de la grossesse » est présenté en Conseil des Ministres le 13 novembre. Le 26 novembre, Simone Veil, ministre de la Santé, le présente à l'Assemblée nationale.
  • Le 29 novembre, après 25 heures de débats, le projet de loi est voté en première lecture à 284 voix pour et 189 voix contre. Le texte dépénalise l’avortement pour une durée de 5 ans et rend possible le recours à l’IVG, jusqu’à 10 semaines de grossesse lorsque la femme est en situation de détresse. Elle crée une clause de conscience spécifique pour les médecins et définit les étapes de la procédure d’IVG pour la femme qui souhaite y recourir.
  • 1975 : Promulgation le 17 janvier de la loi Veil. La France rejoint ainsi le Royaume-Uni (1967) et est suivie par la RFA (1976) ou l’Italie (1978).

L'Élargissement Progressif du Droit à l'IVG

Consolidation et Amélioration (1979-2012)

Après l'adoption de la loi Veil, plusieurs lois ont été promulguées pour consolider et améliorer le droit à l'IVG, notamment en matière de remboursement, d'accès et de suppression de certaines contraintes.

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  • 1979 : Le législateur pérennise la loi « Veil » en dépénalisant définitivement l’IVG.
  • 1982 : Loi « Roudy » permettant le remboursement de l’IVG par la sécurité sociale.
  • 1993 : Loi « Neiertz » dépénalise l’auto-avortement et crée le délit d’entrave à l’IVG.
  • 2001 : Loi « Aubry-Guigou » allonge de deux semaines le délai de recours à l’IVG (passage de 10 à 12 semaines de grossesse) et supprime l’autorisation parentale pour les mineures.
  • 2012 : Prise en charge intégrale de l’IVG par la sécurité sociale.

Modernisation et Simplification (2014-2022)

Les années 2010 ont été marquées par une volonté de moderniser et de simplifier l'accès à l'IVG, en supprimant la notion de détresse, en permettant le libre choix de la méthode abortive et en luttant contre les nouvelles formes d'entrave.

  • 2014 : Suppression de l’exigence d’être dans une « situation de détresse » pour recourir à l’IVG. La loi du 4 août 2014 pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes étend le délit d'entrave à l'IVG à l'accès à l'information à l'IVG.

  • 2016 : Loi « Touraine » de modernisation de notre système de santé. Elle supprime le délai obligatoire de réflexion et permet le libre choix de la méthode abortive.

  • 2017 : La loi « Coutelle » étend le délit d’entrave à l’IVG aux nouvelles pratiques en ligne.

  • 2022 : La loi du 2 mars 2022 visant à renforcer le droit à l'avortement apporte plusieurs modifications qui viennent permettre un meilleur accès à l'IVG :

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    • Allongement du délai légal de l'IVG de 12 à 14 semaines de grossesse ;
    • Autorisation des sages-femmes à pratiquer des IVG instrumentales en établissement de santé (expérimentation en cours) ;
    • Possibilité de réaliser tout ou partie de la procédure d'IVG en téléconsultation ;
    • Suppression du délai légal minimum de réflexion, pour les mineures comme pour les majeures, entre l'entretien psycho-social et le recueil du consentement.
  • 2022 : La loi « Gaillot » étend de 2 semaines le délai de recours (de 12 à 14 semaines de grossesse).

La Constitutionnalisation : Une Consécration (2022-2024)

L'inscription de la liberté de recourir à l'IVG dans la Constitution française en 2024 représente une consécration historique de ce droit fondamental, renforçant sa protection et envoyant un message fort à l'échelle internationale.

  • 2022 et 2023 : Plusieurs propositions de loi constitutionnelles sont déposées à l’Assemblée nationale et au Sénat, qui adoptent chacun une rédaction différente.
  • 4 mars 2024 : Le Parlement réuni en Congrès adopte le projet de loi constitutionnelle relatif à la liberté de recourir à l'interruption volontaire de grossesse, à 780 voix « pour » et 72 « contre ».
  • 8 mars 2024 : Promulgation de la loi, qui inscrit dans la Constitution de la liberté de la femme d’avoir recours à une IVG.

L'IVG en France Aujourd'hui : Accès et Réalités

Cadre Légal Actuel

En France, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est encadrée par la loi et peut être pratiquée dans certaines conditions. L'article de loi pertinent stipule que l'IVG peut être réalisée à tout moment si deux médecins membres d'une équipe pluridisciplinaire attestent, après avis consultatif de cette équipe, que la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la femme, ou qu'il existe une forte probabilité que l'enfant à naître soit atteint d'une affection d'une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic.

Lorsque l'IVG est envisagée en raison d'un péril grave pour la santé de la femme, l'équipe pluridisciplinaire doit comprendre au moins un médecin qualifié en gynécologie-obstétrique membre d'un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal, un spécialiste de l'affection de la femme, un médecin ou une sage-femme choisi(e) par la femme, et une personne qualifiée tenue au secret professionnel (assistant social ou psychologue). Les médecins doivent exercer dans un établissement de santé.

Si l'IVG est envisagée en raison d'une forte probabilité d'affection incurable de l'enfant à naître, l'équipe pluridisciplinaire est celle d'un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal. Un médecin ou une sage-femme choisi(e) par la femme peut être associé(e) à la concertation.

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De plus, l'interruption volontaire partielle d'une grossesse multiple peut être pratiquée avant la fin de la douzième semaine de grossesse, si elle permet de réduire les risques pour la santé de la femme, des embryons ou des fœtus, et si deux médecins d'une équipe pluridisciplinaire attestent que les conditions médicales, obstétricales et psychologiques sont réunies. L'équipe pluridisciplinaire est celle d'un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal, pouvant requérir l'avis d'un psychiatre ou d'un psychologue. Un médecin ou une sage-femme choisi(e) par la femme peut être associé(e) à la concertation.

Chiffres Clés et Tendances

  • Nombre d'IVG : En 2023, 243 623 IVG ont été réalisées en France (hexagone et DROM).
  • Taux de recours : 28,2% des jeunes femmes âgées de 20-24 ans ont eu recours à l’IVG (+1 point depuis 2022) et 29,9 % pour celles âgées de 25-29 ans (+1,2 point depuis 2022).
  • Types d'IVG : Plus de 143 000 IVG ont été pratiquées au sein d’établissements de santé dont 49 673 IVG instrumentales et 91 332 IVG médicamenteuses.
  • Disparités territoriales : Les écarts territoriaux restent marqués, avec des taux de recours variant de 12,4 ‰ en Pays de la Loire à 23,3 ‰ en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans les DROM, les taux varient de 19,4 ‰ à Mayotte à 48,9 ‰ en Guyane.

Accès et Prise en Charge

  • Prise en charge financière : La loi du 17 décembre 2012 permet une prise en charge à 100% des IVG par l'Assurance maladie.
  • Acteurs clés : Le Planning familial est un réseau de plus de 80 associations qui informent et orientent sur des questions liées aux sexualités, la contraception, l’avortement, la prévention des violences sexistes et sexuelles et la promotion de l’égalité de genre, sur tout le territoire français.
  • EVARS : Les Espaces Vie affective, Relationnelle et Sexuelle (EVARS) sont des lieux d’information, d’écoute et de prévention dédiés à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Ils assurent les entretiens psychosociaux pré-IVG (obligatoires pour les mineures) ou post-IVG permettant d’apporter un soutien individualisé dans un cadre respectueux et sans jugement.

Défis et Enjeux Actuels

  • Délit d'entrave numérique : La loi « Coutelle » étend le délit d’entrave à l’IVG aux nouvelles pratiques en ligne, soulignant la nécessité de lutter contre la désinformation et les pressions exercées sur les femmes.
  • Clause de conscience : La clause de conscience des praticien·nes reste un sujet de débat, certains y voyant une garantie de liberté pour les professionnels de santé, d'autres une entrave à l'accès à l'IVG.
  • Disparités territoriales : Les inégalités d'accès à l'IVG entre les régions françaises persistent, nécessitant des actions ciblées pour garantir un accès équitable à toutes les femmes.

L'IVG dans le Monde : Un Droit Menacé

Contextes Internationaux

L'inscription de l'IVG dans la Constitution française intervient dans un contexte mondial marqué par des remises en cause du droit à l'avortement. Aux États-Unis, la révocation de l'arrêt « Roe vs Wade » par la Cour suprême en 2022 a conduit plusieurs États à restreindre voire interdire l’accès à l’IVG. En Europe, certains pays, comme la Pologne et la Hongrie, ont également adopté des politiques plus restrictives.

Engagement de la France

Face à ces tentatives de recul, la France affirme son engagement à défendre ce droit et de le promouvoir à l’échelle internationale. Le droit à l’avortement est un droit fondamental, constitutif avec la contraception de l’émancipation des femmes, donc de leur liberté et de la lutte pour l’égalité femmes-hommes.

En 2023, dans le monde, 753 millions de femmes, soit 40 % des femmes en âge de procréer, n’ont toujours pas accès à l’IVG ou ne peuvent y recourir que sous certaines conditions, notamment lorsque leur vie est en danger ou pour des raisons de santé.

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